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Pour une frontière

Crédits : Sylvain Bourmeau - Radio France

Françoise Lavocat (Crédits : Sylvain Bourmeau – Radio France)

Dans un ambitieux ouvrage paru cette année au Seuil, l’universitaire Françoise Lavocat s’interroge sur les frontières entre fait et fiction. L’essayiste et chercheur Jean-François Vernay nous en propose ici une lecture.  

73095La frontière entre fait et fiction est indiscernable… pour notre cerveau en tout cas. En conclusion de son livre qui s’inscrit dans une perspective darwinienne, Le cerveau magicien. De la réalité au plaisir psychique (2009), le professeur de psychiatrie Roland Jouvent déclare que « Si la réalité est généreuse, nous pouvons nous y abandonner totalement. Si, au contraire, l’environnement est aversif, notre imaginaire vient occuper notre pensée pour empêcher le ressassement de cette réalité négative. […] Ce besoin de refaire le monde obéit à une finalité adaptative héritée de l’évolution. […] Ce style d’adaptation au monde, ce mouvement, imprime à notre activité psychique une tendance à faire de la réalité physique du monde une création de l’esprit, à transformer l’événement en intention » (1). 

Autant dire qu’il est en règle générale malaisé de déterminer avec acuité le produit de notre esprit : est-ce une représentation fidèle aux faits, à la réalité, ou a t-on affaire à une fiction subjective de notre cerveau ? C’est sans doute ce besoin naturel de fiction qui  fait que les hommes se repaissent de « l’abondance des productions fictionnelles, au niveau planétaire, qui supplantent inexorablement le canon littéraire – p.534 », comme le dit si justement Françoise Lavocat dans Fait et Fiction : Pour une frontière. Cette prédisposition de notre cerveau qui sème allègrement la confusion pourrait aussi expliquer l’impérieuse nécessité de tracer une ligne de partage, une « frontière » pour reprendre le mot clef du sous-titre, entre la réalité et ses interprétations/ représentations.

Frontières de la fiction

Cette vertigineuse et ambitieuse somme d’érudition, tout à la fois pluridisciplinaire, diachronique (2) et de tradition littéraire internationale (3), entend s’atteler à un projet ciblé – en l’occurrence, consolider la position des « ségrégationnistes » (que l’on oppose aux « intégrationnistes », selon la terminologie de Thomas Pavel), à savoir « ceux qui insistent sur la différence entre fait et fiction – p.12 », comme le rappelle Françoise Lavocat dans son introduction : « Souscrivant à ce que l’on pourrait appeler un différentialisme modéré, nous montrerons l’existence et la nécessité cognitive, conceptuelle et politique des frontières de la fiction – p.12 ».

De l’Université de Kyoto à l’Université de Chicago, il a fallu quatre années de recherche pour venir à bout de ce panorama des théories littéraires qui ont analysé le rapport de cette dyade conceptuelle comme tantôt complice tantôt antagoniste, donnant lieu parfois à des palinodies assez surprenantes comme celles de Hayden White, Paul Ricœur et Paul Veyne « à partir des années 1980, quand la question de la Shoah est devenue centrale dans le débat » (4). Les domaines d’extension de la fiction sont pléthoriques et les embrasser d’un seul regard surplombant, comme l’a fait Françoise Lavocat, constitue une véritable gageure. Distinction entre récit et storytelling, thèses moniste et dualiste, panfictionnalisme, le rapport de la fiction à l’histoire et au réel, les capacités cognitives des êtres humains, le rôle des croyances, les limites imposées par la législation, les mondes virtuels, l’empathie sur lequel est fondé notre rapport à la fiction (5), le phénomène d’identification, la théorie des mondes possibles, les paradoxes multiples, le merveilleux dans l’imaginaire, la métalepse, tout y passe, ou presque.

Un ouvrage à recommander pour les lecteurs de fiction, ces habitants limitrophes des contrées du réel et de l’irréel

On aurait pu ajouter la notion « d’entité fictionnelle fluctuante » chère à Umberto Eco (6) illustrée par Anna Karénine, Hamlet, Robin des Bois (qu’Eco cite en exemples) ou bien Dracula et le Petit Prince, personnages que tout le monde connaît sans forcément les avoir rencontrés en lisant l’œuvre originale. Cela expliquerait que « certains personnages de fiction acquièrent une sorte d’existence indépendamment de leur partition d’origine » (7). Mais il serait presque irréaliste de se fixer un objectif tel que l’exhaustivité pour une entreprise aussi colossale que celle-ci, entreprise dont l’élégance du style ne fait qu’accroître le plaisir de la lecture. Un ouvrage à recommander pour les lecteurs de fiction, ces habitants limitrophes des contrées du réel et de l’irréel.

Notes

(1) R. Jouvent, Le cerveau magicien. De la réalité au plaisir psychique, Paris : Odile Jacob, 2009, p.230.

(2) Dépassant largement le cadre des XIXe et XXe siècles qui se trouvent être le domaine de prédilection des principaux théoriciens de la fiction.

(3) Trop rare pour passer inaperçu, Lavocat fait partie de ces rares chercheurs en lettres modernes qui refuse l’européocentrisme et ouvrent leur champ d’étude non seulement au monde anglo-saxon, mais aussi à la culture orientale. Ceci est d’autant plus crucial qu’elle soutient que « la distinction entre artefacts factuels et fictionnels, quelles que soient les époques, repose toujours sur des postulats culturels, idéologiques, philosophiques qui concernent la séparation entre le réel et l’imaginaire – p.18 ».

(4) F. Lavocat, in Marie-Laure Delorme, « Françoise Lavocat : “Notre rapport à la fiction est fondé sur l’empathie” », Le Journal du Dimanche, 29 mai 2016, URL : http://www.lejdd.fr/Culture/Livres/Francoise-Lavocat-Notre-rapport-a-la-fiction-est-fondee-sur-l-empathie-788041, consulté le 25 juillet 2016. Et lire le chapitre II de la première partie: monismes contre dualismes.

(5) “Dans les années 1960-1970, le Nouveau Roman a essayé de se débarrasser du personnage. Pourtant, je reste persuadée que le rapport à la fiction repose principalement sur les personnages. Nous avons envie que les personnages soient des personnes, nous avons du goût pour les histoires, celles qui concernent les personnages comme celles, plus généralement, qui affectent les gens. Par l’empathie et les simulations perceptives, nous prenons plaisir à reproduire imaginairement les mouvements, les sensations et les émotions des personnages. Tous les usages de la fiction reposent sur notre rapport aux personnages”. Françoise Lavocat, in Marie-Laure Delorme, Id.

(6) U. Eco, Confessions d’un jeune romancier. Trad. François Rosso, Paris,  Grasset, 2013, p.114.

(7) U. Eco, Ibid., p.111.

  • Françoise Lavocat, Fait et Fiction : Pour une frontière. Paris : Seuil, coll. Poétique, 2016, 18 p.  33 EUR, 2016

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