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Les Trésors secrets de la rentrée littéraire (I)

RentréelittéraireZone Critique, en ces premières heures de la Rentrée Littéraire, vous présente, avec l’aimable autorisation des éditeurs concernés, quelques incipits de roman qui, jusqu’à présent, semblent être inexplicablement boudés par la critique, ce qui nous paraît une flagrante injustice. Par souci d’éclectisme, nous avons choisi de représenter tous les genres, du moins tous ceux, et ils sont nombreux, où nous avons réussi à découvrir une secrète pépite. Pour cette première livraison de notre série de la rentrée, voici donc, dans l’ordre, le premier roman d’un jeune auteur, un roman catholique, et un roman noir. Trois romans qui sont, à nos yeux, représentatifs de la rentrée littéraire 2017. Et de toutes les autres.

 

1.  Le Premier Roman (L’Arrière-pensée)

arrière penséeJe ne saurais sans doute situer avec exactitude l’instant où cette décision fut prise par moi, presque à mon insu, ou du moins sans que, sur le moment, je n’y prêtasse la moindre attention. Ce fut tout au plus comme une diffuse sensation de ne plus coïncider complètement avec mes propres pensées, de les voir toujours venir de loin, de les flairer d’avance, de les deviner avant même qu’elles ne prissent forme et s’installassent, solides, au cœur de ma conscience. Pourtant, je ne mis pas longtemps à constater non seulement qu’il ne pouvait plus en être autrement, mais qu’en outre je ne désirais pas qu’il en fût jamais autrement. Il s’était décidé que je ne me laisserais plus exister une seule seconde sans obliger mes faits et geste intérieurs à une immédiate comparution devant cette mystérieuse instance tacite en moi, qui m’offre refuge lorsque j’aspire à n’avoir plus entre moi et moi-même à souffrir l’obstacle fluent et bruyant de mes pensées, dont j’exécrais avec une soudaine vivacité qu’elles pussent ainsi passer et m’outrepasser sans même que, parfois, je n’y prisse garde. Je désirais désormais ardemment avoir la garde exclusive de mes pensées ; il me fallait donc prononcer le divorce d’avec mon inconscient et cela ne devait certes pas se faire par consentement mutuel. J’avais alors trente-cinq ans, et mon drame était que je n’avais jamais été si peu sartrien : il ne pouvait être question pour moi de nier un seul instant l’existence de mon inconscient qui, au contraire, existait avec une telle insistance, d’une façon si décomplexée, que c’était bien plutôt cet excès d’évidence qui me l’avait rendu aussi antipathique. Je n’entendais pas le nier, j’entendais me l’extirper ; ou du moins, s’il devait demeurer en moi tapi, m’assurer avec la plus grande certitude qu’il était, et définitivement, hors d’état de se manifester, même de la plus infime façon. Au surplus, je l’ai dit, je ne pouvais plus faire autrement. Toutes les fois que je tentais de m’ignorer, de faire comme si, en moi, « ça » pensait derrière mon dos, cela finissait toujours par être plus fort que moi : il fallait que je me retournasse sur mon propre compte, et que je scrutasse en face ma pensée de derrière la tête. Voilà, c’était exactement cela. Je ne voulais plus, je ne pouvais plus supporter d’avoir des pensées de derrière la tête. Toutes, je les voulais affronter ; toutes, je les voulais sous ma garde. Je tentais donc, petit à petit, d’organiser l’exhaustive garde-à-vue de ma cervelle. Plus d’excuse, plus de sombres recoins d’où pouvait à tout instant surgir une pensée furtive, qui pût me prendre par surprise.

Je tentais donc, petit à petit, d’organiser l’exhaustive garde-à-vue de ma cervelle. Plus d’excuse, plus de sombres recoins d’où pouvait à tout instant surgir une pensée furtive, qui pût me prendre par surprise.

Cependant, pour être tout-à-fait franc, il me faut admettre que j’ai souvenir au moins du moment où l’envie évidente de mettre en pratique la décision qui s’était, je ne sais trop comment, imposée à moi. C’était il y a quelques mois, dans la salle des professeurs où j’étais, depuis d’interminables effroyables années condamné à enseigner la littérature, tandis que faisait rage une conversation entre collègues, tous convertibles les uns dans les autres, quant à l’opportunité, ou non, d’offrir aux élèves la possibilité de choisir eux-mêmes les notes qu’ils désiraient que l’on inscrivit sur leurs copies. Tandis que je n’écoutais pas, je me surpris soudain à entendre. Et plus je m’enfonçais, contre mon gré, dans la tourbe de ces babils imbéciles, plus lentement se faisait net l’intérieur de mon esprit. C’était comme si mon interne perspicacité croissait à la mesure exacte où les données extérieures de ma conscience se confondaient, elles, en un flux de plus en plus flou. J’entendais, certes, mais je ne distinguais plus rien ; et plus cela devenait pour moi nébuleux, plus je voyais, oui, je voyais de mes propres yeux, mais retournés, se former au fond de moi-même d’épaisses bulles qui venaient éclater à la surface de mon esprit en l’éclaboussant, au quatre coin, sans que je ne pusse rien faire pour éviter d’être ainsi assiégé d’images et de motifs dont la multitude grouillante en moi m’apparut soudain de la dernière indécence. J’avais en main un exemplaire d’Athalie de Racine, j’étais entouré d’une volière de sottise, et je ne pouvais pourtant plus faire autre chose que me contempler, impuissant, tandis que bouillonnait en moi d’infinies puissances dont je ne savais plus détourner le regard. Littéralement, j’étais captivé. M’apparaissaient conjointement la passivité de ma conscience et la virulence de ces forces qui en pouvaient profiter. Au-dehors, Racine se mêlait et s’entremêlait à mes collègues.

« – On entre dans l’ère du partage des savoirs. Le modèle sur-hiérarchisée de l’enseignant qui condamne les mauvais et sauve les bons ne peut plus être défendu aujourd’hui…

Oui, ma juste fureur, et j’en fais vanité,

A vengé mes parents sur ma postérité.

J’aurais vu massacrer et mon père et mon frère,

Du haut de son palais précipiter ma mère…

– D’un autre côté, on ne peut pas considérer que les jeunes sont aptes, sans une certaine préparation, à l’auto-évaluation responsable. Il faudrait donc parvenir à mettre au point une formule qui permette de les préparer à cette autonomie. Et ce serait elle, alors, qui deviendrait l’objectif pédagogique numéro un, bien avant l’entassement des connaissances…

… Et dans un même jour égorger à la fois

(Quel spectacle d’horreur !) quatre-vingts fils de rois :

Et pourquoi ? Pour venger je ne sais quels prophètes

Dont elle avait puni les fureurs indiscrètes :…

– Tu penses donc qu’il faudrait commencer par un système de co-notation des travaux ? Une notation démocratique, en somme, qui prenne en compte autant l’opinion de l’élève sur son propre travail, sur l’effort fourni et sur l’épanouissement de ses compétences dans l’exercice suggéré, que l’avis, somme toute assez secondaire, du « correcteur » ?

… Et moi, reine sans cœur, fille sans amitié,

Esclave d’une lâche et frivole pitié,

Je n’aurais pas du moins à cette aveugle rage

Rendu meurtre pour meurtre, outrage pour outrage,

Et de votre David traité tous les neveux

Comme on traitait d’Achab les restes malheureux ! »

Tout paraissait conspirer, moi compris, à me nuire. Je sortis donc, sans donner la moindre explication, et j’espérais pouvoir me fuir dans le couloir. Vain effort : on eût dit que je m’y attendais depuis déjà fort longtemps, et je m’y retrouvais, en tous cas, plus indépendant que jamais, plus envahissant, et sans plus même l’espoir de fixer mon attention sur autre chose que sur, précisément, ce dont personne ne voudrait avoir sous les yeux l’expression permanente. C’est alors, j’en suis certain, que je décidai fermement d’être maître dans ma maison. Terminés, les bavardages dans le fond de ma propre tête ; je devais reprendre ma classe en main.

(…)

(Premières pages de L’Arrière-pensée, par Emmanuel Ganse, coll. « Blanche », Gallimard, septembre 2017, 312 p., 22 euros)

 

***

 

2. Le roman catholique (Lumière de l’Automne)

roman cathoIl n’a jamais fait très beau en moi. Je n’ai jamais pu complètement chasser les nuages qui offusquent les espaces les plus vastes de mon âme. Ma vie intérieure est prisonnière d’un ciel toujours orageux, où jamais cependant la tempête n’éclate. Je suis en sursis, depuis bientôt dix ans, du coup de tonnerre qui viendrait me libérer, enfin, de ces brumes interminables. Le pire étant que souvent, elles se déversent à l’extérieur, elles me débordent et m’enveloppent : la grisaille de mon âme se répand insensiblement autour de moi et contamine petit à petit toutes celles et ceux qui, durablement, tentent de m’approcher. Alors, de manière inéluctable, les êtres qui m’entourent me glissent entre les mains, tandis que leurs contours s’estompent, qu’ils ne sont bientôt plus que de confuses silhouettes, puis des ombres lointaines, et enfin plus rien. Disparus, au loin. Et me voici encore seul.

C’est ainsi que je vécus les premières semaines, puis les premiers mois, de mon emménagement à La Tagnière, aux confins de la Bourgogne, village que j’avais choisi d’abord pour son nom, qui me donnait l’impression d’aller m’y terrer en toute explicite, ensuite pour le plaisir d’avoir alentours un coin de Bourgogne préservé des ignobles vignes qui, à mon sens, défigurent le paysage. On finit toujours par habiter un lieu qui nous ressemble. Et rien ne m’était plus similaire que La Tagnière, dont le nom me procurait le sentiment doux de rejoindre, en m’y installant, quelques bêtes sauvages tapies au fond de leur terrier. Et peut-être n’était-ce pas complètement absurde. Mais peu m’importait les âmes, pourvu que les choses concourussent à l’isolement dont j’avais décidé de devenir maître, après de longues années passées à le subir. Or, là-bas, le soir était somptueux qui est de toute la journée le moment que je préfère. En automne, à tout le moins, période durant laquelle je pus profiter des premières soirées passées, solitaire et serein, au sommet d’une colline d’où mon regard embrassait les monts et les vallons. Lentement, comme s’il était aussi découragé d’avancer que moi, le soleil entrait en décadence. Il se laissait glisser le long du ciel, et paraissait même s’assombrir. Jusqu’à l’instant, magnifique, où il effleurait l’horizon. Alors, le paysage entier prenait feu. Ou plutôt : il subissait une transverbération totale. Chaque feuille, jaune déjà durant le jour, se consumait de lumière, sans brûler. Durant quelques minutes, Dieu transparaissait à vue d’œil, tandis que le soleil, plus tendre qu’à tout autre moment de la journée, semblait se répandre par pure bonté, sans plus aucune agressivité, afin de faire participer de son propre rayonnement le paysage tout entier, de la plus humble brindille au chêne le plus massif.

Enfin, comme s’il s’était épuisé dans ce don de lui-même, le soleil contractait son éclat, le ramenait à lui soudain, et lentement le tirait derrière lui, avant de s’abolir à mes yeux. Ne restait plus, alors, devant moi, qu’un vaste désespoir silencieux, dont je ne sus jamais s’il était l’effet de l’obscurité réelle, extérieure, ou, encore une fois, l’ombre seulement portée sur le monde par la nuit que je portais en moi. J’avais alors tout juste l’énergie de rentrer chez moi, d’un pas trainant que rien ne motivait plus, sinon le désir de ne pas m’éterniser parmi ces chemins de terre où ma vue, basse depuis toujours, me condamnait à trébucher gauchement dès que le soir tombait. D’ailleurs, à La Tagnière, il ne tombait pas. Il montait au contraire d’entre les racines, d’entre les herbes et du plus profond des bois, pour me prendre à la gorge et m’attirer à terre et me faire ainsi rencontrer ce qui, peut-être, était après tout mon lieu naturel. À La Tagnière, autour de moi, l’ombre venait toujours d’en-bas. Elle suintait à l’envers, dès la fin de l’après-midi, comme une encre opaque qui parviendrait à couler vers le ciel, lorsque le soleil avait déserté. Elle montait le long de mes jambes, comme si quelque chose au sommet de mon être l’attirait inexorablement ; elle s’y entremêlait, et je finissais toujours par craindre de m’y prendre les pieds. Mainte fois, je la crus venue pour moi seulement. De toute évidence, elle montait en moi bien plus vite que partout ailleurs. Toujours, à La Tagnière, j’étais le premier à habiter l’ombre.

À La Tagnière, autour de moi, l’ombre venait toujours d’en-bas. Elle suintait à l’envers, dès la fin de l’après-midi, comme une encre opaque qui parviendrait à couler vers le ciel, lorsque le soleil avait déserté.

Cela ne fut sans doute pas pour rien dans la stupeur qui fut la mienne lorsque, redescendant un soir de mon habituelle colline, je le rencontrai pour la première fois, de dos, penché à moitié sur la racine d’un gros arbre qui, je devais l’apprendre quelques instants plus tard, abritait un terrier de musaraignes. Tout enveloppé dans sa soutane sombre, je sentis pourtant en m’approchant de lui, immédiatement, qu’un peu de l’embrassement solaire de chaque crépuscule était resté en lui. Protégé peut-être par ces volutes d’ombre qui voltigeaient autour de lui à chaque de ses gestes. Ce jour-là, je ne savais pas même qu’il y avait encore un curé à La Tagnière ; et je ne savais d’ailleurs pas même s’il était ici dans sa propre paroisse, ou de passage seulement. Je ne savais qu’une seule chose : il y avait en face de moi, à la nuit tombante, un prêtre âgé de quarante ans, tout au plus, qui paraissait abîmé dans la contemplation d’un couple de musaraignes allant et venant sous ses yeux. Lorsqu’il m’aperçut, du coin de l’œil, il me fit immédiatement signe, du bout des doigts, d’approcher. Ce que je ne fis pas, bien sûr, pour la raison double que je n’apprécie ni les rongeurs, ni les curés de campagne, pour avoir trop lu Bernanos sans doute, et ne jamais les trouver à la hauteur du sien. Je continuai donc mon chemin du même branle, mais soudain l’entendis murmurer quelque chose d’indiscernable, qui cependant paraissait m’être adressé. Je m’interrompis et, sans toutefois quitter l’étroit sentier de terre où je me tenais, lui demandais d’avoir l’extrême amabilité de me dire si c’était à moi qu’il parlait.

« – Savez-vous, répéta-t-il à plus haute voix, sans quitter des yeux ses maudites bestioles, que la musaraigne est l’un des rares animaux capables de mourir de peur ? Je veux dire : littéralement. Elles sont tellement anxieuses, en permanence, qu’une frayeur un peu forte peut provoquer excès de leurs propres hormones, qui empoisonne leur sang. La peur peut, définitivement, leur glacer le sang. Voilà pourquoi je ne fais pas de gestes brusques, et ne parle pas trop fort. Je ne voudrais pas en exterminer deux, par distraction.

– Ce serait si grave que ça ?, demandai-je, moitié par provocation, moitié parce que, je l’avoue, j’étais alors pris absolument de court à la vue de ce prêtre penché sur un terrier d’insignifiants rongeurs, qui ne prenait pas même la peine de me souhaiter le bonsoir avant que de me donner une leçon de choses.

– Mon Dieu oui, répondit-il en se redressant et en redescendant vers moi. Je m’en voudrais beaucoup d’abréger l’existence de l’une de ces petites créatures que Dieu semble avoir faites si frêles et si fragiles dans le seul but de nous rappeler, à toute époque, que l’excessive peur est parfois le pire des poisons que l’on puisse s’injecter dans les veines. »

(…)

(Premières pages de Lumière d’Automne, par Alexis Dulaurier, Le Rocher, septembre 2017, 156 p., 15 euros)

 

***

 

3. Le roman noir (L’Oedipe rouge)

 

I.

polarLe 2 novembre 2016, quelques minutes avant que sa tête ne fût de part en part transpercée par la pointe pas même affutée d’une vieille poche de jardin, Gaston Verdurier faisait encore des projets d’avenir. Installé sereinement au fond d’un fauteuil de son vaste salon, il méditait de possibles destinations estivales pour les proches vacances d’hiver. Ce serait le ski, bien sûr. Mais où ? Gaston Verdurier avait assez d’argent pour se payer une descente privée de l’Himalaya, et peut-être même en profiter pour y faire construire un télécabine, afin de pouvoir réitérer l’expérience à moindre efforts. Il n’avait malheureusement pas le goût des interminables trajets en avion. Ce serait donc le ski, mais tout près. Il fallait quelque chose de proche, et d’original. De cher, également, mais cela coulait de source, car l’indécence suprême était, à ses yeux, de se payer le luxe d’être avare lorsque, comme lui, l’on exsudait le fric à travers trois couches de vêtements hivernaux.

Le 2 novembre 2016, quelques minutes avant que sa tête ne fût de part en part transpercée par la pointe pas même affutée d’une vieille poche de jardin, Gaston Verdurier faisait encore des projets d’avenir.

Au moment, donc, où la pioche, après être entrée au-dessus de la nuque, ressortit de son crâne par l’orbite gauche, il venait de mettre le doigt enfin sur son bonheur, sur un site internet, en découvrant avec ravissement le nombre de restaurants étoilés que l’on pouvait trouver à Courchevel. Sa dernière pensée fut pour un foie gras truffé, dégusté l’année précédente à Mégève, dont il gardait la nostalgie. Tué sur le coup, il ne put malheureusement profiter de l’édifiant spectacle qui suivit. La pioche ressortit ensuite, difficilement, non sans faire baver sa cervelle sur parquet massif de la pièce, puis s’abattit à nouveau sur ce qui lui restait de tête, avec une rage redoublée. À cette occasion, elle perfora un accoudoir du fauteuil sur lequel le cadavre s’était affaissé dans un grumeleux gargouillis de sang noir. Comme cela, cependant, ne parut pas suffire, il fallut que la pioche, retournée cette fois-ci, s’acharnât furieusement sur les os de sa nuque, jusqu’à ce que le but évident fût atteint, lorsque la tête de Gaston Verdurier roula enfin sur le sol. Ou plutôt s’y écrasa dans un bruit infâme qui rappelait un peu celui que peut-être ferait une boule de bowling ficelée dans des boyaux de porc en tombant par terre. Ce fut une sorte de « floc » très flasque qui parut même faire frémir la pioche, toute sanglante à présent, dans les mains d’Émile Verdurier, grand garçon de trente-cinq ans, dont le père gisait à quelques pas de lui, la tête non point tranchée mais arrachée, après avoir été perforée par deux fois. C’est beau, la famille.

Quelques heures plus tard, Émile Verdurier, pioche sur l’épaule, sanguinolent des pieds à la tête, tenant la tête de son géniteur par le peu de cheveux qui lui restait, se présentait au commissariat le plus proche. Le préposé à la réception faillit l’accueillir par une grande gerbe, mais il parvint néanmoins à se retenir jusqu’à la poubelle la plus proche. Il n’avait visiblement pas supporté très bien que cet inconnu, fort bien bâti, vînt déposer sans gêne sur le comptoir la tête perforée d’un autre inconnu, méconnaissable. Tout cela sans mot dire, avec épinglé sur le visage un angoissant rictus qui paraissait venir d’ailleurs. Une fois l’officier de police revenu à son poste, l’estomac vide, Émile Verdurier ouvrit enfin la bouche, et laissa tomber, d’une voix sans timbre :

«  – C’est mon papa. Je l’ai trouvé comme ça dans le salon, tout à l’heure. Le reste y est encore.

– Mais enfin, bredouilla le policier, pour qui cette situation était clairement inédite, pourquoi avoir déplacé… ça… »

Il désignait du regard la tête pleine de trous, d’où lentement des restes de cervelles s’écoulaient sur la dernière version d’un rapport qu’il venait d’imprimer.

«  – On m’a dit de le faire. Celui qui m’a dit de faire ça… Il m’a dit d’apporter une preuve, pour que vous me croyiez tout de suite. »

Après quoi, il sombra dans un mutisme dont, le soir-même, personne ne parvint à l’extraire. Pas même sa mère, ni sa sœur cadette, âgée de treize ans, tous deux en déplacement dans la région, convoquées immédiatement par le commandant Lefuret, qui prit l’affaire en charge. Madame Verdurier s’évanouit à la seule vue de son fils aîné maculé de sang, tandis que la petite fille, Eugénie, ne comprit pas tout de suite qu’il ne s’agissait pas de sauce ketchup. Lorsqu’elle parut s’en rendre compte, elle demanda au commandant Lefuret si, à cause de cela, ils ne pourraient pas partir à la neige en famille cette année.

 

II.

Au même moment, à quelques kilomètres de là, Célestin Saturne tournait en rond. Tout c’était pourtant fort bien déroulé, et la première exécution avait donné lieu à un spectacle qui outrepassait, et de loin, ses plus optimistes espoirs. Certes. Mais c’était maintenant que les choses réellement délicates commençaient – du moins pour lui. Ce n’était pourtant pas – et de loin ! – la première fois qu’il menait à bien une affaire semblable, mais celle-ci avait quelque chose d’original, de singulier, d’extraordinaire enfin, qui, ma foi, le rendait presque nerveux. Du moins, sans doute, l’eût-il été s’il y avait eu encore en lui un seul nerf qui ne fût pas totalement anesthésié. Toute communication rompues. Amarres larguées. Personne au bout du fil. Ou plutôt, plus de fil au bout de la personne. La terre entière pouvait bien imploser à l’instant, cela ne lui aurait sans doute pas arraché le moindre frémissement. Tout au plus, au fond de ce qu’il pensait être son esprit, quelque chose comme une très légère palpitation interrogative : « pourquoi maintenant ? ». Alors, il eût été au sommet de ses capacités. Hélas, la terre était bien là, stable dans son mouvement cosmique. Et lui, Célestin Saturne, singeait ses semblables en faisant les cent pas, cigarette en bouche, afin de se donner sans doute l’illusion qu’il éprouvait une certaine anxiété qui, peut-être, l’aurait convaincu qu’il tenait encore un peu, par un bout, à l’espèce humaine. Y songeant, il ricana. « Mon royaume pour une bonne vieille trouille », se murmura-t-il en jetant sa cigarette pas même terminée. Il sentit alors son téléphone vibrer dans la poche de son pantalon, et l’en extirpa. C’était le message qu’il attendait, et qui aurait dû le détendre s’il avait été tendu. « C’est pas demain… », conclut-il avant de retourner à sa voiture, dont le coffre était ouvert et laissait voir, à qui aurait voulu y plonger les yeux, la masse tassée d’un corps sans tête. Sur lequel Célestin Saturne referma le couvercle d’un geste sec, avant de se mettre au volant et d’allumer son autoradio. Et ce fut donc au son d’une Cantate de Bach, « Es ist nichts Gesundes an meinem Leibe » (BWV 25), qu’il s’engouffra dans la nuit qui lui tendait les bras.

(…)

(Premières pages de L’Œdipe rouge, par Antoine Collard, coll. « Série Noire », Gallimard, 2017, 358 p., 16 euros)

 

Si vous avez lu ce papier jusqu’au bout, vous aurez sûrement remarqué la délicieuse ironie de notre contributeur qui a su rendre hommage à certains écrivains en pastichant avec talent leurs habitudes de plume. C’est aussi une façon de célébrer tous ces écrivains inconnus qui, chaque année, essaient de trouver une place au sein d’un marché de plus en plus saturé par des productions calibrés. Lecteur, je compte sur toi pour sortir des sentiers battus et faire ainsi plaisir à un petit romancier. 

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