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Saint Amour : dramatique comédie

poelvoorde depardieuSaint Amour, la nouvelle comédie de Délépine et Kervern oscille sans cesse entre le rire et les larmes et semble ne pas parvenir à trouver son timbre. Si certaines scènes sont portées par la présence de Depardieu et Poelvoorde, l’ensemble reste alourdi par une réalisation parfois maladroite.

2016 St Amour afficheComme chaque année Jean, récemment veuf et son fils Bruno, éleveurs tous deux, se rendent à Paris, au Salon de l’agriculture pour présenter leurs bêtes au concours. Cette fois-ci c’est le taureau au doux nom de Nabuchodonosor qui postule. Bruno, pour décompresser de sa dure année de labeur, a pour habitude de faire la route des vins sans sortir du Salon en passant de stand en stand. En réalité, il se noie dans l’alcool et fuit son père. Etre paysan lui est devenu insupportable. Jean, sentant son fils à deux doigts de plaquer la propriété familiale, décide de partir avec lui quelques jours et faire la route des vins pour de bon. Ils choisiront pour ce périple non pas le Ouibus mais un taxi.

On retrouve dans le rôle de Jean, un Gérard Depardieu grimé en Thierry de L’Amour est dans le pré. Dans celui de Bruno, un Benoit Poelvoorde aux traits si tirés qu’il pourrait être le frère ou même le père de Jean. Gérard, lui, a ostentatoirement bonne mine en dépit de ses cheveux blanchis. Qu’importe ce parti-pris étonnant de la distribution, père et fils s’évadent du brouhaha de ce Salon, abandonnant au passage leur compère Gustave Kervern, très crédible en paysan. Ils se retrouvent donc à embarquer dans leur virée un jeune chauffeur de taxi parisien, mythomane, Vincent Lacoste. Sur leur route, ce trio improvisé croisera entre autre un Michel Houellebecq bref mais intense, une Solène Rigot en serveuse angoissée et une Céline Sallette angoissante.

Un film social ?

Les malheurs des uns auraient dû faire le bonheur des autres. Il faut dire que le contexte dans lequel sort le film est assez exceptionnel tant l’actualité semble aller dans son sens : jamais un salon de l’agriculture n’aura été aussi tendu, jamais le désespoir des agriculteurs n’aura été autant audible et il y a peu le conflit Taxis-VTC faisait la une. Certaines répliques du film ont peut-être étaient réécrites au dernier moment mais Benoît Delépine et Gustave Kervern semblent avoir eu un temps d’avance sur les tensions qui éclatent actuellement.

Ce film semble ne pas vouloir nous faire découvrir la France rurale et partir avec un a priori sur la province comme les parisiens peuvent en avoir.

Parallèlement dans cette atmosphère post-attentats, la promesse d’un road-movie dans nos terroirs pourrait être vue pour certains comme une occasion de pavaner. Pourtant Saint Amour, né sous de bons auspices, n’arrive pas à profiter de cet élan providentiel et peine à cristalliser les enjeux sociétaux qu’il porte à l’écran. Sûrement parce que le Salon de l’agriculture est finalement anecdotique, que la représentation de nos campagnes est trop étroite. On ne voit pas du pays mais une vision Grolandaise des terres viticoles. Seule Carcassonne bénéficie d’un traitement de faveur.

Ce film semble ne pas vouloir nous faire découvrir la France rurale et partir avec un a priori sur la province comme les parisiens peuvent en avoir.

«Oui mais Depardieu et Poelvoorde réunis, ils sont impayables, non ? » Pas vraiment. Ce qui est important d’évoquer concernant cette virée Gauloise c’est qu’il y a tromperie sur la marchandise. Ce n’est pas La grande bouffe ! Ce n’est pas le Gérard, l’ogre, celui de À pleines dents ! (Arte) qui sillonnait non seulement la France mais aussi l’Europe à la recherche d’un festin. Ici on retrouve le Monstre sacré bien timoré, presque à contre-emploi dans son rôle de veuf idéal. Il lui arrive de s’empiffrer mais c’est Bruno, Poelvoorde qui a faim et surtout très soif. Jean est tout en retenu, préférant la modération à l’excès. Depardieu est touchant, certes, mais le personnage dans lequel il est docilement installé ne parvient pas à le mettre en valeur. C’est très frustrant. Et puis, Saint Amour n’est pas à se plier de rire! S’il y a quelques morceaux choisis comme l’enseignement par Benoit Poelvoorde des 10 étapes de l’ivresse, où l’on se fend clairement la poire, le film se concentre davantage sur la relation père-fils , à tel point qu’il en devient plus un drame qu’une comédie.

Les hésitations dangereuses

Peut-être est-ce préférable après tout car si humour il y a, celui-ci est sans surprise : grivois et flirtant avec le machisme. Si on ne rit pas toujours on a aussi du mal à prendre au sérieux cette l’histoire car on est gêné par la vision puérile et stéréotypée de la femme et des rapports que l’on peut entretenir avec elle dans le film. Ces compagnons d’infortune croisent autant de filles que de verres. On s’éloigne vite de la misère sexuelle des agriculteurs pour s’intéresser à celle des chauffeurs de Taxis. Cela crée in fine un décalage avec la proposition de départ. Quand vient le moment de Céline Sallette, qui n’a pas vraiment la tête à s’encombrer de ces trois-là, le film sombre dans un délire hippie et on décroche complètement.

L’écriture oscille entre le satyrisme d’un Fluide Glacial et le lyrisme d’un Walt Disney

En réalité, on s’écarte de la route des vins certainement à cause d’un problème de posture. Je me risquerais même à évoquer une  éventuelle crise existentielle des coréalisateurs qui semblent être arrivés à un tournant dans leur carrière. Ils ont atteint les limites d’une façon d’élaborer un long métrage qui jusqu’ici apparaissait artisanale. Le film a d’autres ambitions que Mammouth pour ne citer que lui. Cela saute aux yeux dès les premières minutes. Il y a une opposition entre une image de type documentaire – camera épaule avec une photographie sans chichi, soucieuse de capter la vérité toute crue et une image de type cinématographique – caméra bien réglée, posée sur un lourd trépied. Si sur la forme cette dichotomie est bien visible, elle l’est aussi intrinsèquement présente dans le scénario. L’écriture oscille entre le satyrisme d’un Fluide Glacial et le lyrisme d’un Walt Disney (qui aurait fumé la moquette tout de même).

En somme, le film hésite entre un cinéma Punks, Grolandais et un cinéma embourgeoisé. On ressort de cette expérience mitigé avec l’impression que Benoît Delépine et Gustave Kervern n’ont pas su gérer les moyens humains ainsi que matériels dont ils disposaient.

  • Saint Amour, réalisé par Benoit Délépine et Gustave Kervern, actuellement en salles.

 Roman Scrittori

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