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Un été dans les salles obscures

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Zone Critique revient sur les films sortis cet été dans les salles. Entre belles surprises et déceptions, les rédacteurs ont ainsi sélectionné les longs métrages qui ont marqué le pic estival pour offrir un panorama à ses lecteurs.

TONI ERDMANN : des liens du sang-froid

toni_afficheCet été, Maren Ade est revenue en force avec un opus calme en apparence, tel un lac hivernal mais sous lequel bouillonnent les grandes émotions d’une relation père-fille moderne, sur fond de crise économique roumaine. Dans le contexte glacial, sexiste et impitoyable d’un cabinet de conseil, l’histoire est simple : la vie d’une jeune femme « accomplie » que le cher papa clownesque décide de venir affectueusement gâter, afin de lui redonner le sourire… Vaste entreprise, qui débouche scénaristiquement sur des dialogues virtuoses, des scènes incongrues suscitant des fous rires unanimes, mais non sans retenue.

De grandes questions existentielles se font les leitmotivs ironiques de cet imbroglio familial. Qu’est ce que le bonheur ? Comment agir sous la contrainte ? Celle-ci est en effet multiple pour Ines : la contrainte physique et bien réelle que son père lui impose en s’immisçant dans son quotidien, l’entrave professionnelle de la règle de l’apparence (« souder l’équipe » des employés, faire bonne figure durant la présentation en talons hauts malgré la douleur d’un ongle incarné…). Mais de cette contrainte naît aisément un jeu pour les personnages, un pacte ludique accepté par Ines ouvrant les bras à l’avatar de Winfried, Toni Erdmann, qui a décidé de lui mener la vie dure en toute légèreté.

Les quelques transformations du père big-lebowskien et de sa fille —l’une tantôt à poil, l’autre tantôt couvert d’une masse de poils empruntée à un costume folklorique bulgare— se font remarquer par leur éclat au sein de l’atmosphère aliénante de l’entreprise et de la dépression qui touche les pays européens en développement. La reconquête du lien familial doit passer par l’estrangement, le travestissement de soi et le jeu social, basé sur une complicité qui ne concerne qu’eux seuls, tout en incluant le spectateur.

Dentiers, postiches et coussins péteurs se mêlent ainsi aux tonalités sombres de l’esthétique du film, qui répond à l’austérité de la vie de l’héroïne et à l’actualité économique. Mais la célébration du rire par l’absurde et la très fine analyse du contact humain à laquelle s’attelle la réalisatrice allemande tout au long de son (long) film mettent de la couleur, et teintent de virtuosité cet univers cruel. 

Lucie Bach

SUICIDE SQUAD : la super-vilaine déception

suicide_squad_posterSuicide Squad était l’un des films les plus attendus du grand public cet été. Réunissant un très gros budget et un casting hors norme, comprenant Jared Leto, Will Smith, Margot Robbie ou encore Cara Delevingne, ce film, réalisé par David Ayer, et produit par DC Entertainment, filiale de DC Comics, une entreprise d’édition de comics que l’on oppose souvent à Marvel (Spider Man, Thor, Hulk,…), avait donc tout pour attirer un grand nombre de spectateurs. Le face-à-face avec Marvel donne néanmoins du fil à retordre à l’univers DC car la concurrence rencontre un vif succès pour la plupart de ses sagas. Marketing considérable, casting conséquent, important budget, on peut dire que les moyens déployés pour faire parler de Suicide Squad avant sa sortie étaient de taille et que l’engouement du grand public était là.

Comme tous les films de super-héros, les effets spéciaux sont présents, accompagnés d’une bande son riche où l’on retrouve entre autre Eminem ou Lil Wayne. La musique se fait cependant trop insistante, dévoilant alors sa visée commerciale.

En ce qui concerne la trame de fond, l’histoire met en scène une équipe de super-vilains formée par le gouvernement, destinée à contrecarrer les super-héros au cas où ceux-ci devaient ne plus agir dans l’intérêt de la justice. On retrouve ainsi le Joker, Harley Quinn et Deadshot. Les responsables de la formation de cette escouade perdent toutefois le contrôle des événements. Le récit est de fait précipité : on passe d’une présentation des personnages plutôt étalée à une évolution trop rapide de la narration. Le spectateur a ainsi l’impression de transiter de l’introduction au dénouement sans passer par les péripéties, ce qui ne respecte pas les règles du schéma narratif.

Les personnages, quant à eux, sont pour la plupart expédiés. On rencontre un Joker « bling-bling », grotesque, ne ressemblant aucunement à celui, plus charismatique, que l’on pouvait voir dans la trilogie Batman de Christopher Nolan. Harley Quinn, elle aussi, n’est pas du tout ressemblante à ce qu’elle pouvait être dans les comics : elle affiche un look sexy – mini-short et talon haut – contre une combinaison intégrale sur papier. On remarque que le réalisateur a voulu donner un coup de jeune aux personnages, devenus, dans ce film, de simples caricatures d’eux même afin de coller aux mœurs gangster de notre époque, ce qui est décevant et bien loin de l’univers comics.

Les éléments ne manquaient pourtant pas pour faire un bon film, mais la musique, omniprésente, ne vient que meubler un scénario presque vide de sens où manque une véritable narration, à la base d’un film réussi.

Jocelyn Barbier

NERVE : voir et être vu

096593-jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx« Êtes-vous un voyeur ou un joueur ? », telle est la question qui revient tout au long de Nerve, à la manière d’un spam, d’un courriel indésirable. Le film s’ouvrant sur une mise en abyme – celle d’un écran d’ordinateur dans un écran de cinéma – par un effet de surimpression, le spectateur se retrouve directement immergé dans une réalité virtuelle.

La jeune fille Vee, jouée par Emma Roberts, a tout d’une jeune fille « normale », ou plutôt normée, surfant sur la toile du net à longueur de journée. Le spectateur assiste à une multiplication des espaces virtuels au détriment de l’expérience réelle. Poussée par son amie Sydney, Vee se voit bientôt entraînée dans une spirale infernale pour avoir joué à Nerve, une application clandestine. Le but de cette distraction est que les « voyeurs » proposent des défis aux « joueurs » qui gagnent, en remplissant ces challenges, argent et popularité. Vee sombre alors progressivement dans les écueils d’un tel jeu, amenée à briser les interdits et à mettre sa vie en danger. Voici ainsi posée, par les réalisateurs Ariel Schulman et Henry Joost, la question des limites de la virtualité que l’on retrouvait déjà dans des films comme The Game de David Fincher.

Néanmoins, si Nerve soulève des problématiques déjà abordées auparavant, il les ancre avec mérite dans un cadre réaliste de telle sorte que le spectateur peut aisément se représenter la possibilité de l’existence d’un tel jeu. L’histoire se déroule à New-York, en 2020, et les immeubles vertigineux le sont à la mesure de la tension interne des personnages. Nerve absorbe l’identité du joueur, entraîné à faire des choses qui ne lui ressemblent pas sous la pression de groupe. Par narcissisme exacerbé, le joueur se montre, s’expose aux yeux de tous et pour le divertissement de tout un chacun.

Au-delà du jeu Nerve, l’identité virtuelle dans sa globalité est interrogée. Aujourd’hui, et notamment pour la tranche d’âge essentiellement visée ici, la génération Z regroupant les personnes nées autour des années 2000, ce n’est plus l’homme dans sa concrétude qui importe mais l’image qu’il reflète de lui-même et qui prend le pas sur son être véritable. Celui qui n’a pas le dernier I-phone est exclu du groupe malgré lui car il n’a pas accès aux applications dans lesquelles ses amis se complaisent.

En outre, le climat global du film tend parfois à la caricature sociale par ce surplus de virtuel, mais cette absurdité représentée n’est en définitive que le reflet du monde actuel. L’identité réelle – mais quelle est-elle ? – s’évapore donc au profit d’une identité numérique. En interrogeant les limites d’une population interconnectée, plongée dans une société en manque de sensations fortes et que plus rien ne surprend pas même la mort, Nerve pointe ainsi avec agilité des questions qui s’ancrent irréversiblement dans un contexte immédiat et devant lesquels le spectateur ne peut rester indifférent.

Aurélia Lebas

MR GAGA : Racheter la mort des gestes

260293Dans les années 1980, le journaliste Hervé Guibert décrivait la danse comme moyen de « racheter la mort des gestes ». C’est une entreprise dont Ohad Naharin, chorégraphe israélien à la réputation installée désormais dans le monde entier, s’est porté garant. Après un accident qui lui ôte un temps la pleine motricité de son corps, il décide de créer une méthode de danse (la « gaga dance ») basée sur des gestes qui libèrent du joug psychique ou physique que l’on peut subir. Le sujet du film n’est finalement pas tant cette méthode « thérapeutique » de danse collective qui lui donne son titre que la vie et la poïétique du chorégraphe. Et ce dans une mise en scène soignée, nous dévoilant les coulisses d’une création à la technique exigeante, à l’inventivité hors norme. Ohad Naharin ornemente son art engagé de détails de vie empruntés à ses souvenirs et son quotidien (son enfance dans le kibboutz, son service militaire ou encore la passion qu’il a vécu avec l’étoile Mari Kajiwara), ce qui aboutit à un style ancré dans le réel —et dans le sol— tout en s’élevant vers un univers fantasmé parlant à chaque danseur et spectateur différemment. Si le contenu du documentaire ne correspond pas forcément aux horizons d’attente du titre et se penche parfois trop sur la vie privée de l’artiste, il a le mérite de filmer à ras du sol des répétitions ou de grands moments de spectacles. Un reportage sur la danse dans les règles de l’art qui a de quoi faire jalouser le Pina de Wim Wenders, et nous pousser à notre tour à réveiller notre corps.

Lucie Bach

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