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"VOIR DU PAYS" Un long métrage de Delphine et Muriel Coulin

“VOIR DU PAYS” Un long métrage de Delphine et Muriel Coulin

Créée par Gilles Jacob au sein de la Sélection Officielle, la section Un Certain Regard ne se résume pas au ‘off de la Compétition’. Dévoilé la veille de la Palme d’Or, son palmarès compte traditionnellement son lot de joyaux et, cette année, le diamant brut s’appelle Voir du pays. Récompensé du Prix du meilleur scénario par le Jury de Marthe Keller, ce film aux accents de docufiction déroule le fil d’une intrigue désarmante, où des soldats en retour de mission doivent, justement, poser les armes. Celles qui ont laissé des traces dans la chair et celles qui s’imprègnent dans les esprits. Huis-clos intérieur filmé à hauteur d’homme… et de femme.

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© Diaphana Films

Aussi instructif qu’intense, Voir du pays pose un certain regard sur le renouement avec un semblant de vie normale, quand on porte les stigmates de traumatismes dont il est délicat de se défaire. Exempt d’image du front, ce drame intimiste n’en demeure pas moins un film de guerre. Si l’Opex – opération extérieure – est terminée, la bataille mentale, elle, continue. Une démarche solitaire, en dépit de la thérapie de groupe instaurée par le système de sas, comme on le découvre à l’écran. Ce sas de décompression, mis en place par le ministère de la Défense suite à l’embuscade d’Uzbin, concerne les personnels ayant effectué leurs six mois de mission et prend la forme d’une escale de trois jours dans un hôtel de luxe, à Chypre.

Protagonistes au féminin

Parenthèse désenchantée, durant laquelle les esprits s’échauffent et les plaies à l’âme relancent des combattants démunis, supposés faire le point avant de regagner leurs familles et la société civile. Éclairant une réalité méconnue, Voir du pays questionne des thèmes portant au-delà du cadre martial. Sur cette île grecque, autrefois berceau de la démocratie et aujourd’hui lieu transitoire de migrants fuyant d’autres guerres, les destins se tendent. Via une reconstitution en images de synthèse, la section va revivre des événements marquants. Retourner à l’essentiel par le virtuel ? Un exercice immersif paradoxal, destiné à mettre du concret sur des souvenirs éparses. Jalonnant l’histoire, les doutes des deux protagonistes rappellent pourtant que la violence est un mal latent, aux résurgences imprévisibles.

Exempt d’image du front, ce drame intimiste n’en demeure pas moins un film de guerre.

Protagonistes au féminin car, une fois n’est pas coutume, c’est un duo de femmes qui mène le l’intrigue. Portrait croisé de Marine, fille de militaire qui apparaît ravagée par la douleur, et d’Aurore, une engagée quasi-fortuite, pas si terre-à-terre qu’on pourrait le penser. Respectivement interprétées par Soko, qui présentait La Danseuse dans la même section, et Ariane Labed (The Lobster), les deux copines de toujours donnent l’impression de changer davantage en trois jours qu’en six mois d’intervention. Inversion des rôles et jeux d’influence donnent le tempo de l’arc narratif avec, comme ligne directrice, la volonté de redevenir soi-même, autant que faire se peut. Un chemin semé d’embûches, parfois intentées par leurs propres faux frères d’armes.

Du roman au film

Frères à l’écran et sœurs en coulisses. Voir du pays est le second long métrage de Muriel et Delphine Coulin, de retour sur La Croisette après 17 filles, sélectionné à la Semaine de la Critique en 2011. Initiées au cinéma par les films amateurs 9.5 mm du grand-père, les sœurs Coulin sont nées à Lorient et ont pris l’habitude d’ancrer leur œuvre dans le décor de ce port militaire n’offrant que peu de perspectives. De quoi expliquer les motivations d’Aurore et Marine, sans tomber dans le patriotisme auquel sont souvent enclins les films de guerre. C’est Delphine, la cadette, qui a écrit le roman éponyme (éd. Grasset) qu’elle adapte avec Muriel, l’aînée, formée à l’école Lumière et auprès de Louis Malle. « Je fais d’abord confiance à mon imagination et ensuite je fais les vérifications techniques, auprès des soldats, des haut-gradés, des psys », avait confié Delphine Coulin à France Inter, au sujet du réalisme que sous-tend un tel sujet.

Fil conducteur de l’histoire, la réalité prédominante reste celle de la place qu’occupent les femmes au sein de l’armée et de la négation de leur statut

Si les deux sœurs ont effectué un séjour immersif en caserne avec Ariane Labed, qui a par ailleurs suivi un entraînement physique de six mois, le reste de l’équipe a pu s’immerger dans la réalité du sas grâce à un coaching spécifique. Pour certains, l’exercice devient même cathartique, à l’image de Sylvain Loreau, alias Momo, militaire en Afghanistan avant la mise en place du sas, ayant souffert d’un syndrome de stress post-traumatique à l’époque. Fil conducteur de l’histoire, la réalité prédominante reste celle de la place qu’occupent les femmes au sein de l’armée et de la négation de leur statut ; jusque dans les conjugaisons, invariablement au masculin, des gradés qui s’adressent à elles. « Elles ont pris leur vie en main – quitte à la mettre en jeu », rappellent les réalisatrices, tandis que la prestation puissante et toute en retenue de leur tandem d’héroïnes entraîne le spectateur sur la brèche de l’émotion.

  • Voir du pays de Muriel et Delphine Coulin, avec Soko, Ariane Labed, Karim Leklou, sortie le 7 septembre et à découvrir cette semaine au Reflet Médicis dans le cadre de la reprise de la Sélection Un Certain Regard.
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