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La géographie romanesque de Luc Lang

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Avec Au commencement du septième jour (Paris, Stock, 2016), son dixième roman, Luc Lang donne à lire ce qu’il appelle lui-même un roman géographique. Quelle ambition d’écriture ce geste recouvre-t-il ? Qu’est-ce qu’un roman géographique, et qu’est-ce que ce prisme apporte à lecture de l’œuvre ?

Août 2016

Août 2016

Ce texte de cinq cents pages se présente d’abord comme un triptyque. Les parties du roman représentent trois enjeux narratifs différents en les incarnant dans trois décors physiques différents. Thomas, la quarantaine, travaille pour une société qui vend des logiciels permettant d’améliorer la productivité des employés en déplacement en les contraignant à biper chacune de leurs actions, le système enregistrant le temps qui sépare chacune d’entre elles et vérifiant qu’aucune seconde n’a été gâchée dans le processus. Le livre s’ouvre dans un entre-deux entre le sommeil et la veille lorsque Thomas, s’endormant peu à peu devant son ordinateur alors qu’il a couché ses deux enfants Elsa et Anton, reçoit un coup de téléphone de la gendarmerie qui lui apprend que sa femme, Camille, a eu un grave accident de voiture. Elle est dans le coma. L’accident a eu lieu en Normandie, sur la route de XXX, à un endroit où Camille, qui travaille à Rouen et devait rentrer à Paris le soir même, n’avait rien à faire. L’accident s’est produit alors qu’elle roulait à une vitesse folle, démesurée, incompréhensible. L’accident a eu lieu, pourtant, alors qu’elle roulait sur une ligne droite. Pour le personnage – et le lecteur – cette béance fonde une énigme. Car Thomas, comme son nom le rappelle ironiquement, ne croit que ce qu’il voit. Ces petites incohérences emportent donc l’intrigue de la première partie. Le fil de l’écriture se déroule sans psychologie, avec une précision chirurgicale, dans la poursuite d’une enquête sur cet épisode incohérent et d’une attente angoissée devant le coma de Camille. Littéralement, cette écriture se fait géographique, en donnant naissance à son récit depuis les allers-retours frénétiques en voiture que fait Thomas entre Paris, ses enfants, son entreprise, ses logiciels de contrôle temporel, et la Normandie, l’obsession de cette route nationale en sous-bois où toute sortie de route paraît improbable, à Rouen, l’hôpital et ses odeurs, le bruits des semelles sur le linoléum, la chambre, le regard éteint de Camille, et l’église, au dehors, qui ne rétablit pas pour autant le sens de cette histoire.

Tensions géographiques

Le fil de l’écriture se déroule sans psychologie, avec une précision chirurgicale, dans la poursuite d’une enquête sur cet épisode incohérent et d’une attente angoissée devant le coma de Camille.

La tension narrative de la première partie se construit donc dans et avec les lieux où elle prend place, tendue par les pôles du bassin parisien et de son extension normande, eux-mêmes reliés par l’élément moteur des trajets en voiture.

« Il a vaguement entendu dans le bureau des infirmières Doucement, c’est une sortie de coma, n’allez pas croire que… il s’en fout, doucement, oui, il ouvre la porte de la nouvelle chambre qui baigne dans la lumière du jour, il s’avance, le linoléum est tapissé d’œufs, il est aérien, ne brisera aucune coquille, il approche du lit centré contre le mur, fenêtre à gauche, salle d’eau à droite, le corps de Camille qui respire sous les draps, sa tête qui repose sur les oreillers d’un tissu ivoire, plus d’intubation respiratoire, un visage nu, dégagé, des lèvres sèches, le côté du crâne et les joues encore enflés, peu importe, son visage, seul, ses yeux aux paupières gonflées à demi ouvertes, il entre dans son champ visuel… » 

Pourtant, les questionnements soulevés pendant la première partie restent suspendus, et ne se résolvent que par un saut géographique dans un autre univers narratif. Comme si seul un nouveau paradigme géographique pouvait faire avancer la diégèse. Il s’agit cette fois des Pyrénées, où habite le frère de Thomas, Jean, qui a repris la bergerie familiale. Refuge heureux pour Elsa et Anton, les Pyrénées sont aussi le lieu des souvenirs les plus lourds et les plus regrettés à la fois pour Thomas, et donnent matériellement naissance à l’intrigue.

Retour aux souvenirs d’enfance

Celle-ci contient à nouveau sa part de mystère, puisque Thomas découvre que toutes les photos de leur père ont été mutilées au visage, sans que son frère ne lui donne d’explication satisfaisante. Le retour sur les traces de son enfance, sa stupéfaction mutique devant les roches, les lacs, les animaux, les aurores et les soirs, mais aussi la sensation qu’un malheur diffus et secret y gît, occulté, tendent ce point culminant d’une écriture dépouillée de toute psychologie, tirant sa nourriture narrative du seul paysage, en étroite référence avec le désert nord-mexicain des livres de Cormac MacCarthy, que Jean prête à Thomas1.

« Le vent soufflait maintenant en bourrasques, gonflait brutalement la toile de la tente, la couchait, la fouettait, la vrillait, la soulevait, Thomas se battait pour l’arrimer dans un vacarme grandissant, l’air devenait mordant, il jurait, les doigts s’engourdissaient autour des piquets qui lui glissaient des mains, qui peinaient à s’enfoncer, les premières gouttes, une poudre humide, puis, telle une déferlante, la pluie battante qui claquait sur la toile, il avait eu le temps d’y abriter les sacs et de s’y engouffrer, maladroit, s’accrochant dans les fils, avant que l’orage ne se déchaîne au-dessus de sa tête, des éclairs, telles d’aveuglantes lacérations de rasoirs, illuminant l’intérieur de la tente d’une blancheur de fusion si incandescente qu’il croyait voir se dessiner les os de son squelette au travers de vêtements et de la peau traversés de rayons radiographiques. » 

L’Afrique noire

Il faut attendre que Thomas apprivoise ces lieux, fasse corps avec la terre et la chaleur nord camerounaises pour que se dénouent toutes les intrigues imbriquées.

La troisième partie déplace le roman vers un univers géographique radicalement différent : l’Afrique Noire. La sœur de Thomas, Pauline, a quitté brusquement la France dans sa jeunesse pour travailler dans un dispensaire au Nord du Cameroun. Le voyage de Thomas pour rejoindre Pauline tire son épaisseur stylistique et sa poésie de la précision avec laquelle son trajet dans cette région chaude, aride, pauvre, menacée par les groupuscules islamistes est décrit. Le nœud familial qui s’est tendu au cours du récit et dont toutes les clefs ne nous ont pas encore été données se tend une dernière fois dans cette géographie hostile. Il faut attendre que Thomas apprivoise ces lieux, fasse corps avec la terre et la chaleur nord camerounaises pour que se dénouent toutes les intrigues imbriquées. Il faut cette ultime alliance du personnage et du lieu pour qu’in extremis nous apercevions la « parabole » claudélienne2 formée par le roman, faite indissociablement de jeux temporels et de réalités géographiques.

« Les remous d’air qui montaient d’entre les voitures semblaient vomis d’une buse à chaleur, les wagons se dandinaient au rythme égal du claquement d’acier sur les raccords de rails. Il avait empoigné les garde-fous, il avait enjambé le vide entre les seuils des wagons, il contemplait, imaginant le plein silence qui baignait au-delà la plaine embrasée, plate et déserte, où l’on devait entendre le froissement des reptiles égrenant leurs anneaux sur la terre desséchée. » 

Mathieu Roger-Lacan

1 Ce système référentiel est double. Reprenant la taxinomie de la transtextualité proposée par Genette dans Palimpsestes – La littérature au second degré (Paris, Seuil, 1982), nous pouvons dire qu’il y a à la fois métatextualité – dans la mesure où Thomas commente explicitement les romans de MacCarthy en comparant sa relation à son Jean et leur jeunesse aux actions des héros du Grand Passage et De si jolis chevaux –, et hypertextualité en ce que, implicitement, le roman tout entier tire son dessein d’être un roman géographique d’une relecture de MacCarthy, d’ailleurs cité en épigraphe de la première partie.

2 Cf. Paul Claudel, in Positions et Propositions : « Le roman est le récit d’un ensemble d’événements, reliés non seulement par les lois d’une causalité dynamique ou morale, mais par celles de l’équilibre et d’une parenté secrète, comme dans le tableau d’un peintre un certain bleu ne saurait se passer d’un certain jaune. Le tout d’un certain train marchant dans un certain sens vers une certaine conclusion, de manière, lorsqu’au coup de gong final le récit devient contemporain de tous ses moments, à fournir à notre méditation une espèce de parabole immobile ».

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