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L’appel strident des âmes perdues

Paysage avec palmiers de Bernard Wallet (photographie Vanessa Gilles)

Paysage avec palmiers de Bernard Wallet (photographie Vanessa Gilles)

Zone Critique présente la réédition aux Éditions Tristram de Paysage avec palmiers écrit par Bernard Wallet, fondateur inspiré des Éditions Verticales. La première version du texte parut en 1984 dans la revue L’Infini sous le titre Flashes à Beyrouth, puis une version amplifiée constitua la forme définitive du livre Paysage avec palmiers qui parut aux Éditions Gallimard en 1992. « Ce livre-là, j’avais pensé l’appeler : Répétition générale » confie-t-il à Thierry Guichard lors d’une rencontre à La Part de l’Ange. Une intuition confirmée dans la Note des éditeurs de la présente édition chez Tristram en préface au texte inchangé, intact comme la douleur de Bernard Wallet. Nous y relisons une phrase de Philippe Sollers que nous avions découverte dans la présentation de l’édition de 1992 : « Beyrouth n’était qu’une simple préparation à une sauvagerie désormais ouverte et universelle. » Puis, nous y lisons aussi une réflexion de Lydie Salvayre extraite d’une confidence aux éditeurs lors de la republication en 2016 : « […], et faire un sort à son angoisse de devoir un jour regarder la guerre du Liban comme la préfiguration d’un désastre encore plus infernal. »

Janvier 2016

Janvier 2016

Paysage avec palmiers est la cristallisation des souvenirs de Bernard Wallet qui évoque des scènes de guerre au Liban durant « Les Événements » qui débutèrent en 1975 et qui n’en finissent pas aujourd’hui. Il avait 30 ans, il s’était porté volontaire pour devenir le représentant international des Éditions Gallimard auprès notamment des libraires au Liban et dans les pays arabes. Il nous apprend dans l’émission L’humeur vagabonde animée par Kathleen Evin sur France Inter que les libanais lisaient beaucoup à l’époque à la lueur des Butagaz pour tromper l’ennui et la peur étant privés d’accès aux moyens modernes de communication. Nous nous mettons en intimité avec le témoin privilégié qu’il fut qui nous montre avec modestie et concision comment être au monde dans ce contexte absurde et si singulier : « le soir quand je rentrais à l’hôtel, je me touchais la viande et je me disais : putain, je suis encore vivant » se livre-t-il à Thierry Guichard à La Part de l’Ange. Nous pensons au livre Derborence de Charles-Ferdinand Ramuz : « Touche seulement, c’est de la peau, c’est de la viande et puis à présent que j’ai passé sous la croix… Touche seulement, disait-il, tu verras, c’est pas de l’idée, c’est du solide, ça dure, c’est moi… » Bernard Wallet a écrit ses notations à rebours et non pas dans le feu sanglant et hurlant de l’action ni dans la soumission à l’effroi ou à l’exaltation du moment. Il ne s’agit pas d’un récit de voyage qu’il aurait préconçu à vif au rythme impudique du fracas des bombes qui fragmentent les corps et les esprits, des tirs qui ciblent au hasard ou exécutent, des cris qui ordonnent ou supplient, des rires qui délivrent…

Théâtre farcesque

Nous, lecteurs, nous reconstituons avec l’auteur le puzzle de sa mémoire. Chaque scène extrêmement précise telle une gravure de Mohlitz ou de Gustave Doré nous précipite dans un quotidien horrifique et surprenant, presque fascinant. Nous nous croirions au sein d’un théâtre farcesque avec ses masques de cuir noir, ses fétiches (crucifix, images pieuses, portraits idolâtres), ses « palmiers découronnés », ses « outils domestiques » qui sont en réalité des armes tranchantes, ses façades arrachées, ses « sexes maquillés », ses « camions hérissés d’armes », ses « Orgues de Staline », ses déguisements et ses notices d’utilisation « pour le jeu de la guerre », ses silhouettes de la folie, ses jouets piégés, ses « chairs mauves », ses « masques grotesques », ses combattants hilares, ses puzzles humains, ses visages hallucinés, ses artilleurs surnommés des « water-skiers », ses mannequins de plâtre, ses chasseurs de hasard, ses « pupilles dilatées par le speed », ses faces simiesques, ses « bouteilles décapitées », ses « croix sanglantes », ses pantins, ses « cibles de fête foraine », ses profanations des symboles religieux, ses regards niais, ses actes de barbaries obscènes, ses cortèges d’adolescents qui tirent avec leurs armes vers le soleil pour l’éteindre… Grâce à Paysage avec palmiers Bernard Wallet s’absente de ses souvenirs, de ses rêves pour s’inscrire dans le présent de l’écriture. Il nous fait vivre « une expérience concrète ». Il nous fait haleter. L’auteur se parcourt en nous offrant « une parole admissible » qui décrit une réalité inadmissible et inimaginable. Il va suivre la trace que la guerre a laissé en lui quitte à l’aggraver cette trace : « Je me demande même si le fait d’écrire la guerre n’a pas aggravé sa trace en moi » témoigne-t-il face à Thierry Guichard dans la merveilleuse revue Le Matricule des Anges. Comme il pouvait suivre, lors de ses confidences à Lydie Salvayre qui lui consacra « un hommage anthume » intitulé BW, « ces longues traces rouges sur son torse et ses membres ». Ces traces mystérieuses qui apparurent après son expérience de Beyrouth.

Nous découvrons le récit sous la forme de fragments qui sont autant de tentatives d’explorer l’irrationnel

Garder les yeux ouverts

« Ce qui est bien dans la guerre civile c’est que l’on part rentrer dîner le soir chez soi » dédicace Bernard Wallet sur la page de titre de cet étonnant « récit arraché à l’horreur » — selon Lydie Salvayre dans BWPaysage avec palmiers que ressuscite les Éditions Tristram avec leur collection souple. Ce que permet la version souple : lire en marchant et en gueulant plus fort que le rugissement des vagues sous les palmiers qui ne sont pas découronnés sur notre littoral méditerranéen, entendre leurs palmes remuer au vent furieux : se sentir libre soudain… Être soulevés par une confiance sans bornes dans la littérature. Marcher au-dessus du sable et ne plus s’enliser dans l’ignorance. Garder les yeux ouverts sur le monde même s’il est incompréhensible. Nous découvrons le récit sous la forme de fragments qui sont autant de tentatives d’explorer l’irrationnel pour échapper à la dislocation intérieure qui menace Bernard Wallet qui est, selon sa compagne Lydie Salvayre, « un exagéré avide d’endroits exagérés ». Nous voyons à travers son regard de franc-tireur, quand il vise l’innommable, ses paysages mentaux. Nous le lisons se ressouvenir par l’acte d’écriture de scènes tragiques ou comiques. Nous assistons en direct à une opération cristallisante de sa part pour conserver l’effroi intact afin qu’il ne l’effraye plus. Avec Bernard Wallet, nous nous interrogeons : « D’où vient le geste du bras qui tue ? D’où vient-il ? Mon Dieu, d’où vient-il ? » ainsi qu’il le faisait dans BW de Lydie Salvayre. « Tuer est une soif. Tuer est un vice » constate-t-il avec une « amère tristesse » que nous soupçonnons dans Paysage avec palmiers. « Que peuvent les livres devant cet infini du mal qui loge au cœur de l’homme ? s’interroge BW » révèle Lydie Salvayre en écrivant BW. « Dans cette ville, tous les livres me tombent des mains » avoue Bernard Wallet en rédigeant Paysage avec palmiers.

Éclairer l’obscur

Théodore Géricault, Étude de pieds et de main, Huile sur toile, vers 1817 - 1819

Théodore Géricault, Étude de pieds et de main, Huile sur toile, vers 1817 – 1819

Comme pour contenir le démon de la désespérance, autant d’éclats (fragments) pour éclairer l’obscur, pour rendre visible le mystère, pour voir, pour ne surtout pas « taire la mort ». « Quel était pour toi l’enjeu d’y aller par touche comme ça sur ce paysage-là de Beyrouth ? » interroge Thierry Guichard à La Part de l’Ange à Portiragnes (commune voisine de Béziers). « Parce que de la même façon que le texte est écrit en fragments et que cette guerre-là était une guerre en fragments, avec des bombes à fragmentation, et les bombes à fragmentation c’est quelque chose d’horrible… et par exemple à Beyrouth, on pouvait très bien faire ce qu’on est en train de faire là, parler de livre, et à Béziers c’était la boucherie » répond Bernard Wallet. Nous frémissons. « Je sens un cri effroyable se former en moi » confesse l’auteur-voyageur au « regard épuisé d’horreur » qui fait le récit de son « vertige nostalgique ». Un cri venu de ses entrailles, une nécessité absolue, vitale ; un récit où chaque vision hallucinante, chaque révélation fracassante, chaque éclairage aveuglant, chaque notation à la « saveur amère » laisse une place au recueillement, à la respiration, à l’absorption. Comme pour triompher de la mort et de l’oubli. « Au fil du temps, ma mémoire de Beyrouth s’estompe. Parfois encore, une image, une odeur » évoque-t-il sans emphase. Il voit s’accomplir un processus : « la peau de son ventre résiste mal à la pression gazeuse de ses intestins » ; « la femme semble enceinte de sa propre décomposition » ; « leurs chairs mauves se boursouflent sous l’effet de la chaude poussée des entrailles » ; « et partout des membres raidis par la mort condamnent le vide du ciel » ; « des arbres poussent leurs branches entre les murs détruits » ; « dans tout le centre-ville la végétation triomphe » ; « la terre aspire avec lenteur le suintement des cadavres ». Il comprend que ce processus est celui de l’effacement. L’effacement de l’homme avec qui le pire arrive toujours. L’homme pour qui « la guerre alors devient un statut », « un art de vivre ». L’homme qui trouve la mort désirable, préférable. L’homme qui interroge « le vide du ciel ». Prenons du recul avec Lichtenberg cité par Bernard Wallet à La Part de l’Ange : « seule une ventriloquie transcendantale peut arriver à nous faire croire que toutes les paroles prononcées sur Terre nous viendraient du ciel ».

Grâce à l’écriture retenue d’un auteur « hypermnésique », « toujours très intéressé par le réel », nous aurons vu le « spectacle total puisque même les spectateurs y participent » d’un urbicide. À travers ses notations non tremblées, lisibles, limpides, justes, pénétrantes, l’écrivain Bernard Wallet nous aura appris la guerre civile en nous montrant la tragi-comédie de « cette vie folle dans une ville en guerre », Beyrouth, une ville « châtiée ».

Estelle Ogier

Soutiens logistiques : 

  • Paysage avec Palmiers de Bernard Wallet, Éditions Tristram, Collection « Souple », janvier 2016, 110 pages, 7,95 €
  • Paysage avec Palmiers de Bernard Wallet, Éditions Gallimard, Collection « L’Infini », septembre 1992 et mars 2011, 112 pages, 13,20 €
  • BW de Lydie Salvayre, Éditions du Seuil, Collection « Fiction & Cie », août 2009, 216 pages, 17,20 €
  • Le Matricule des Anges, n°170, Février 2016, 6€, en kiosque (ou abonnement)
  • La Part de l’Ange, rencontre avec Bernard Wallet animée par Thierry Guichard, le vendredi 19 février 2016, en présence de Lydie Salvayre
  • L’Humeur vagabonde par Kathleen Evin, l’émission sur France Inter du mercredi 30 mars 2016 consacrée à Bernard Wallet
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