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Le jeune Cioran

Emil_CioranLes écrits roumains de Cioran, en particulier ses articles, sont longtemps restés dans l’ombre.  La férocité du jeune Cioran à l’égard de la modernité, son éloge du vitalisme et sa position ambivalente face au fascisme ont participé au rejet de ce corpus sulfureux. Eugen Simion, président de l’Académie Roumaine, a choisi de revenir sur les premiers écrits de Cioran pour éclairer ses essais français. Traduit par Virgil Tanase et publié par les éditions Le Soupirail, Cioran, une mythologie de l’inachevé, dévoile le parcours intellectuel d’un écrivain qui a su habiter ses contradictions.

Soupirail

Les considérations de Cioran sur la modernité s’inscrivent dans une tradition réactionnaire mais sont surtout le fruit d’une crise personnelle, d’un drame à la fois historique et métaphysique. L’essai d’Eugen Simion entend retracer l’histoire de ce drame et reprend les catégories d’Antoine Compagnon pour le définir comme le plus moderne des antimodernes. Cet ouvrage analyse la singularité des positions de Cioran à l’aune de son style et nous invite à plonger dans les aspérités de son itinéraire. Composé de vingt-et-un chapitres qui sont autant de fenêtres ouvertes sur son œuvre, il se situe à la lisière de la monographie et de la biographie. Le discours critique proposé par Simion permet de mettre en regard l’oeuvre de Cioran avec son époque.

L’inconvénient d’être Roumain

« Nous vivons à la merci de l’Histoire, privés d’un sens ou d’une vocation particulière, sinon celle de végéter à l’ombre des grandes cultures. » (Transfiguration de la Roumanie, trad. Virgil Tanase)

Tourmenté par l’absence de sens historique de son pays natal, Cioran a entretenu avec la Roumanie une relation pathologique. Jeune état issu du démantèlement des Empires, la Roumanie n’a pas été épargnée par les âges. La naissance de Cioran en 1911 coïncide avec l’entrée de la Roumanie sur la scène internationale. Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, plusieurs provinces se sont rattachées à la Roumanie. Pourtant, techniquement arriéré, le pays ne parvient pas à prendre son essor. Cioran est pénétré de cette histoire roumaine et la vit comme un drame. Il perçoit la constitution du pays comme accidentelle, née du jeu des Empires et écrasée par l’influence hongroise. Revenant sur la position ambivalente de Cioran face à la Roumanie, Eugen Simion dessine la cartographie imaginaire dans laquelle s’est enfermé Cioran : écartelé entre l’attachement pour la terre qui l’a vu naître et son mépris pour ce pays fantoche, il entre en colère comme d’autres entrent en religion.

 Cioran entre en colère comme d’autres entrent en religion.

Ce sentiment d’appartenance à une collectivité de vaincus, à un peuple oublié de l’histoire imprègne les premiers textes de Cioran. Son écriture encore lyrique n’a de cesse de dénoncer la vacuité historique de son pays. Fustigeant l’immobilisme d’une nation entravée dans l’histoire, il déplore l’incapacité des roumains à se prendre en main. Philosophe de l’affect, Cioran fait preuve d’un pessimisme agressif et d’un lyrisme véhément.

Fourvoiements et destin

L’essai de Simion insiste également sur les influences intellectuelles de Cioran, notamment celle de la révolution conservatrice allemande. Aussi, appliquant méticuleusement la vision décadente de Spengler à la Roumaine, Cioran entend démontrer structurellement l’impossibilité de l’émergence d’une culture roumaine : « Nous sommes dépourvus de l’énergie intérieure sans laquelle rien d’original ne peut être créé et dont l’absence explique pourquoi l’intellectuel roumain se contente d’exposer la pensée des autres. L’absence de cette énergie intérieure, que nous ne pouvons produire artificiellement puisqu’elle est le produit d’une dynamique interne dans la vie des cultures, […] conduit à une conclusion pénible que je me dois de formuler quitte à n’obtenir l’accord de personne : nous serons obligés de ne faire que des compromis en matière de culture ». Emporté par la lame de fond qui renouvelle la tradition philosophique, Cioran invective son pays à rentrer de force dans l’histoire, à s’inventer un destin et à se défaire de son passé. Faisant fi du déterminisme culturel qu’il a lui-même invoqué, Cioran exhorte ses concitoyens à reprendre les clefs de leur destin.

Sans vouloir défendre l’indéfendable, cet essai étudie avec rigueur les positions morales et idéologiques de Cioran

Pourtant, avançant toujours masqué, il ne cède pas aux sirènes de la Garde de Fer et se démarque par ses positions ambivalentes, proches de la contradiction. Très rapidement, il dénonce les illusions auxquelles il a lui-même succombé et renonce à tout engagement politique. Ses incessantes harangues contre la Roumanie contribuent paradoxalement à entourer la terre valaque d’une aura de légende. Sans vouloir défendre l’indéfendable, cet essai étudie avec rigueur les positions morales et idéologiques de Cioran en illustrant que le penseur ne peut en aucun cas être réduit à ses engagements politiques de jeunesse.

« Un classique du désespoir »

L’essai d’Eugen Simion souligne également que la mélancolie n’est jamais loin de cet éloge de la barbarie. Derrière son éloge d’une folie créatrice perce un désir de rédemption où l’écriture serait une libération, une façon de soulager son angoisse existentielle face au chaos du monde : « L’écriture est devenue le besoin impérieux de préciser des choses qui me concernent directement et exclusivement. Je voudrais écrire avec du sang. La souffrance m’a donné le courage de libérer ma parole. J’ai définitivement perdu le sens de la mesure, et parfois j’ose amplifier l’excès jusqu’au seuil de la folie ». (Opere, trad. Virgil Tanase).

L’écriture devient alors un pharmakon, à la fois poison et remède, elle représente une façon de se draper dans une posture qu’il affectionne particulièrement, celle du grand souffrant. Styliste admirable, il est capable de défendre une position et son contraire avec le même brio. Pourtant, il semble que la virtuosité de son écriture masque un labyrinthe dans lequel il se serait perdu. Plaisantin ou prophète dément, son lecteur assiste néanmoins à un spectacle éblouissant, proche de l’exploit esthétique.

Cioran, une mythologie de l’inachevé donne la part belle aux citations et permet de prendre la mesure d’un écrivain au service de son style. Un travail qui constitue une excellente porte d’entrée dans la pensée véhémente de ce prophète de l’apocalypse.

  • Cioran, une mythologie de l’inachevé, Eugen Simion, traduit du roumain par Virgil Tanase, Le Soupirail, 27 euros.
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