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Exercice de diaphoralogie

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(Crédit Radio France)

Zone Critique vous propose aujourd’hui une lecture du dernier ouvrage d’Évelyne Grossman, Eloge de l’hypersensible, dans lequel l’auteure nous invite, en interrogeant le style de Gille Deleuze, Marguerite Duras, Roland Barthes et Louise Bourgeois, à prêter l’oreille à la musicalité de la littérature. 

Éditions de Minuit, 2017.

Éditions de Minuit, 2017.

On ne peut qu’être sensible au propos d’Evelyne Grossman dans son dernier livre. A le lire attentivement, on comprend que l’euphonie du verbe – et ce n’est pas Gustave Flaubert qui me contredira avec son épreuve du gueuloir ! – participe du pouvoir des mots, même si l’extase lectorale n’est pas uniquement imputable à l’esthétique auditive du texte. Dans un ordre d’idée voisin, lors de l’émission de La Grande Librairie en date du 4 mai 2017, l’auteure et psychanalyste Marie Darrieussecq ouvrit une parenthèse sur la musicalité du style en nous exhortant à écouter notre oreille musicale.

Ce que cherche précisément à faire Evelyne Grossman dans Éloge de l’hypersensible, c’est encourager le lecteur averti à aller au-delà du dicible et du visible, autrement dit à tendre l’oreille, à écouter les sonorités étouffées de sa voix intérieure et à aiguiser son regard pour saisir la mélodie envoûtante, sinon le style hypersensible de Gilles Deleuze, de Marguerite Duras, de Roland Barthes (qui, lui, fait l’objet d’un développement disproportionné – près d’un tiers du livre) et de l’artiste Louise Bourgeois.

Hypersensibilité

Dans son chapitre liminaire, elle définit l’hypersensibilité comme une « capacité sensorielle exacerbée [qui] menace à tout moment de déborder un sujet incapable d’endiguer des intrusions extérieures perçues comme trop excitantes ou douloureuses » (7) et souhaite en faire « un outil d’analyse, un instrument de connaissance fine au service d’un mode de pensée subtil, aussi fragile qu’endurant » (8). Par un examen approfondi de la corporéité et de la sensorialité, Grossman nous convie à un exercice de diphoralogie philosophique et psychanalitique qui n’en est pas moins une esthétisation de la pensée. Dans toutes ces œuvres produites entre 1960 et 1980, elle y décèle « une comparable oscillation entre une sensibilité tantôt hypertrophiée et triomphante, tantôt au contraire  rétractée en une position quasi kératinisée. Ainsi par exemple, l’écriture sensible des nuances chez Barthes et l’amour des structures ; la plasticité des affects chez Deleuze et la raideur assertive ; l’omniprésence des sensations chez Duras et leur anesthésie au sein de vitalités dépeuplées ; les corps impuissants et blessés chez Louise Bourgeois et leur hypertension triomphalement bisexuée   » (9-10). Ces auteurs ont en commun une volonté « D’élargir le champ de nos perceptions et affects, d’inventer un espace transindividuel (artiste et spectateur, auteur et lecteur) qui nous ouvre à un autre corps de sensation, ni le mien ni un autre, à éprouver, à vivre, à penser – un corps où nos subjectivités, un temps, se défont et se recomposent, différentes » (16).

Ce que parvient à faire Evelyne Grossman en définitive, c’est de transmettre le goût de lire ou de relire Freud, Spinoza, Nietzsche, Kant, Deleuze, Duras, Barthes, Derrida et autres virtuoses du verbe et de la pensée.

Ce que parvient à faire Evelyne Grossman en définitive, c’est de transmettre le goût de lire ou de relire Freud, Spinoza, Nietzsche, Kant, Deleuze, Duras, Barthes, Derrida et autres virtuoses du verbe et de la pensée. Cet art consommé de communiquer « le plaisir du texte » est le privilège du fait littéraire qui doit s’entendre comme la revanche de la littérature sur les sciences ! Il revient à Roland Barthes d’avoir démarginalisé le plaisir dans le discours intellectuel en lui rendant ses lettres de noblesse et en l’extirpant de l’ornière de la futilité dans laquelle il était condamné. Grossman situe la genèse du projet barthésien dans une communication intitulée « écrire, verbe intransitif » que le philosophe présenta à Baltimore en 1966 : « On est affecté par l’écriture », résume t-elle, « comme on l’est par un chagrin ou par une joie et c’est bien sa théorie du plaisir ou de la jouissance textuelle qui s’élabore ici, avant de devenir explicite quelques années plus tard » (186).

Dans son oeuvre majeure sur l’hédonisme affectif qui fit date, Le plaisir du texte (1973), Barthes eut à cœur de nous montrer les nuances d’une « typologie des plaisirs » (sous la forme d’un pastiche de nosographie) et de démontrer à quel point ce plaisir pouvait être communicatif – une contagion émotionnelle, s’il en est, qui déroge précisément à ce concept psychologique. L’émotion en question, le plaisir en l’occurrence, ne se transmet pas directement par le jeu de la relation interpersonnelle lors d’un échange social, mais par l’entremise du texte : « Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu’il me désire. Cette preuve existe : c’est l’écriture. L’écriture est ceci : la science des jouissances du langage, son kāmasūtra (de cette science, il n’y a qu’un traité : l’écriture elle-même).[1] »

Pour Grossman, « Le plaisir du texte serait alors ceci : jouir secrètement de nuances inaperçues par d’autres, et qui viennent soudain un instant briller pour moi au grand jour, à chaque fois que ma lecture les extirpe de leur obscurité » (140). A en juger par la finesse de ses analyses, l’auteure elle-même exploite cette « science des nuances », cette « diaphoralgie (diaphora : ce qui distingue une chose d’une autre » (121), selon le bon mot de Barthes, et parvient à édifier une hyperconstruction[2] avec passion, en somme : à accomplir du beau travail si l’on se réfère à l’analyse d’Alexandre Lacroix dans son éditorial en mai dernier.[3]

 

  • Évelyne Grossman, Éloge de l’hypersensible. Paris : Les Editions de Minuit, 2017, 224 pages.

[1] R. Barthes, Le plaisir du texte précédé de Variations sur l’écriture (Paris : Le Seuil, 2000), 87.

[2] Néologisme que j’explique dans Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature (Paris : Complicités, 2013), 28.

[3] A. Lacroix, Philosophie magazine 109 (mai 2017), 3. Selon le Directeur de la rédaction, le beau travail se distingue du bon travail par trois critères : il existe « une certaine disproportion entre les moyens engagés et la finalité de la tâche », « il faut que l’objet travaillé ait atteint ce que Roland Barthes appelait à propos d’un texte, sa clôture » et que ce soit « fait avec le cœur ».

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