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Louis de Bonald : la plume, le sceptre et la croix

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L’éditeur belge Desclée de Brower ressuscitait en mai dernier Louis de Bonald, ce prophète du passé, qui sanctifiait dans ses écrits le règne du sabre et du goupillon. Dans un essai rigoureux, l’universitaire italien Giorgio Barberis nous donne ainsi les clefs de lecture de ce théoricien majeur de la contre-révolution. Afin d’éviter au lecteur l’ennui d’une exégèse minutieuse, notre chroniqueur a préféré livrer ici le récit, volontairement chimérique et imprécis, d’une veillée imaginaire passée en bonne compagnie au début de l’année 1802.

Portraits de Cour

Mai 2016

Mai 2016

Un soir très froid de janvier 1802, le château de Rosny-sur-Seine recevait dans le plus grand secret le banquet contre-révolutionnaire de la duchesse de Berry. Loin de l’affreuse grossièreté de la chaussée d’Antin, le raout annuel de Madame la duchesse accueillait tous les ans dans un décor chamarré de cœurs vendéens la fine fleur – de lys – de la réaction légitimiste. Construit au crépuscule du XVIe siècle par le Duc de Sully, surintendant des finances d’Henri IV, je ne peux refuser au lecteur la joie d’une courte peinture des lieux. A l’entrée du domaine, une grille monumentale en fer forgé trônait entre deux pilastres ornés d’ailerons à volutes, qui portaient en leur sommet un médaillon en bas-relief aux armes de la famille. Quelques pas plus avant, le pavillon alloué à la réception présentait un avant-corps percé d’une baie en plein cintre, garni d’un gracieux mascaron et surmonté d’un fronton triangulaire dont l’intérieur exhibait des chimères. Un toit plat, bordé d’une balustrade, couvrait superbement l’édifice et l’émerveillement du visiteur se poursuivait jusqu’à l’intérieur de la bâtisse, où des rideaux et draperies en toile de Jouy côtoyaient des guéridons en porcelaine de Sèvres. Bronzes et trophées militaires décoraient gracieusement le vestibule, qu’un grand tapis à décor de fleurs, bordé de palmettes en grisaille, recouvrait.

Jules Barbey d’Aurevilly, fraîchement arrivé de Saint-Sauveur-le-Vicomte, et dont l’extravagante crinière paraissait sortie d’un cauchemar mystique, campait dans ce vestibule, écarlate et cambré, et braillait de larges phrases sonores sur de grandes vérités éternelles tout en annonçant les invités. Derrière ce portier improvisé, on pouvait apercevoir le duc de Saint-Simon, cette concierge de galerie des glaces, qui s’entretenait à mi-mots avec Diane de Poitiers dans l’entrebâillement d’une porte, tandis qu’un Orléans et un Bourbon se crêpaient la perruque au coin du feu. Toute la fine société contre-révolutionnaire était présente pour cette agape et seul le sieur Maurras s’était fait excuser par missive, ayant préféré rester à Martigues sous le soleil méridional pour arroser ses cyprès, manger des olives et relire quelques vers latin dans son transat. L’Abbé Champion de Pontarlier trônait sur une chaise garnie de maroquin rouge, dos à Baudelaire, qui, promenant partout son dos voûté, ses mains moites et sa face rosâtre, susurrait du bout de ses lèvres pincées quelques perfidies à son voisin Huysmans. Sur leur gauche, le Comte de Chambord, fort agité, interrogeait son auditoire afin de déterminer avec ce conclave improvisé le début de l’affreuse décadence qui avait frappée la France. Certains convives convoquaient Clodomir 1er, d’autres Pépin le Bref. On tomba finalement d’accord autour du règne de Philippe III le Hardi. Certains, plus téméraires encore, affirmèrent alors que le Saint-Siège lui-même, frappé de la même ruine, était vacant depuis Grégoire IV. Des mines déconfites approuvaient gravement lorsque le tristement célèbre Augustin Barruel (voir Le Jésuite de Villeneuve) fit appeler tout le monde à table.

Le souper fut si difficile que seuls les pinceaux de Jacques Jordaens eurent peut-être été capables de le peindre. Des muscadins en meute s’amusaient avec la nourriture et organisaient dans le désordre le plus complet le siège du bataillon des filles Saint-Thomas, qui gardait avec zèle le plateau de charcuterie. Le comte de Rivarol, qui passait pour libertin, fut fort dissipé et redoubla de persiflages avec son voisin de table le Duc d’Enghien qui buvait comme un pied de vigne. Quant au Prince de Ligne, installé à la même table, il prononça d’exquis mots d’esprits sur l’amour courtois tout en farfouillant sans vergogne dans les jupons embarrassés de la maîtresse de maison. À la tablée voisine, Léon Bloy, reclus dans un coin de table, avait craché dans la soupière, raillait la niaiserie consubstantielle à l’art sulpicien et récitait des Pater endiablés sous le regard compatissant de Léon de Poncin, qui, pour sa part, souhaitait la mort de tous les convives en présence, notamment celle du Duc de Chateaubriand, qui filait à l’anglaise en emportant le service à dessert, main dans la main avec un bouffon de cours et de petite taille déguisé en consul romain. A quelques assiettes de là, Antoine Blanc de Saint Bonnet, bardé de croix de Saint-Louis, tonitruait d’ultramontanisme face à un Edmund Burke médusé, qui, marmonnant en un français approximatif des considérations sur le libéralisme, jouait nerveusement avec une équerre et un compas, qu’il portait en permanence sur lui. Chacun se jaugeait, tous s’observaient et malgré leurs querelles, ces hommes semblaient unis. Il existe un lien secret entre tous les aristocrates d’Europe, comme entre tous les prêtres d’une même religion. Ils se haïssent, mais ils se protègent.

Chants chouans et complaintes d’Anjou ajoutaient au vacarme général, et bien que Cathelineau, Cadoudal et Cottereau composassent un trio vocal du plus bel effet, on ne s’entendait déjà plus parler lorsque, pour animer encore un peu plus le festin, Charette de la Contrie et Henri de la Rochejaquelein décidèrent de jouer leurs maîtresses et leurs chevaux au duel. Ayant finalement perdu son honneur, sa main droite et ses terres, Anathase, boudeur, s’assit pour comploter contre la gueuse dans un coin auprès de quelques sacristains compatissants. Malgré cet entracte fort agité, la poule au pot, le civet de lièvre à la royale, les pommes de terre en robe d’église et le faisan à son point gisant sur une rôtie travaillée à la sainte-alliance remirent tout le monde d’aplomb. Vatel et Brillat-Savarin s’agitaient inlassablement de tables en tables, prenaient le pain, le rompaient, puis le donnaient à leurs condisciples en disant : « Prenez et mangez en tous, mais pensez, mes seigneurs, à garder de la place pour le dessert ! » Quand toute la bonne compagnie fut bien rouge, enivrée de digestif et de sang bleu et alors que l’on s’apprêtait à ramener la galette des rois et la trente-huitième bouteille de Châteauneuf-du-Pape, le silence se fit et toute l’assemblée tressaillit en entendant résonner la voix d’augure du maître de cérémonie.

Joseph de Maistre, sorte de corvidé osseux, asséché et lugubre, drapé dans une redingote noire, jeta un coup d’œil profond et sombre sur la salle et donna la parole à un homme empesé et goitreux, qui portait sur son visage l’expression des hommes illustres, un menton en galoche et un sillon nasogénien excessivement prononcé. Le prosateur se leva, monta à la tribune et promena ce regard tout chargé de grandeur, d’événements et de souffrance qui distingue les grands penseurs. Après avoir repoussé ses cheveux gris d’un seul côté de son front, il porta la tête vers les moulures du plafond afin de se mettre à la hauteur de la gigantesque histoire qu’il allait dire.

Le Vicomte du Rouergue

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Sacré-Cœur vendéen

Pour comprendre le discours qui va suivre, et auquel la scène que nous venons de raconter peut servir d’introduction, quelques mots d’explication sont nécessaires. Il s’agit ici de ne pas laisser le lecteur ignorant des qualités et des origines de notre orateur : du pays et de l’homme. Louis Gabriel-Ambroise de Bonald naquit un octobre de l’an 1754 à Millau, dans le Rouergue, d’une vieille famille noble qui avait fourni à la monarchie française un nombre considérable de bons et loyaux magistrats. Son père s’éteignit dès son plus jeune âge et c’est sa mère, Anne de Boyer du Bosc Périe, une très sainte femme, qui l’éleva selon les immortels principes du catholicisme romain. A vingt ans, le jeune Louis entame des études au collège de Juilly, où il reste pensionnaire trois années et où il aiguise son esprit français, le plus vif, le plus acéré des instruments de l’intelligence. L’abbé Jean-François Mandar joue alors pour lui le rôle de père spirituel. La rigueur morale, le sens de la hiérarchie et la grande culture des oratoriens marqueront à jamais le jeune aristocrate qui s’engage immédiatement dans le corps royal des mousquetaires auprès de la Cour de Paris. Notre héros, ravagé de tristesse, quitte la capitale à la mort de Louis XV pour rejoindre sa province où il épouse Elizabeth-Marguerite de Guibal de Combescure, femme de bonne éducation, qui lui donnera sept enfants. Mais l’Histoire, tragique et incivile, devait vite rattraper le Vicomte. Refusant la vente des biens du clergé, la nouvelle constitution civile et le despotisme révolutionnaire, Bonald démissionne de toutes ses charges en 1791 et suit la voie de l’émigration afin d’échapper à la terreur jacobine. D’abord établi à Heidelberg, son courage et sa foi le poussent à s’engager dans l’armée de émigrés français commandée par le comte d’Artois. Sous les ordres du Duc de Bourbon, Bonald connaît les longues errances dans les marais, le long des landes bruineuses, les veillées enfiévrées d’alambic et de récits chouans et la sanglante débâcle de Jemappes. Dépossédé de ses biens, impuissant face à l’hydre révolutionnaire, Bonald vit alors pauvrement à Egelshoffen et rédige son premier ouvrage, Théorie du pouvoir politique et religieux. Ses livres, pleins d’une intelligence éclatante, sont évidemment interdits et confisqués par le Directoire. Un des spectacles où se rencontre le plus d’épouvantement est l’aspect général de la noblesse en ces années, peuple horrible à voir, bafoué, trahi, traqué. La France n’est-elle pas devenue alors un vaste champ incessamment remué par une tempête d’intérêts sous laquelle tourbillonne une moisson de factieux dont les visages contournés, tordus, rendent par tous les pores l’esprit, les désirs, les poisons dont sont engrossés leurs cerveaux ; non pas des visages, mais bien des masques : masques de faiblesse, masques de despotisme, masques de misère, masques d’hypocrisie ; tous exténués, tous empreints des signes ineffaçables d’une haletante avidité ? Mais revenons à notre homme. Regagnant Paris en 1797, Bonald subsiste alors quatre ans sous le faux nom de Saint-Séverin et se consacre à ses écrits. Peu à peu, notre homme sort de la misère et l’amnistie accordée aux émigrés lui permet de vivre convenablement. Régulièrement contrôlé et surveillé par la police du nouveau régime, le vicomte retrouve tout de même sa liberté de parole dont il use avec constance dans le Mercure de France ou le Journal des débats. C’est ici que peut reprendre mon récit, je redonne donc la parole à notre orateur.

Discours introductif sur les lois naturelles de l’ordre social et l’intérêt général du royaume de France

« Les assassins ont tort de blesser le marbre, il a sa rancune. Ce marbre blessé mais bien vivant en nos cœurs, c’est le marbre de notre édifice social, dont le roi est la clef de voûte, l’aristocratie les grandes arcades et le peuple la fondation. Tel Clytemnestre et Egisthe assassinant Agamemnon, une bourgeoisie opportuniste et un peuple fanatisé forment désormais le couple régicide et honteux, qui usurpe le pouvoir. L’odieuse révolution, ce sursaut d’Apocalypse, annonce, Messieurs, le retour au fratricide et aux déchirements, ce gigantesque chambardement attaque le Saint principe d’unité : c’est un retour à l’âge de pierre. La révolution ne construit rien, elle détruit, ses agents ne bâtissent rien, ils pillent et face à un ordre millénaire, se dresse désormais la fureur de quelques sophistes sanguinaires. Ces Caïns de pacotille ont voulu établir leur puissance particulière à la place du pouvoir général et le peuple le plus sage est devenu dans leurs mains une horde d’anthropophages, et la contrée la plus heureuse une terre abominable livrée à tous les fléaux qui puissent affliger l’humanité et à tous les crimes qui puissent la déshonorer. Notre France était une église solidement bâtie, notre ordre social millénaire, protégé par les contreforts de la Foi, faisait de notre royaume, fils aîné de l’Église, le phare d’une Europe stable. Mais les temps, Messieurs, ont changé.

Mais le feu sacré brûle encore dans la Vendée comme dans un sanctuaire.

Souvenez-vous des massacres de septembre ! On extermina la cour, les aristocrates et les ecclésiastiques. On assassina les princesses, les gardes suisses, les valets et les marmitons. Jamais fureur ne fut si grande, ni folie plus infâme. Aucune cause ne justifiait pareils massacres, aucune civilisation ne connut pareil désordre : des criminels avaient pris les rênes du pouvoir ! Francastel et Carrier détruisaient les églises, interdisaient le culte, massacraient les paysans ! Que dire Messieurs, de ces représentants du peuple qui martyrisent les hommes qu’ils prétendent sauver ? Souvenez-vous du Comité de salut public et des colonnes infernales, souvenez-vous des noyés du marais de Montoire et des égorgés de la forêt des Graves, souvenez-vous de nos villages en flammes au son du tocsin et de la déportation de nos prêtres, de nos hommes fusillés sans jugement dans les carrières de Nantes ! Ces supplices maléfiques ne peuvent rester impunis, ils ne sont pas le fruit de quelques hommes, mais celui d’une philosophie infernale ! La révolution, primitive et sauvage, a fait du culte de Marat une religion publique, de la mort et de la destruction un pouvoir général ! Les jacobins furent les prêtres de ce culte et les agents de cette décadence : les bourreaux devinrent ministres et les victimes sujets de ce gouvernement méphistophélique… Mais le feu sacré brûle encore dans la Vendée comme dans un sanctuaire : là, des français sans autre motif que l’attachement au culte de leurs pères et à l’héritier de leurs rois, sans autre secours que leur courage, luttent, avec la seule force du caractère national, contre toutes les passions des hommes et toute la rage de l’enfer. Du Vivarais au Rouergue, j’ai entendu le pas des glorieuses troupes du Roi marcher au rythme du Regilla Regis, j’ai vu brandi le cœur sacré du Christ, et des calvaires et des armées se dresser, sans autre intérêt que celui de la France. J’ai connu cette guerre sainte, et le bruit de la couleuvrine et l’odeur des poires à poudre.

Dans la République, la société n’est plus un corps unanime mais une réunion d’individus : comme la volonté collective n’est plus qu’une somme de volontés particulières, la conservation générale, qui est son objet, n’est plus que le bonheur individuel ; et l’on voit en effet le bien-être physique de l’homme compenser dans les républiques sa dégradation morale : tout s’y singularise, tout s’y rétrécit et s’y concentre dans la vie présente : le présent est tout pour la république, attendu qu’elle n’a pas d’avenir.

Car, Messieurs, je vous l’affirme aujourd’hui : si les pouvoirs des nations oublient qu’ils ont des devoirs à remplir, et non des opinions à discuter ; que, comme agents de la volonté générale, ils doivent réprimer les passions des peuples et non flatter leurs erreurs ; si, séduits par une fausse philanthropie, ils se laissent gagner aux délires des nouveaux systèmes, ou qu’ils sacrifient de grands intérêts à de petites passions et l’existence de la société organique aux combinaisons aveugles de la politique, alors commence pour les peuples la dernière catastrophe, et si ce n’est pas la fin du monde, c’est cependant la fin des sociétés. Si le commerce, Messieurs, s’étend au-delà des bornes que la nature lui a prescrites, s’il fait naître à l’homme des besoins qu’il ne connaissait pas, alors il place nécessairement les hommes, les uns à l’égard des autres, dans un état continuel de guerre et de ruse dans lequel ils ne sont occupés qu’à se dérober mutuellement le secret de leurs spéculations pour s’en enlever le profit et élever leur commerce sur la ruine de celui des autres. L’or se corrompt en de mauvaises mains. On ne peut servir Dieu et l’argent. Si le philosophisme et l’esprit de subversion corrompent notre nation jusqu’à l’os, si l’on oublie que l’ordre entre les hommes n’est autre chose que l’art de faire passer les uns avant les autres afin que tous puissent arriver à temps, si la loi du nombre et des proportions arythmiques remplacent les rapports sociaux originels et nécessaires, si l’on s’oppose à l’ordre naturel de la société au nom d’une chimérique souveraineté du peuple, alors la France marche au despotisme malgré les formes extérieures de la liberté.

« Quand on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l’appât de la Liberté, elle suit en aveugle pourvu qu’elle en entende seulement le nom ». L’Aigle de Meaux, une fois de plus, avait vu juste. Pensée, art, civilisation, tout commence par un acte de foi à l’immuable essence des choses. Eadem sunt omnia semper ! Le chaos révolutionnaire et le tumulte des philosophes ne résistent pas un instant au miracle de l’ordre naturel et de la providence divine. Ces hommes sanguinaires ont méconnu la nécessité politique de l’église catholique, qui constitue la seule force qui puisse relier les espèces sociales et leur donner une forme durable, ils ont nié l’impératif de la monarchie, qui est moins une forme de gouvernement que l’expression visible de la société réelle. « L’ordre est la loi inviolable des êtres intelligents » écrivait le sage Malebranche, et tout être intelligent reconnaît ainsi que la société est composée de trois personnes distinctes les unes des autres, qu’on peut appeler personnes sociales. Pouvoir, ministre et sujet. Ces trois personnes reçoivent différents noms des divers états de société : père, mère, enfant dans la société domestique, Dieu, prêtre, fidèle dans la société religieuse, roi, noble et peuple dans la société politique. Je vois ici Voltaire et son hideux sourire, s’amuser de mes propos… Car n’oubliez pas, Messieurs, d’où viennent tous ces désordres. Depuis l’Évangile jusqu’au Contrat Social, ce sont des livres qui ont fait les révolutions. L’Encyclopédie, cette tour de Babel infernale, me paraît n’être que le premier volume d’un grand ouvrage, dont la Révolution est le second. Bacon, Locke et Kant, ce nouvel oracle de la raison, n’ont contribué qu’à tuer la philosophie, notamment l’admirable système de Leibniz, pour mieux installer le scepticisme, empêchant à tout jamais aux hommes l’élévation d’un édifice de pensée. Une bourgeoisie chauffée à blanc, ivre du mauvais vin d’Helvétius, a prêché la bienfaisance la haine dans le cœur, comme Robespierre et Danton ont prêché la tolérance les armes à la main. Platon, Saint Augustin, Bossuet ont été mis à mort par l’esprit philosophique français, les brumes allemandes et les sornettes anglaises qui poussèrent la raison dans d’effroyables précipices ! Et cette conjuration contre l’Esprit, ce matérialisme pernicieux, cette tolérance délétère ont fait de l’Homme, roi de la nature, un orang-outang dégénéré.

Une bourgeoisie chauffée à blanc, ivre du mauvais vin d’Helvétius, a prêché la bienfaisance la haine dans le cœur, comme Robespierre et Danton ont prêché la tolérance les armes à la main.

Notre société est semblable à la maison des Écritures. Il faut bâtir sur le roc un édifice social stable et uni, contre lequel le vent des idées nouvelles et la pluie des discordes viendront s’abattre sans cependant le détruire. Les révolutionnaires, au contraire, hommes insensés, ont cru pouvoir construire la France sur les sables mouvants des idées à la mode, la licence, l’orgueil et les délires d’une imagination déréglée. Des pluies de sang inouïes, des vents mauvais, des torrents d’intérêts contraires déferlèrent alors sur nos terres. La société fût emportée et dorénavant notre ruine est grande. C’est à nos jours qu’il était réservé de voir la religion de l’athéisme et le règne de la terreur, la justice dans des tribunaux révolutionnaires, l’administration dans des comités révolutionnaires, l’État tout entier sous un gouvernement révolutionnaire, et jusque dans les lieux les plus ignorés, des institutions publiques pour nier tout ce qui est vrai, pour profaner tout ce qui est saint, pour proscrire tout ce qui est juste, pour dépouiller jusqu’à l’indigence, pour accabler jusqu’à la faiblesse. Et c’est lorsque tant d’erreurs, de crimes et de folies ont fait perdre à une nation toute idée de droit, de raison, de nature, d’immutabilité dans les principes, d’universalité dans la morale, de spiritualité même dans l’homme, que nous nous devons, Messieurs, de réagir ! Chaque goutte du sang de Louis XVI en coûtera des torrents à la France et la liberté, l’égalité, la fraternité ou la mort n’aboutiront qu’à couvrir le royaume de prisons et à nous désunir. Du dément projet des jacobins, la mort seule réussira. Mais on ne tue pas deux principes éternels si prestement, Messieurs, on ne tire pas un trait, ni une balle sur l’ordre naturel ; on ne tue pas Dieu et le Roy ! »

Ces derniers mots tombèrent nets et francs comme un couperet sur le cou d’un innocent et la salle galvanisée reprit d’une seule voix : «  Dieu et le Roy ! » La compagnie sortit alors se recueillir autour du feu auprès d’un certain Olivier de France et de son camarade goguenard Marin de la Fleutille, qui dissertèrent longuement, verre de prune à l’appui, sur l’enracinement du catholicisme breton et la bravoure inégalée des paysans de Lagnon. La nuit était lourde, une fumée blanche montait droit vers le ciel et l’on entendait jusqu’à l’île de Guernes résonner les voix de ses hommes que deux vérités éternelles illuminaient. Certains chantaient. « Prends ton fusil Grégoire »

Apostille critique

L’essai de Giorgio Barbéris Louis de Bonald, Ordre et pouvoir entre subversion et providence propose en quatre chapitres exhaustifs un point complet sur l’auteur de la Théorie du pouvoir politique et religieux. L’historien des idées politiques met en avant de nombreux extraits de Bonald et offre une lecture approfondie du traditionaliste de Millau. Du principe d’un pouvoir organiciste aux jugements littéraires en passant par sa théorie sur l’origine divine du langage, son conservatisme social, sa pensée de la famille comme premier espace politique ou sa critique de l’économie libérale, Giorgio Barbéris explore et commente toutes les facettes de la pensée du Vicomte et propose un bilan critique de sa doctrine. Introduction synthétique à la métaphysique, l’anthropologie et la philosophie politique de Louis de Bonald, l’ouvrage permet en outre au lecteur de s’abstenir de plonger dans les œuvres complètes du théoricien légitimiste, dont le style lourd, didactique et besogneux, enfermé dans d’épais traités rebuterait jusqu’aux plus téméraires. On peut reprocher à l’essai de Giorgio Barbéris de minimes imperfections, notamment une traduction de l’italien laissant passer quelques erreurs de syntaxe et un peu de paraphrase par moment, cependant, l’ouvrage se présente comme un compte-rendu efficace et éclairant laissant la part belle aux extraits les plus révélateurs. Saluons donc ce travail de synthèse et de mise en perspective réussie permettant aux néophytes de ressaisir la pensée complète du Vicomte, dont deux-cents ans et cinq régimes républicains nous séparent.

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Bibliographie 

  • Louis de Bonald, Ordre et pouvoir entre subversion et providence, Giorgio Barberis, traduit de l’italien par André Questiaux, Desclée de Brouwer, 372 pages, 21 euros, 2016.

  • Œuvres choisies, tome 1 Écrits sur la littérature, Louis de Bonald, Garnier Classique, 378 pages, 35 euros, 2011.

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