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Mille milliards de dollars : la mystique du profit

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Nos sociétés sont marquées par une mondialisation tous azimuts. Les échanges financiers sont continus, les flux humains constants. Les crises financières frappent, s’éloignent puis reviennent. Les multinationales sont devenues toutes-puissantes et peuvent effrayer à la fois pouvoirs politiques et citoyens… Là, vous vous demandez si vous ne vous êtes pas trompés de rubrique. Voilà pourtant un sujet qui n’a pas échappé au septième art, et particulièrement au cinéaste Henri Verneuil.

Février 1982

Février 1982

Mille milliards de dollars est un film français d’Henri Verneuil sorti en 1982, dont la vedette est le regretté Patrick Dewaere. Il s’agit de l’adaptation du roman intitulé Gare à l’intoxe ! (1979) écrit par Lawrence Meyer, reporter et auteur de romans policiers. Dans ce film, le comédien des Valseuses incarne Paul Kerjean, un journaliste. Un jour, un mystérieux individu qui désire rester à tout prix anonyme l’aiguille vers un scandale financier impliquant Jacques-Benoît Lambert, le PDG de l’Électronique de France. Depuis toujours à la recherche du « scoop » du siècle, Kerjean bondit sur le « tuyau », réunit suffisamment de témoignages et publie un article virulent. Quelque temps plus tard, la nouvelle tombe : Jacques-Benoît Lambert s’est suicidé. Kerjean comprend alors qu’il a été utilisé dans un complot et doute de la thèse du suicide avancée par la police. Il poursuit son enquête et soupçonne la multinationale G.T.I. d’être liée à ce complot…

Voilà pour l’essentiel.

Mille milliards de dollars peut être vu comme un des films les plus visionnaires jamais réalisé sur le thème de la manipulation et des scandales économiques et financiers de l’époque moderne. Par sa description sombre de l’univers inhumain des multinationales et de leurs origines dans les régimes fascistes de l’avant-deuxième guerre mondiale, Mille milliards de dollars est un film qui s’attaque aux errances de la mondialisation… dès 1982 !

Un film à thèse

Au début de son enquête, Paul Kerjean se souvient d’une discussion passée. Invité au séminaire annuel de G.T.I. quelques années auparavant, il avait rencontré son PDG. Ce dernier lui avait demandé s’il lisait des livres d’économie. Kerjean lui avait répondu ceci :

« Il y a, paraît-il aujourd’hui dans le monde, trente sociétés, dont la vôtre, qui totalisent à elles seules un chiffre d’affaires annuel de mille milliards de dollars. […] Une puissance aussi colossale concentrée dans si peu de mains, ça fait peur. Mille milliards de dollars… C’est dix pour cent de la richesse du monde… pour un club de trente personnes. »

La thèse du film est donnée. Peu après, un cadre de G.T.I. déclare à Kerjean que l’animosité envers les multinationales en Europe et plus particulièrement en France est le fruit du nationalisme. Afin de couper net aux allusions de plus en plus dérangeantes de Kerjean, le PDG rappelle que le pays d’où est issue G.T.I. les a libérés de l’occupation nazie… ce à quoi Kerjean répond :

« Personnellement je n’ai jamais pensé un seul instant que vous nous aviez libérés d’une occupation militaire, pour y substituer une occupation économique. »

La tension des discussions fait la richesse du film, qui évite de montrer une critique balourde de la mondialisation mais cherche à multiplier les points de vue.

Un univers sombre et étrange

Lors du séminaire de G.T.I., la personne chargée de présenter Kerjean au président de l’entreprise l’informe que l’ensemble de ses cadres ont réglé leur montre sur la même heure : celle de New York. Ils ne la changent jamais. Les heures locales sont supprimées. Ainsi, des centaines de personnes vivent dans un autre espace-temps. Cette même personne va suivre Kerjean pendant toute la séquence, ce qui renforce l’étrangeté et l’oppression ressentie par le spectateur, confronté à un univers autoritaire. Kerjean ne doit voir que ce qu’on lui montre, rien de plus.

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La diversité des points de vue est aussi matérialisée par l’utilisation des plans à double focale, technique rarement utilisée dans le cinéma de Verneuil et par extension dans le cinéma français. Le plan à double focale est un plan qui permet une netteté d’image tant à l’avant-plan qu’à l’arrière-plan par la fraction de la lentille de la caméra en deux, proposant ainsi une vision surhumaine et étrange. En effet, on peut se rappeler les multitudes de plans à double focale de Brian de Palma dans Les incorruptibles (1987) ou encore Carrie au bal du diable (1976), mais ces plans célèbres sont difficilement mémorables dans le cinéma français.

Ces derniers ont la particularité de créer un sentiment de transparence et de clarté chez le spectateur, ce qui est par exemple le cas dans la scène où un agent secret se trouve chez Kerjean. Dans cette scène, le personnage principal comprend toute la machination dans laquelle il a joué un rôle malgré lui. Tout devient clair. Mais c’est l’agent secret qui le regarde, impressionné par son raisonnement. Ce type de plan permet donc d’explorer une diversité de points de vue, à presque tous les niveaux : dans l’espace filmique, et pour le spectateur.

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Le suspense

Comme pour son film précédent, Henri Verneuil place son personnage principal dans des espaces ouverts, et ne délaisse pas l’arrière-plan. Ce type de mise en scène intervient lorsque le personnage principal a mis au jour la vérité qu’on lui a cachée, au moment où il devient donc une cible à abattre. La menace peut surgir à tout moment, et pourtant on ne la voit jamais. Le clocher visible en arrière-plan à la fin du film est une source de suspense particulièrement efficace car il serait facile de tirer sur Kerjean depuis cet endroit haut placé.

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Cette mise en scène ne s’applique pas seulement à Mille milliards de dollars puisque Verneuil créait déjà un suspense similaire deux ans plus tôt dans son film I… comme Icare avec Yves Montand dans le rôle titre. Dans un des derniers plans de ce film, la décoration du bureau et les vitres en verre laissent apercevoir d’autres immeubles, et l’éclairage crée et priorise nettement des zones d’ombre pour créer une atmosphère inquiétante. De plus, la narration du film en est au même stade lorsque ces plans apparaissent à l’écran : le personnage a découvert la vérité qu’on lui cache. Seul le dénouement diffère entre les deux œuvres.

Mille milliards de dollars et I… comme Icare peuvent former un diptyque dans l’œuvre de Verneuil. Le réalisateur doit sa renommée à des films populaires de divertissement qui ont attiré les foules en masse dans les salles de cinéma comme Peur sur la ville (1975). Mais vers la fin de sa brillante carrière, Henri Verneuil a montré au public qu’il possédait d’autres talents : celui de scénariste, en étant l’auteur de ces deux films, et de réalisateur, en abordant des sujets sérieux et en les traitant d’une manière efficace, toujours soucieuse du public. Verneuil semble ainsi avoir atteint, par le biais du cinéma, la formule classique du Placere, Docere.

Arnaut Granat

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