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Au pays du polar, rencontre avec Le Masque

Carla Briner et Violaine Chivot, éditrices au Masque. Source: Livre Hebdo

Carla Briner et Violaine Chivot, éditrices au Masque. Source: Livre Hebdo

A l’occasion du festival Quais du polar qui aura lieu à Lyon les 1er, 2 et 3 avril 2016, Zone Critique met à l’honneur le catalogue des Editions du Masque. Créée en 1927, cette maison a été la première à se consacrer exclusivement à la littérature policière. L’une de nos rédactrices est allée à la rencontre de l’éditrice Carla Briner, responsable du département étranger et lui donne la parole.

ZC : Carla, pourriez-vous nous présenter en quelques mots la ligne éditoriale des Éditions du Masque ?

Le Masque est surtout connu pour la publication de l’œuvre d’Agatha Christie en français et sa fameuse collection jaune de livres de poche. Cependant, nous éditons aussi des ouvrages grand format d’auteurs célèbres comme Ian Rankin, Philip Kerr, Don Winslow, Denise Mina… Notre objectif aujourd’hui est de mettre en valeur le fond du Masque, notamment en renouvelant les couvertures, plus graphiques et plus modernes, de la collection jaune, tout en faisant découvrir de nouveaux auteurs, de nouvelles voix du polar contemporain. En ce qui concerne le domaine étranger, les livres que nous publions présentent souvent une enquête et à travers cette enquête et ses différents protagonistes, le lecteur pénètre un univers singulier. Il peut ainsi appréhender différentes coutumes et traditions propres à une culture, auxquelles le personnage principal se heurte parfois en même temps que lui…

ZC : De quels romans étrangers souhaiteriez-vous parler pour illustrer le catalogue du Masque ?

J’aimerais évoquer trois romans, dont les auteurs Walter Lucius, Sara Gran et Sophie Hannah seront présents au festival Quais du Polar.

Février 2016

Février 2016

Un Papillon dans la tempête, écrit par Walter Lucius, a été couronné dès sa sortie par le prix du meilleur roman policier aux Pays-Bas. Il retrace le parcours de Farah Hafez, une femme journaliste impliquée, malgré elle, dans une enquête qui la mènera jusqu’en Afghanistan, son pays d’origine.

Un soir, dans le bois d’Amsterdam, elle trouve un petit garçon renversé par une voiture. Il est habillé avec des vêtements de fille. Farah s’informe sur son histoire et fait la découverte d’une vieille tradition afghane terrifiante : le « Bacha bazi » (littéralement « jouer avec les enfants ») qui consiste à prostituer de jeunes garçons pré-pubères. Le passage des Pays-Bas en Afghanistan, sur fond d’invasion russe, est intéressant. C’est un contexte que l’on ne connaît pas forcément et Walter Lucius arrive à l’intégrer dans l’enquête que l’on suit avec Farah, un personnage féminin nuancé et moderne. Elle devient femme détective dès lors qu’elle apporte des détails importants qui ne sont pas forcément soulevés par les policiers. Un Papillon dans la tempête joue avec les codes de l’investigation et choisit de mettre au premier plan l’action d’une femme journaliste à forte personnalité. Ce dernier aspect captive tout particulièrement mon attention car le polar a souvent été un genre littéraire réservé aux hommes. Justement, aujourd’hui au Masque, nous tentons de casser ce cliché et d’attirer de nouveaux lecteurs et surtout lectrices en mettant en avant des femmes dans des rôles traditionnellement masculins.

Mars 2016

Mars 2016

La Ville des brumes de l’auteure américaine Sara Gran est le second tome d’une série où l’on retrouve la détective privée Claire Dewitt : une figure drôle, un brin rebelle et surtout très franche. À tel point que plus personne ne désire faire appel à elle pour enquêter !

Le roman se déroule à San Francisco. Un ex-copain de Claire Dewitt est mystérieusement retrouvé mort dans sa maison et quand l’héroïne arrive sur la scène du crime, elle sent tout de suite qu’il ne s’agit pas d’un simple cambriolage qui aurait mal tourné. Tout au long du roman, Sara Gran évoque des flash-back sur l’enfance de Claire Dewitt et on découvre ainsi comment est née sa passion pour les enquêtes et surtout sa fascination pour le détective français Jacques Silette qui a écrit une sorte de bible dont elle ne se sépare jamais. Silette prône le pouvoir de l’instinct, de l’intuition par opposition au recours à la science, à la médecine légale. Et Claire Dewitt s’inspire de son modèle pour enquêter ; elle imagine toujours comment le crime aurait pu se passer. Elle introduit ainsi de la spiritualité dans sa manière de remonter pas à pas à la vérité. Par ailleurs, le roman dresse un portrait des Etats-Unis assez sombre, gritty comme on dit en anglais. De San Francisco à la Nouvelle-Orléans, Sara Gran n’hésite pas à montrer l’envers du décor, loin des images paradisiaques des brochures touristiques.

Septembre 2014

Septembre 2014

Meurtres en majuscules est le premier roman à ressusciter Hercule Poirot après la mort d’Agatha Christie. Sophie Hannah est l’auteure choisie par les héritiers pour écrire les nouvelles aventures du mythique détective privé. Elle est très connue en Angleterre pour ses thrillers. Avec Meurtres en majuscules, le défi a été accompli car elle a réussi à créer une histoire en gardant le ton d’une auteur devenue « classique ». Ce livre paru en 2014 a rencontré un vif succès et montre qu’Agatha Christie est toujours aussi pertinente.

Dans les années 30, le Masque publie pour la première fois un livre d’Agatha Christie en France : Le Meurtre de Roger Ackroyd. Dans ce roman, elle recourt à un unreliable narrator, un narrateur pas fiable, le cousin méchant du narrateur omniscient. Elle est la première écrivain à instaurer ce procédé d’écriture. Il est intéressant de constater que l’utilisation de ce type de narrateur est courant aujourd’hui, notamment avec La Fille du train de Paula Hawkins, Les Apparences de Gillian Flynn et Meurtre en majuscules de Sophie Hannah. Agatha Christie est un modèle et une source d’inspiration inépuisable.

ZC : Vous mettez donc en valeur les séries ?

Les trois ouvrages que je viens de citer sont en effet des séries. Cependant, nous essayons aujourd’hui de trouver un équilibre entre les sagas et les romans uniques. De même, nous tentons d’avoir autant d’auteurs étrangers que français et de multiplier les sous-genres du polar comme le roman psychologique, à la limite de la littérature généraliste, davantage destiné aux lecteurs qui ne sont pas forcément amateurs de romans policiers. Nous souhaitons justement développer cet axe où l’enquête passe à l’arrière-plan au profit de l’impact psychologique qu’une mort peut provoquer sur une communauté de personnes.

ZC : Et comment différenciez-vous le roman noir du roman policier ?

J’emprunterai la définition que m’a suggérée Stéphane Jolibert (auteur de Dedans ce sont des loups, Ed. du Masque, 2015, ndlr) et que je trouve assez juste : le roman policier débute avec le fait divers, le roman noir commence avant le fait divers. Cette pensée est elle-même reprise de l’écrivain Thierry Cifo; « Le noir c’est avant le faits divers, le polar c’est après le faits divers ».

ZC : On parle souvent de « polar islandais », de « huis clos à l’anglaise » comme si une identité pouvait définir un style. Pensez-vous qu’une écriture puisse être propre à une nationalité ?

Il est toujours dangereux de mettre des étiquettes sur des auteurs. Même s’il est vrai que, par exemple, la littérature nordique aborde souvent des sujets géopolitiques ou écologiques et les explorent de façon très réussie.

Sarah Gran est américaine et elle écrit des enquêtes, les gens peuvent se dire : « Bon on connaît beaucoup de détectives américains… ». Il n’empêche qu’elle a trouvé une voix originale et qu’elle a su créer un personnage attachant. Claire Dewitt, comme Farah dans Un Papillon dans la tempête tiennent des rôles féminins forts.

On ne peut pas mettre les auteurs dans des cases mais l’influence politique et culturelle du pays d’habitation est forcément présente ; c’est ce qui fait en partie la richesse de la littérature étrangère. Au Masque, nous cherchons justement des livres par lesquels on fait voyager le lecteur tout en abordant des thèmes fondamentaux : mort, jalousie, violence… Grâce au polar, on peut entrer dans un monde inconnu, apprendre beaucoup de choses et avoir le plaisir d’être mené par une enquête palpitante. Finalement, le lecteur voyage sans en avoir l’air… et la magie opère !

  • Une Papillon dans la tempête, Walter Lucius, Ed. du Masque, 2016, 512 p. 22,90 €
  • La Ville des brumes, Sara Gran, Ed. du Masque, 2016, 352 p., 20 €
  • Meurtres en majuscules, Sophie Hannah, Le Livre de Poche, 2014, 408 p., 7,30 €

Retrouvez tout le programme de Quais du Polar 2016 : http://www.quaisdupolar.com

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Propos recueillis par Jeanne Pois-Fournier

 

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