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Jean Onimus : se faire l’apôtre du poétique

Charles PéguyQu’est-ce que le poétique ? Voici le titre du dernier essai de Jean Onimus, publié à titre posthume par les éditions Poesis. À travers cette interrogation, aussi cruciale que délicate, Onimus développe une conception transcendantale du monde où le poétique est la condition même de son réenchantement. 

1540-1Pour évoquer pleinement Jean Onimus, il nous faudrait déplier un siècle de lecture et d’écriture. Il nous faudrait rappeler le temps de l’après-guerre, dans lequel Charles Péguy[1] résonne de manière si évidente. Il nous faudrait traverser les œuvres d’illustres contemporains, en prose ou en vers, rendre hommage à Philippe Jaccottet[2], à Jean Tardieu[3], à Beckett[4] et Camus[5] avant de s’arrêter sur Teilhard de Chardin[6], qu’Onimus accompagne dans sa quête religieuse à travers Béance du divin (PUF, 2016). Il nous faudrait, enfin, nous asseoir dans sa salle de cours, lui qui a exploré les notions de savoir et d’enseignement, comme lieux actifs des mutations culturelles. Et pourtant c’est en contemporain qu’il nous parvient, dans la vigueur de son dernier essai posthume, Qu’est-ce que le poétique ? paru chez Poesis en avril 2017, dont l’acuité nous semble aujourd’hui d’autant plus indispensable qu’elle est nourrie par des intuitions de longue date, déployées le long de trois ouvrages fondateurs : La connaissance poétique, (Desclée de Brouwer, 1966), Expérience de la poésie (Desclée de Brouwer, 1973) et Etrangeté de l’art (PUF, 1992).

On ne peut s’empêcher de voir dans l’ensemble de ses recherches les prémices de ce qui s’épanouit actuellement chez toute une génération de penseurs, écrivains, universitaires, militant pour une reconsidération non pas de la poésie en tant que genre, mais bien plutôt du « poétique », dans sa dissémination incertaine et polymorphe au sein de différents modes d’expressions artistiques, allant du cinéma à la peinture. À la crise de la poésie mais aussi à son désaveu – pensons à la Haine de la poésie de Bataille –  ces penseurs répondent par le pari d’une dilution du poétique. L’adjectif étonne par sa mobilité. Adaptable à différents supports, il entretient « un je-ne-sais-quoi », une tonalité, un état au vague séduisant.  Ainsi, ce déplacement théorique de la poésie vers le poétique initie une approche plus décomplexée et élargie de la recherche, s’adaptant à tout un ensemble de pratiques sinon nouvelles, du moins perçues comme telles. Elles entretiennent l’idée d’une migration de la poésie vers ce que les avant-gardes avaient déjà sollicitées, à savoir la vie elle-même et son fracas imprescriptible. Détruite, la poésie ? Contaminée par le prosaïsme ambiant ? Ou bien, au contraire, révélée dans sa capacité de rayonnement, de poétisation du trivial ?

Habiter le monde en poète : ancrage et débordement

L’introduction de Qu’est-ce que le poétique, ne laisse aucune ambiguïté : « Le poétique déborde largement les limites de ce qu’on appelle « poésie » […] tous les arts peuvent être poétiques et classés comme tels ». La véritable audace de ce constat ne réside cependant pas dans une telle affirmation, dont les précurseurs, d’Apollinaire à Valéry, avaient déjà saisi la vivacité, mais bien plutôt dans la revendication d’un mode d’être poétique qui se déploierait dans notre manière d’accueillir le monde, autrement dit à travers « les expériences ardentes de la vie, les perceptions des choses et des êtres ». Le poétique inonde l’existence. Il s’affirme comme ouverture, exaltation de toutes les sphères de la création et du vivant. Hautement spirituel, voisinant avec une certaine sacralité du poétique, Onimus formule un vœu, une profession de foi en la valeur œcuménique de la poésie, proche du premier romantisme allemand et en particulier d’Hölderlin, mais aussi, dans le sens d’une poésie pensante, d’Heidegger.

Hautement spirituel, voisinant avec une certaine sacralité du poétique, Onimus formule un vœu, une profession de foi en la valeur œcuménique de la poésie

Et pour cause. Le choix même de publier cet essai testamentaire au sein des éditions Poesis, dont les deux dernières parutions ont épousé le génie de Novalis, Novalis et l’âme poétique du monde, Frédéric Brun, 2015 et Poésie, réel absolu, Novalis (trad. Laurent Margantin), 2015, en guise de prémonition à une anthologie-manifeste justement intitulée Habiter poétiquement le monde (2016), est révélateur. L’ambition de cette maison d’édition, inscrite dans la droite lignée d’Iéna, est de replacer la poésie dans un rapport fécond, parce que nourri par l’approche philosophique et poétique, avec le monde contemporain. Onimus l’exprime dès le titre de son essai : le choix d’une question ouverte ne laisse pas de doute sur une définition, qui, en vérité, ne fait qu’aimanter les rapprochements, les ressemblances, les attirances liés au poétique et à son mode d’être. Il importe moins de définir le poétique de manière formelle, ou même d’en délimiter les apparences, que de justifier sa légitimité ontologique en réponse à l’inquiétude de la modernité technique.

 C’est pourquoi Onimus se refuse à toute délimitation. Il œuvre non pas pour la connaissance mais pour l’éveil sensible. Son approche évolue par rayonnements successifs depuis une intériorité qui épuise toute transcendance. Elle est sa propre métaphysique ; spiritualité poétique couronnant l’existence par des haltes, des stations au cœur même de ce qui est connu, vécu, usé. Afin de saisir la poésie, chacune de ses phrases trace des circonvolutions, des arabesques ; paradoxalement, il s’en dessaisit. Son discours ne se laisse donc pas facilement enserrer, naviguant avec une grande pluralité de citations et d’exemples. Ce n’est ni un manifeste, ni un ouvrage de pure théorie littéraire. En un mot, c’est un « je ne sais quoi » érudit et songeur, une méditation.                                                                    

En négatif du prosaïque : pour une poésie de l’être

Novalis

Novalis, entre poésie et philosophie

L’essai est cadencé par quatre parties réfléchissantes : prose / poésie ; transcendance / déploiement afin de parvenir à la proposition d’un « bon usage du poétique ». Le premier couple d’opposition introduit de nombreuses distinctions, entre l’artificiel et le naturel, le figé et le mouvant, l’autorité et la subversion, le trivial et le spirituel, la répétition et l’étonnement, la passivité et la participation ; chacune de ces facettes inversées introduisant une nouvelle lecture de la contradiction jakobsonienne prosaïque/poétique.  Jean Onimus évite en cela les écueils d’une approche dogmatique qui finirait par circonscrire son sujet et serait de toute manière non exhaustive. Œuvrant par représentations métaphoriques, il associe la prose à la lumière, au jour, au versant de « l’adret » tandis que la poésie est une zone d’ombre où l’activité s’interrompt pour se dissoudre dans le rêve, « l’ubac ». Le raisonnement poursuit de semblables parallèles qui ont le mérite de s’interroger sur la valeur d’évidence du prosaïque, associée à la connaissance du réel, à sa com-préhension comme repoussoir du poétique. Le poétique appartient à l’ineffable, il ne peut donc se dire qu’en négatif.

Aliénation technique : fuite et révolte

L’ère du progrès et du positivisme, hérité des Lumières, a causé une « aliénation culturelle » que Jean Onimus associe à l’irruption du technique et donc de l’impersonnel dans notre existence. La prose appartient à la multitude, domaine de la similarité, de la normalité, elle n’investit aucun acte de « communion » elle défait le lien social en même temps que notre rapport intime au monde.  Cet éclatement a provoqué une crise identitaire, que la poésie a subie de plein fouet. La déshumanisation du progrès technique a imposé les normes d’un réel nécessairement absurde, mutilant notre spontanéité et notre créativité au profit d’un calcul de l’existence. Il attribue donc à la « technostructure » un rôle historique et ontologique déterminant. Elle aurait entraîné deux réactions concomitantes au XXe siècle : d’un côté la fuite, de l’autre la révolte  ‒ la révolte étant caractéristique de la modernité.

Qu’est-ce que le poétique ? Ce n’est ni un manifeste, ni un ouvrage de pure théorie littéraire. En un mot, c’est un « je ne sais quoi » érudit et songeur, une méditation.                                                   

En ce sens, le poétique s’est exercé dans un acte constant de sécession, qui s’est répercuté aussi bien, selon lui, dans les barricades étudiantes de mai 68, que dans les rêveries solitaires de Rousseau et, l’exemple mérite d’être souligné, dans le romantisme allemand, Novalis en tête, qui voyait dans la raison la « perte de l’innocence ». Il semblerait donc, que, depuis les Lumières, le poétique ait ourlé sa révolte, d’abord dans une « mélancolie », puis dans une « indignation », une « insurrection », dont les surréalistes exaltent l’énergie créatrice. Avec Michaux, en revanche, la subversion devient maladive et quasi haineuse : cruauté envers la poésie, tentation des extrêmes, laideur outrancière pour bannir d’un genre suranné toutes les mièvreries qu’on lui prête.

De la nécessité de poétiser le prosaïque 

Pour redonner à la poésie déchue une voix, le recours à une « poétisation » du réel et par là-même du trivial, s’annonce donc comme une échappatoire. Onimus la déniche dans un habiter poétique transitoire, palpitant et parfois même éphémère : dans les abstractions géométriques de Guillevic[17] ou dans les objets fatigués de Ponge. Malgré l’évocation d’un étonnement tout philosophique, Jean Onimus ne se risque pas à évoquer le processus de défamiliarisation, dans le sens que lui donnait le formaliste russe Chklovski et qui servit de paradigme futuriste.

Le poétique ne doit pas calquer le prosaïque, il ne doit pas s’adapter à sa temporalité et à sa spatialité : il doit forger le prosaïque selon ses propres règles, ses propres rituels.

La poétisation du prosaïque ne va pas, selon lui, jusqu’à célébrer la musique brinquebalante des tramways ou la vélocité des toits d’usine. Le poétique ne doit pas calquer le prosaïque, il ne doit pas s’adapter à sa temporalité et à sa spatialité : il doit forger le prosaïque selon ses propres règles, ses propres rituels. Ainsi, il reconnait dans les performances de Marcel Duchamp[18] d’Arman ou César[19] un déplacement fécond du prosaïque ; les déchets se colorent de leur vie antérieure, les bidets font naufrage dans des salles vides.   Ne gaspillons pour autant pas le poétique. Au contraire de Blaise Cendrars, Onimus se méfie de la publicité. L’utilitarisme érode le poétique. Pour ce dernier la poésie ne peut émerger qu’à moins d’être absolument désintéressée, pour ne pas dilapider sa force évocatoire. Par là-même, il interroge les risques d’une « déviation » poétique qui tiendrait au besoin irrépressible de magnifier le réel, quitte à tomber dans des logiques mercantiles – songeant, notamment, aux techniques du marketing moderne. Le poétique demeure ainsi aux frontières de la prose ; il ne peut lui servir d’alibi, à moins d’en devenir le pâle exécutant.

Le poétique comme auto-génération

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Plus que la poésie des gratte-ciels, dont il sent trop l’effort, Onimus s’émeut de l’affleurement du réel dans ce qu’il a de plus merveilleusement banal. Le poétique ne peut que s’associer à la promesse de la nature, comme ressource vitale : « c’est par elle, à travers elle, grâce à une intense participation, que le poétique prend conscience de ses dimensions. Il s’articule ainsi sur la vie […] il confère alors au monde une présence esthétique et spirituelle dont, à l’évidence, le monde a autant besoin que le désert d’eau vive ». L’exemple du haïku illustre justement la participation intense du poète dans le recueillement du monde, en un mot, dans sa contemplation. Contrairement à l’aliénation technique, la contemplation poétique appelle une participation personnelle, un accueil actif. Paul Valéry, dans « Nécessité de la poésie » (1937), définissait justement la poésie comme un « certain état, état qui est à la fois réceptif et productif ». Ce recours à la nature favorise une réflexion sur la dimension spatio-temporelle du poétique, qu’Onimus revendique comme émancipatrice. Le poétique permet de construire un temps et un lieu durable ; bien loin du mirage futuriste, Onimus le ciselle dans les œuvres flottantes de Jaccottet, dans le sacre cosmique de Claudel, dans l’éblouissement de Follain. Ce vœu réactive l’ambition, chère à Schlegel, d’une poésie autotélique, le dynamisme de la poésie s’identifiant au dynamisme de la nature, comme processus d’auto-génération. En cela, le poétique s’oppose au prosaïque définit par Onimus comme « ce qui peut être un jour technicisé, c’est-à-dire fabriqué automatiquement et indéfiniment répété »[22].Le reproductible vient s’affronter à l’indivisible. Nous affleurons à une autre thèse avancée par Onimus : le poétique « nous insère dans l’unité d’un constant émerveillement »[23]. Cette unité, contrairement à l’éternelle reproductibilité, conserve aux choses leur aura première. En ce sens, la poésie a un rôle écologique à jouer, elle nous invite à respecter notre demeure, à savoir exister en osmose avec notre environnement. Plus encore, elle nous libère de l’artifice, puisque, pour Onimus – l’héritage de Kant se démarque – l’art doit être naturel. Créer nous rattache à une nature signifiante.

Donner du relief au monde : sacraliser l’existence

Dans une seconde partie, Jean Onimus ajoure l’ouverture qu’il a dessinée, s’adressant au poétique par des mots qui disent l’infime, le souterrain, la fraîche pénombre. Mais avant d’atteindre ce refuge, ou plutôt, avant de le bâtir, le poète ou l’artiste sont tentés par l’évasion, pour ne pas dire l’effraction du réel. Revenant à une association bien connue, celle du poète des grands chemins, conscient de la démesure du monde, Onimus installe quelques décors – certes un peu attendus – qui sont autant d’asiles. Îles et grottes, posées sur l’infini de l’océan ou de la montagne, incarnent le recueillement propre au poétique. À cet exil, l’auteur fait correspondre le retour, « la réintégration du familier ». En effet, l’engagement de la poésie dans le réel s’ancre paradoxalement dans ses débordements, dans une mutinerie permanente du sensible, du donné. Jean Onimus s’était à ce sujet distingué par un essai précurseur sur la poésie domestique[24] . Le recours à l’espace de la « maison totale » comme réalité archétypale et donc collective fonctionnait, selon lui, comme un appel à la métamorphose, à l’enchantement, par l’évocation d’indices familiers, de formes incongrues et rêveuses.

La poésie a un rôle écologique à jouer, elle nous invite à respecter notre demeure, à savoir exister en osmose avec notre environnement.

Mais passons à présent à ce qu’il nomme « l’arrière-pays », cette dimension en sus du monde prosaïque, où l’intime et l’altérité fécondent la distance. Le poétique se meut dans une transparence totale, il élargit et rétrécit la clôture du monde dans une dialectique qui donne aux choses leur réelle consistance : « la réalité en se rapprochant s’éloigne, devient mystérieuse, neuve, et c’est alors qu’on la sent proche qu’on peut s’unir à elle, qu’on peut abattre les barrières de la prose ». Cette contradiction de l’espace extérieur et de l’espace intérieur caractérise l’état poétique, en tant qu’elle le maintient dans un indéfinissable qui est aussi, selon la formule d’Onimus « l’intouché », c’est-à-dire la virginité. Le prestige du primitif renvoie à celui de l’unique ; le poète doit s’éloigner du byt de la vie quotidienne, monotonie bourgeoise et empesée, il doit refuser l’exact pour célébrer « l’indistinct ». Plus que le beau, Onimus cherche le sublime ; état de grâce qui fait advenir la nature et le monde dans leur état originel, terriblement unique parce qu’ineffable.

Cette transcendance du poétique, que l’on ne peut pas embrasser – et surtout pas la critique littéraire – s’établit donc dans une forme d’inachevé, « poésie des ruines » qui défend avec délicatesse le pouvoir de la suggestion. Cette idée demeure essentielle pour aborder le « je-ne-sais-quoi » dont il a été à plusieurs reprises questions ; le renoncement à la mimèsis a permis au poétique d’acquérir une autonomie plus grande, parce que plus souple et détachée, mais aussi de s’alanguir dans le contingent. La sacralité qu’Onimus prête au poétique ne peut en effet pas se détacher du contingent, en tant que réalité irréductible : « ce sacré est indissociable des phénomènes les plus contingents qui font le tissu de l’existence quotidienne », comme le souligne Jean-Claude Pinson[28]. La poésie de Francis Ponge et de Jacques Réda mais aussi de Jean Follain, l’incarne tout à fait, réhabilitant l’épaisseur du réel, par son aspect le plus transitoire et insaisissable, coulant dans les objets quotidiens une familiarité mystérieuse. Il en va d’une certaine étrangeté, mi-effrayante, mi-joyeuse, qui appartient au sensible.

Le sacré ne se cueille pas au bord d’un chemin, il s’appréhende, selon Onimus, dans notre accueil du monde.

Citons, pour mémoire, cette déclaration d’Onimus, condensant une des thèses essentielles du livre : « Le poétique donne à percevoir le spirituel à travers le sensible, celui-ci, il faut apprendre à le traverser ».[29] L’emploi du verbe « traverser » instaure de nouveau, au sein de l’état poétique, une forme d’état de grâce ; tous ne peuvent pas passer de l’autre côté, tous ne sont pas voyants. Le sacré ne se cueille pas au bord d’un chemin, il s’appréhende, selon Onimus, dans notre accueil du monde.

  Déploiement : le poétique dans tous ses états

Le poétique est a priori partout. La seule réserve qu’apporte l’auteur réside dans une différenciation étymologique entre fabrication et création. La fabrication, du côté de l’utilitaire, étouffe le poétique tandis que la création, portée à la limite de l’enthousiasme, ne s’exerce qu’en creux, par soubresauts. Lorsqu’il y a création, il y a poétique[30]. L’appel du génie, le désir du spontané, de la fantaisie, caractérisent l’époque moderne. Tentons de faire dialoguer, selon le même principe d’associations qui gouverne l’ensemble de l’essai, les formes de créations évoquées par Onimus et le versant poétique qu’elles cristallisent.

L’évolution des formes théâtrales et romanesques vers le poétique, souligne la transition d’une autonomisation du champ poétique à la fin du XIXe siècle à sa dissémination progressive. L’auteur en veut pour preuve le théâtre de l’absurde, éminemment poétique parce qu’espace « d’explosions actives », selon la formule de Genet, façonnant des béances dans la prose. Le roman témoigne, dans son exposé, d’une autre facette primordiale du poétique, à savoir l’émotion, la rêverie, la sensualité, tout ce qui, d’Alain-Fournier à Giono et Colette, tisse une réalité invisible, non pas parce qu’elle est un réel inversé, mais simplement parce qu’elle figure la traversée évoquée précédemment. Poursuivant sa promenade dans les différents types de création qui excèdent le champ littéraire, Onimus y voit, pour chacune d’entre elle, l’empreinte fragile mais néanmoins lancinante d’un certain ethos poétique. Ainsi les arts abstraits décuplent notre engagement imaginaire et sont en cela plus poétiques qu’artistiques, leur désordre favorise la suggestion. Dans l’art non abstrait, il importe de rendre présent, comme Alfred Béguin l’a si admirablement démontré, et non pas d’imiter. Le poétique, au cinéma, réside dans l’intensité, c’est-à-dire dans les changements de rythmes, dans l’alternance entre l’arrêt, le souffle et l’accélération qui le rendent impossible à raconter. Le poétique, au cinéma, ne peut être narratif. La photographie se fait au contraire contemplative. Proche du haïku, elle fixe l’instant dans un « jaillissement du poétique ».

Le poétique, au cinéma, réside dans l’intensité, c’est-à-dire dans les changements de rythmes, dans l’alternance entre l’arrêt, le souffle et l’accélération qui le rendent impossible à raconter.

Seule la musique, enfin, peut condenser toutes les facettes du poétique, c’est-à-dire un état en arrière du langage. C’est pourquoi Onimus a suivi un chemin inverse à celui des formalistes. Il a préféré capter cette volatilité, cette tension qui se trouve dans l’acte créateur et s’attache au réel d’une certaine manière, plutôt que de partir du texte, de l’état structuré et pour ainsi dire déjà fossilisé du poétique, qui, toujours s’épuise à se dire. Le poétique « précède : c’est l’existence même qui s’éveille, s’étonne, s’indigne, s’extasie, avant que les concepts et leurs mots ne soient fixés et articulés ». Réfutant une irruption du dehors, une compréhension du poétique par son versant le plus explicite, il invite à un sentir poétique. Par sa justesse seule, et non par des artifices langagiers, le poétique, innervé dans le langage, peut créer des images-mondes. La métaphore, fidèle à sa portée ontologique, est érigée en unique échappatoire.

Partout et nulle part : pour une théologie poétique

Transcendance et déploiement incarnent le mouvement d’une théologie du poétique.  Cette dernière fait face à la double crise de la religion et du poétique. Dans les deux cas, il y a perte d’une verticalité, perte du sacré, de l’être, de l’indicible – comme ce qui marque la chute, le creux. Dès lors, prosaïque signifie moins technique, rationnel, que profane.

Pour ne pas céder à l’appel du trivial, tel qu’il se formule dans une poétique de la révolte, Onimus réinvestit la spiritualité, encore très présente dans la poésie contemporaine.

 Pour ne pas céder à l’appel du trivial, tel qu’il se formule dans une poétique de la révolte, Onimus réinvestit la spiritualité, encore très présente dans la poésie contemporaine. C’est la conception d’une « poésie de la poésie », une poésie pensante qui vise l’essence, comme poème primordial de l’Être. Or l’essence ne se déploie pas dans un refus des choses réelles, y compris celles prises dans la gangue du calcul et de la rationalité techniques, elle s’attache au contraire à contempler la « chose rencontrée ici et maintenant », ce qu’Onimus nomme une « essence concrète ». Le poétique réside à l’intersection du concret et de l’abstrait, du spirituel et du sensible, de l’intime et de l’universel, point de bascule entre le banal, l’anodin, et le jaillissement d’une intense présence, irremplaçable, donnée à nous pour la première fois, alors même qu’elle pouvait nous être déjà connue.

Onimus nous invite donc à « réfléchir sur cette transformation des choses et des êtres par la conscience poétique », par laquelle la poésie avoisine la prière. De telle sorte, plutôt que de parler d’un « je ne sais quoi poétique », en négatif du prosaïque et en surplus du monde, le poétique finit par se disséminer complètement, c’est-à-dire par disparaître : « Rien n’est poétique parce que tout est poétique ». En ce sens, la thèse d’Onimus dépasse l’état poétique en tant que tel pour épouser une attitude de pleine conscience. En un mot, une existence poétique. Le poétique ne nécessite aucun support particulier, ni feuilles, ni pellicules, ni toiles : « en s’approfondissant, la conscience poétique dépasse toute création formelle, elle n’a plus besoin de s’exprimer au dehors et devient proprement mystique ». Il est un cheminement intérieur, qui se lie à des réalités concrètes de manière épisodique et fulgurante ; un adjectif qui, loin d’apporter un quelconque attribut aux choses, leur confère une essence.

         Le poétique comme thérapeutique : limites du diagnostic

Un « renoncement culturel »

41-zI0U86fL._SX301_BO1,204,203,200_En contrefort d’une interrogation sur l’invasion de la technique qui manque sans doute de références philosophiques marquées, Onimus établit un diagnostic psychique, argument récurent de ses précédents essais. Ce dernier s’alarme du malaise de notre civilisation « avancée » et sur son « renoncement culturel », reprenant, en la dépassant, une des thèses principales de l’ouvrage de Freud, Malaise dans la civilisation, selon laquelle la sublimation de la pulsion de mort ne peut s’effectuer que par le recours à l’art, socle tangible d’une harmonie sociale tout autant que refoulement, confinement de nos souffrances, de nos émotions contraires. Le prosaïque provoquerait un état de veille monotone et lénifiant, entrecoupé de crises violentes qui fonctionneraient comme exutoires, ne parvenant pas à « guérir » la société.  Soin palliatif prodigué à des existences jugées mortifères, il serait le cadre ultime de la civilisation policée, cadre réfractaire dans lequel éclaterait, par intervalles, des déflagrations disharmoniques. Loin d’être considérés comme une création artistique, ces « instants paroxystiques », que Jean Onimus considère comme le propre de la création musicale actuelle, sont perçus comme des « défoulements nerveux, avec déferlements, physiologiquement insupportables, de décibels et rythmes si pressés qu’ils défient la danse » ; ils cadencent le retour à une sauvagerie que le vernis matérialiste ne suffit pas à endiguer.

De ce fait, Onimus introduit une hiérarchie entre différents types de sublimations artistiques, certaines étant considérées comme malsaines, voire proches de la « schizophrénie » tandis que d’autres, appartenant à un temps révolu ou menacé, se pratiquent dans une catharsis commune. Cependant, cette incursion dans les formes modernes de création paraît trop peu étayée et même pratiquée pour servir de véritable argument. Par ailleurs, on ne peut que déplorer le survol de formes artistiques évoquées comme « populaires » et le jugement très tranché, parce qu’investi par des catégories essentialistes, concernant une création de type utilitaire. La vocation de cet essai, contrairement à ce qu’il annonce par endroit, n’est donc pas de réfléchir au poétique hors du champ littéraire. En effet, les différentes formes de créations dont il fait l’inventaire rapide et que nous avons évoquées plus haut, se confinent à une vision canonique de l’art, d’abord dans le champ littéraire (théâtre et roman), puis au sein des arts plastiques, du cinéma et de la musique. Le « renoncement culturel » évoqué par l’auteur nous apparaît donc comme le renoncement d’une certaine génération face au tournant du XXIe siècle, introduisant des jugements de valeur, liés aux notions d’utilité mais aussi de mercantilisme, qui ont été largement remis en cause et dépassés aujourd’hui. Regard en arrière d’un grand amateur de vers du XXe siècle cet essai  dont « la nostalgie poigne le cœur» se risque ainsi à des diagnostics éculés voire inadaptés.

Du bon usage du poétique : un remède frelaté ?     

Si l’on poursuit le raisonnement d’Onimus, le poétique constitue une thérapie sociale et personnelle, dans une culture « malade de la prose ». En l’absence de poésie, la société sombrerait dans la drogue et les paradis artificiels – raccourci assez brutal. Ce catéchisme semble se dédire de l’humanité, comme si elle n’était que le dépositaire ingrat du poétique, dont elle aurait épuisé toute la sève. « Qu’avons-nous fait de nos réserves poétiques ? » semble-t-il se demander. L’homme serait donc le grand ordonnateur des essences poétiques, intermédiaire entre le cosmos, le spirituel et les choses sensibles. Il nous faudrait déposer un peu partout du poétique, comme on ensemencerait un champ. Or, l’utilité ontologique du poétique l’alourdit d’une arrière-pensée radicale qui finit par faire sens en elle-même et pour elle-même. Mais le poétique doit-il se mesurer à l’aune du bien qu’il nous procure ? Cette vision ne dépeint qu’une binarisation hautement culpabilisante et normative du poétique, plus encore, elle nous désengage.

Si l’on poursuit le raisonnement d’Onimus, le poétique constitue une thérapie sociale et personnelle, dans une culture « malade de la prose ». En l’absence de poésie, la société sombrerait dans la drogue et les paradis artificiels – raccourci assez brutal

Réenchanter le monde, ne devrait pas exclure toute transitivité, de la même manière que la pensée ontologique ne doit pas rejeter d’un bloc le textualisme. Au mouvement vertical qui ordonne tout l’essai d’Onimus, comme un horizon rédempteur, nous préférons un lyrisme en circonstance, qui s’affronte à sa clôture. L’habiter poétique tel qu’il est développé par Jean-Claude Pinson, autour de la notion de « poéthique »[40], c’est-à-dire une « puissance à former une existence à la fois lyrique et éthique »[41] permet ne pas s’arrêter à un poétique réflexif, mais, bien plutôt, de voir dans l’expérience du réel un engagement humain pluriel, qui ne se laisse dicter aucune transcendance pour trouver, dans les absences et le vide, comme dans la foule et le bruit, un monde à sa mesure.

  Paradoxe du naufragé

À la fameuse question posée par Hölderlin dans Pain et vin, « à quoi bon des poètes en temps de détresse ? », Onimus rétorque, à l’instar de Mandelstam, par une bouteille jetée à la mer. Pour notre part, nous ne retiendrons de cet essai que cette puissance de débordement qu’il impulse, cette foi inestimable dans l’à-venir du poétique et dans son pouvoir de réenchantement. Ce témoignage, aussi, qui a le mérite de penser une écologie poétique, par ramifications parfois nostalgiques. En redonnant au poétique une dynamique verticale, Onimus souhaite remédier à l’indifférence technique, colorant l’existence d’une contingence sacrée. Néanmoins, peut-être aurait-il été bon de ne pas vouloir traverser, de laisser à la réalité sensible sa présence suffisante et pleine. La vertu de l’horizontalité n’a rien d’une platitude ni d’une routine. Adossés au monde, nous n’attendons aucune réponse. Nous en sommes les bienheureux naufragés.

 

  • Qu’est-ce que le poétique ? Jean Onimus, février 2017, Poesis, 224 pages, 18 euros.

 

[1] Citons ainsi les cinq ouvrages que Jean Onimus a consacré à Charles Péguy, dans la continuité de sa thèse de doctorat, Incarnation : Essai sur la pensée de Charles Péguy, Cahiers de l’Amitié Charles Péguy, 1952 ; L’Image dans l’Ève de Péguy. Essai sur la symbolique et l’art de Péguy, Cahiers de l’Amitié Charles Péguy, 1952 ; Introduction aux Quatrains de Péguy, Cahiers de l’Amitié Charles Péguy, 1954 ; Péguy et le mystère de l’Histoire, Cahiers de l’Amitié Charles Péguy, 1962 ; La Route de Charles Péguy, Plon, 1962 ; Introduction aux Trois Mystères de Péguy, Cahiers de l’Amitié Charles Péguy, 1962.

[2] Jean Onimus, Philippe Jaccottet : une poétique de l’insaisissable, Champ Vallon, 1982.

[3] Jean Onimus, Jean Tardieu : un rire inquiet, Champ Vallon, 1985.

[4] Jean Onimus, Beckett, Desclée de Brouwer, 1968.

[5] Jean Onimus, Camus, Desclée de Brouwer, 1965.

[6] Jean Onimus, Teilhard de Chardin et le mystère de la Terre, Albin Michel, 1991.

[7] La maison corps et âme : essai sur la poésie domestique, PUF, 1991.

[8] p. 109 : « Nous tournons, par diverses approches, autour d’une expérience réelle mais élusive, dont nous avons certes conscience, qui nous touche de près, que nous partageons avec d’autres, mais qu’il est impossible de définir nettement ».

[9] Jean-Claude Pinson, Habiter en poète, essai sur la poésie contemporaine, op.cit., p. 94.

[10]  p. 137 « notre thèse, c’est qu’il y a du poétique dès qu’il y a création, et cela dans tous les domaines ».

[11] Voir à ce sujet l’article d’Étienne Candel, « Des coquelicots à la sueur du cheval : le « poétique » comme stratégie de communication », Fabula-LhT, n° 18, « Un je-ne-sais-quoi de « poétique » », avril 2017, URL : http://www.fabula.org/lht/18/candel.html, page consultée le 03 juin 2017.

[12] Jean-Claude Pinson, Habiter en poète. Essai sur la poésie contemporaine, op.cit. p.13

 

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