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Cusset : l’écriture de l’autre en question

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Catherine Cusset a écrit L’autre qu’on adorait pour raconter la vie de son défunt ami Thomas. Elle n’en est pas à son premier essai, elle avait déjà essayé de le décrire dans un roman jamais publié car le jeune homme lui avait reproché de ne pas avoir pris en compte sa « vie intérieure ». Le nouveau roman de Catherine Cusset encensé par la critique, qui fait notamment partie de la sélection des cinq livres en course pour le prix du roman étudiant France Culture-Télérama 2016, pose donc la question de l’écriture de l’autre.

Août 2016

Août 2016

Dans cette biographie fictive, très bien écrite, l’auteure retrace, à la deuxième personne du singulier, la vie de Thomas, qui s’est suicidé aux États-Unis à l’âge de trente-neuf ans. Elle raconte comment il fut d’abord son amant puis son ami. Le personnage est attachant : brillant élève de khâgne, même s’il rate par deux fois le concours de l’Ecole Normale Supérieure (ENS), il réussit à rentrer à l’Université de Columbia. Puis, ses échecs se multiplient, notamment lorsqu’il cherche à briguer des postes de professeur dans des universités américaines prestigieuses. La faute à quoi ? Si le livre donne quelque pistes, le mystère reste entier. Alors, quand Catherine Cusset prépare un nouveau roman à propos de ses amis, elle en montre une ébauche à Thomas. Ce dernier est blessé par la description que son amie fait de lui. Il se trouve sans épaisseur, caractérisé par ses échecs, comparé même à l’Albatros de Baudelaire. L’autre qu’on adorait est donc à la fois un mea culpa et une oraison funèbre.

L’emploi de la deuxième personne du singulier est astucieux. A la manière de Lambeaux de Charles Juliet, il permet de susciter chez le lecteur une certaine empathie envers le héros, de lui attribuer une certaine profondeur. Pour autant, l’effet escompté n’est pas retrouvé chez Catherine Cusset. Si la tension phénoménologique est formidable chez Charles Juliet, Catherine Cusset peine à faire revivre son ami. L’écriture est stimulante et agréable, mais ne possède aucune vertu incantatoire. Aussi le lecteur ne rencontre jamais la « vie intérieure » de Thomas.

L’échec de l’écriture de l’autre

L’autre qu’on adorait est à la fois un mea culpa et une oraison funèbre.

De ce fait, le roman aurait pu s’appeler Bis repetita : la vie de Thomas est décrite de manière cyclique et répétitive ; entre échecs et réussites, bonheur et malheur, peines et joies. Le personnage semble mécanique, presque absurde, tant il répète les mêmes expériences. Thomas devient le héros d’un roman de non-apprentissage, d’une sorte d’anti-bildungsroman. Le récit reste en surface. Il ne s’arrête jamais sur Thomas et l’histoire de sa vie semble défiler sans pouvoir s’interrompre, transformée en une énumération stylistique de péripéties.

La lecture de L’autre qu’on adorait offre une réflexion sur l’écriture de l’autre. L’épaisseur d’autrui, qui est réelle, ne peut pas être rédigée dans une sobre « exactitude ». En ne voulant pas trahir une seconde fois son ami, en voulant restituer la vérité de sa « vie intérieure », Catherine Cusset évite de lui donner une profondeur imaginaire, fictive, qui aurait pourtant sublimé le roman. De ce fait, le personnage de Thomas reste lisse. Cependant, il ne s’agit pas d’être trop sévère car en écrivant sur son ami, Catherine Cusset écrit sur elle-même. Elle le décrit à travers ses propres critères, passions et intérêts : l’amour ou encore la littérature. La lecture en est donc charmante mais jamais émouvante.

En fait, Catherine Cusset le résume elle-même avec une citation de Marcel Proust en exergue de son roman : « Une personne n’est pas, comme je l’avais cru, claire et immobile, devant nous avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard (comme un jardin qu’on regarde, avec toutes ses plates-bandes, à travers une grille), mais est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n’existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous faisons des croyances nombreuses à l’aide de paroles et même d’actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des renseignements insuffisants et d’ailleurs contradictoires, une ombre où nous pouvons tour à tour imaginer avec autant de vraisemblance que brillent la haine et l’amour. »

  • Catherine Cusset, L’autre qu’on adorait, Gallimard, 304 p., août 2016, 20 euros.
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