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Victoria : la thérapie par le rire

Virginie Efira (photo: Audoin Desforges, Ecce Productions)

Virginie Efira dans “Victoria” (photo: Audoin Desforges, Ecce Productions)

« Rire c’est bon pour la santé », a dit le président de la Suisse dans une célèbre séquence du Petit Journal de Yann Barthès. Au cinéma, c’est Victoria qui nous fait rire et, si sa santé est mise à mal par un excès d’anxiolytiques, d’alcool et de cigarettes, nul doute que ses accès d’humour sont contagieux. Campée par une Virginie Efira qu’on n’attendait pas à un tel degré de maîtrise, Victoria passe à la lessiveuse de l’ascenseur émotionnel, en 1h30 d’un film qui redonne au septième art hexagonal l’allant qui lui fait tant défaut au registre comique. Présenté à la Semaine de la Critique, ce second long métrage d’une réalisatrice héritière des Hawks, Wilder et Edwards, a bénéficié des bons auspices des festivals, avant de conquérir une presse quasi-unanime et, désormais, le grand public. Chronique d’un succès.

victoria_afficheJustine Triet aime les héros un peu bancals, qui se dépêtrent d’un quotidien fluctuant dans un éclat de rire, au gré de maladresses qui les rendent accessibles. Cette approche humaniste avait valu à Vilaine Fille, mauvais garçon de se distinguer au Festival Silhouette, avec un prix de la meilleure interprète pour Laetitia Dosch. Justine Triet dirige à nouveau l’actrice dans La Bataille de Solférino, face à un Vincent Macaigne (autre habitué de Silhouette) dont le style arty fait écho à la fraîcheur de son cinéma. Une spontanéité qui fait fi des dogmes de la réalisation académique afin que prime l’histoire. La cinéaste n’hésite pas à opter pour des cadrages et des enchaînements moins conventionnels que le champ-contrechamp des comédies formatées qui se sont imposées comme la norme en France. À croire que les Frenchies auraient oublié l’irrévérence… Heureusement, la tornade blonde Victoria fait souffler un vent d’originalité.

Justine Triet aime les héros un peu bancals, qui se dépêtrent d’un quotidien fluctuant dans un éclat de rire, au gré de maladresses qui les rendent accessibles.

Liberté

À l’instar du Paris nous appartient de Rivette, Justine Triet prend de la hauteur pour filmer son héroïne courir la capitale dans des plans aériens amplifiés par un effet de zoom. D’aucuns diront que le zoom est à proscrire, à l’image du final décrié de Nuit et Brouillard d’Alain Renais. Ce choix artistique a ici plutôt valeur de distanciation, pour mieux mieux apprécier la confusion qui agite Victoria. Celle-ci a alors des airs de petite fourmi perdue dans la jungle de sa vie. Toujours galopante, elle mène ses combats quotidiens de front, escarpins aux pieds et blouson de cuir sur les épaules. Des épaules sur lesquelles pèse un poids qu’il lui est difficile d’assumer seule. Bien que sa forme fasse penser à un cinéma qu’on pensait révolu, Victoria est très actuel par son fond.

Méli-mélo

Relevant à la fois du film de société, de la comédie romantique et du mélodrame, Victoria donne l’impression de réunir plusieurs longs métrages en un. La combinaison des talents de la réalisatrice et de son interprète principale se ressent particulièrement dans les séquences transitoires, lorsque l’on passe d’un moment d’euphorie à un passage à vide, présageant de la dépression à venir. « C’est très dur pour moi de n’avoir ne serait-ce que 2 minutes de calme intérieur », glisse Victoria au détour d’une réplique qui éclaire tout l’enjeu du film. Cette avocate sur la brèche, mère célibataire et quadra en quête d’épanouissement, ne se résume pas à une femme au bord de la crise de nerfs, elle est une héroïne des temps modernes. Dès la première minute, on s’attache à ce personnage dont le prénom sonne comme un mantra et, à compter de cet instant, on ne la lâchera plus.

Découvertes

Bousculant le cinéma français, Justine Triet en profite pour révéler des facettes méconnues d’acteurs à ne pas mettre dans des cases. Dévoilant un visage sans fard, la toujours enjouée Virginie Efira explore cette fois les affres de la dépression dans un rôle qui lui permet de se dédouaner du glamour qui masquait jusqu’alors la pureté de ses émotions. Face à elle, Vincent Lacoste distille les touches d’humour qui font sa patte. Pour autant, c’est bien un rôle de séducteur qu’il incarne. Une première et, surtout, une interprétation subtile et nuancée pour un comédien qui confirme, de film en film, être là où on ne l’attend pas. Un duo à contre-courant de son registre habituel. Impossible, aussi, de passer à côté de l’irrésistible intervention de Melvil Poupaud, sous les traits d’un homme un brin déconnecté de la réalité, accusé de l’agression de sa compagne. Enfin, coup de cœur pour des performances secondaires qui valent leur pesant de popcorns ; le plaidoyer hystérique de Laure Calamy (Christelle) et la délicieuse mauvaise foi de Laurent Poitrenaux (David).

Renouveau

Œuvre miroir de notre époque, ce film tourné à hauteur de femme, rebat avec fraîcheur les cartes de la comédie française.

Diplômée des Beaux-arts, Justine Triet signe un film à l’esthétique léchée, où nombreux sont les plans qui en disent beaucoup, sans qu’aucun mot ne soit prononcé. Ces séquences révélatrices de la psychologie de la protagoniste montrent la direction que prend son arc narratif, sans lourdeur et sans temps mort. Montrer la lassitude sans tomber dans la répétition est un exercice délicat que Justine Triet fait sien avec brio et, surtout, avec une judicieuse utilisation de la musique. C’est Thibaut Deboaisne qui supervise cette BO où se côtoient des artistes aussi éclectiques que les différentes facettes de la vie de Victoria ; les mélodies eighties de The Art Company, l’electro de Metronomy ou encore une ballade mélancolique d’Harry Nilsson. Après sa présentation au Champs-Elysées Film Festival, le film faisait partie du line-up de la Semaine de la Comédie UGC, l’occasion pour la réalisatrice de faire un clin d’œil à ses débuts, en confiant qu’elle avait travaillé dans ce cinéma une quinzaine d’années plus tôt. La boucle bouclée, son film fait d’elle le visage du renouveau français.

Plein de vitalité et de vérités, Victoria porte un regard sans complaisance sur les difficultés à rester intègre à soi-même quand la vie vous joue des tours et que tout se délite. Œuvre miroir de notre époque, ce film tourné à hauteur de femme, rebat avec fraîcheur les cartes de la comédie française. À 38 ans, Justine Triet a presque l’âge de sa protagoniste et, comme Valérie Donzelli quelques années plus tôt avec La Guerre est déclarée, elle montre que la relève est en marche.

  • Victoria de Justine Triet, avec Virginie Efira, Vincent Lacoste, Melvil Poupaud, actuellement en salles (14 septembre 2016).
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