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Pierre Souchon, la littérature vivante

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« L’humanité et le rire sont partout, même dans les asiles » ; Pierre Souchon est l’invité du Festival Livres en Tête le 25 novembre ! Dans son premier roman, récit autobiographique intitulé Encore vivant, Pierre Souchon revient sur un épisode douloureux de son passé : son internement en hôpital psychiatrique à la suite d’une grave crise bipolaire. Face à la violence destructrice de la maladie mentale, il puise dans le rire, l’amour des hommes et le lien à la terre la force de rester encore vivant.

9782812614347Ton livre en quelques mots..?
A l’âge de 30 ans – j’en ai 35 aujourd’hui -, je suis arrivé au terme d’un long parcours de maladie mentale, car je suis bipolaire. À la sortie de l’hôpital psychiatrique, je me suis demandé ce qui m’était arrivé pendant toutes ces années. Il s’agissait pour moi de démêler les fils de mon itinéraire. C’était une nécessité vitale, il fallait vraiment que je comprenne pourquoi j’en étais arrivé là pour ne pas le revivre et éventuellement pour ne pas en mourir, parce que c’était le risque. De cette introspection nécessaire, j’ai écrit un roman en faisant un travail de construction littéraire.

Avez-vous instauré une distance entre le narrateur et l’auteur ?
Le “je” est vraiment moi et tout ce qui figure dans le bouquin est 100% autobiographique. Tout ce que j’écris m’est arrivé. J’ai une imagination désespérément aride et sèche. Mon matériau est donc strictement autobiographique. En revanche, par la suite, j’ai effectué un travail de construction stylistique et littéraire qui m’a permis de dépasser le simple témoignage. J’espère que c’est réussi.

À la sortie de l’hôpital psychiatrique, (…) il s’agissait pour moi de démêler les fils de mon itinéraire

Est-ce plutôt un livre que tu as écrit pour (te) faire rire ou pleurer ?
Lorsque j’écris, je ne pense pas à moi. Je n’écris pas pour me faire plaisir. Je crois que cela vient de mon métier, ça fait plus de dix ans que je suis journaliste. Dans ma tête j’écris toujours pour un public : en l’occurrence des lecteurs pour un bouquin. Dans ce sens, il y a une continuité entre un public qui lit des articles et le public qui peut lire ce livre. J’espère qu’il y a des moments marrants, car même lorsque ma vie était douloureuse, je me suis marré. Je suis comme ça dans la vie, ce que j’essaye de faire c’est de montrer à quel point mon itinéraire est le produit de déterminismes et d’un certain nombre de lois sociales classiques. Derrière cet itinéraire en apparence extraordinaire, il s’agissait pour moi de restituer la banalité de mon parcours et c’est dans ce sens que je me suis tiré d’une équation qui me semblait impossible à résoudre. Je déteste le nombrilisme et la littérature du “je”. Je ne trouve pas cela sympathique, ni d’un point de vue littéraire ni d’un point de vue poétique. J’estime que quoi que l’on écrive, c’est poétique. Je m’en suis tiré en désingularisant mon itinéraire pour montrer dans le fond que j’essaye de dénouer des fils sociaux et politiques qui me restituent collectivement et ne m’enferment pas, je l’espère, dans un huis clos.

Quand on parle de la bipolarité, le pathos vient-il nécessairement dans le discours ? Faut-il le rejeter ?
Je pense que cela vient nécessairement, s’il n’y a pas de travail de construction littéraire car c’est évidemment terrible d’être malade, mentalement comme physiquement. Il est essentiel à mon sens de s’en extraire. Le rire est très proche de la poésie, c’est le pas de côté indispensable à la vie. C’est comme ça qu’on s’en tire. C’est le message de mon livre. L’humanité et le rire sont partout, même dans les asiles.

Comment définir la bipolarité en une sensation ?
C’est très difficile de la dire en un seul mot : ce n’est pas seulement un état, on oscille entre un certain nombre d’humeurs. En un seul mot, c’est terrifiant.

Le rire est très proche de la poésie, c’est le pas de côté indispensable à la vie. C’est comme ça qu’on s’en tire

Le mot  « compliant » a l’air de t’agacer particulièrement, y a-t-il un mot du moment qui t’énerve ou qui te fait réagir ?
Il y a beaucoup de mots qui m’énervent, le mot est faible, ça me rend fou. Je serais capable de balancer mon poste de radio par la fenêtre. Parmi ces mots il y a le « pragmatisme », la « compétitivité » et le « réalisme ». Ce serait mon top 3.

Y a-t-il des mots, des discours que tu aimerais entendre plus souvent par rapport à la maladie ?
Oui. Je crois que, pour le coup, si on voulait résumer ça en un seul mot, ce serait la fraternité. Ça fait partie du triptyque républicain et je crois que c’est quelque chose qui manque fondamentalement dans le discours sur les maladies mentales.

Y aurait-il quelque chose que tu n’as pas osé écrire sur ton expérience ?
J’ai tout osé écrire. C’est une mise à nu intégrale, mais j’essaye de ne pas enfermer le lecteur dans une espèce de voyeurisme sur moi. Cela dit, il y a un travail d’élagage et de choix, de sélection. Mais il n’y a rien que je ne pouvais pas dire. Néanmoins, j’ai enlevé un certain nombre de passage qui n’avaient pas d’intérêt littéraire.

Que représente pour toi le mot « humanité » ? As-tu trouvé l’humanité que tu dis chercher dans le livre ?
L’humanité je la trouve partout, ça me fait très plaisir que tu me poses cette question. Ce livre est un plaidoyer pour une littérature humaniste. J’ai été extrêmement influencé par Céline, sur le plan littéraire c’est un choc esthétique. En revanche j’ai une fracture politique avec lui. Voyage au bout de la nuit est une fracture politique. Céline ne retient volontairement que la merde, le noir, la saleté de l’humanité, les gens qui agissent par profit, avidité, cupidité. A mon sens c’est l’inverse. Pour moi, l’humanité est un projet politique, ce n’est pas un joli mot qu’on agite comme ça. L’humanité est un projet politique, au sens où cela passe par la suppression de la domination, une société sans classe… tout cela doit passer par une lutte politique. En d’autres termes, l’humanité c’est la fraternité.

Quel est le journal que tu préfères ?
Je pense que je me retrouve dans à peu près tous les journaux dans lesquels j’ai travaillé car j’y travaille par choix. Ils ont des approches différentes de la réalité sociale sur le plan politique et stylistique. Multiplier les supports pour lesquels je travaille, c’est multiplier les possibilités d’expression.

C’est une mise à nu intégrale, mais j’essaye de ne pas enfermer le lecteur dans une espèce de voyeurisme sur moi

Qu’est-ce qui est particulier avec Moins-une, le journal que tu as créé ?
L’approche est différente car le projet initial rassemble syndicalistes et journalistes : les camarades qui relisent les articles sont plombiers et travaillent dans le bâtiment. C’est dans le rassemblement que le projet est différent.

Dans l’ouvrage, vous vous dites bolchevik. Qu’est-ce que cela signifie en 2017 ?
C’est très largement une connerie stylistique, pour faire apparaître un contraste. Je n’ai pas grand-chose à voir avec les révolutionnaires russes torturés et pendus du début du XIXe siècle. Pour nos jeunes lecteurs, nous sommes cent ans après la révolution russe, qui reste un événement majeur, fondateur et marquant. Nous devons réfléchir à ses enseignements.

Considères-tu que tu as une écriture de  « grande gueule » ?
Non, je ne crois pas. Il y a quelqu’un qui a écrit que j’éructais. L’éructation et la grande gueule ça va ensemble, je ne crie pas, je ne suis pas une grande gueule. Mes thèmes d’indignation et ma colère sont construits avec des enquêtes très longues. Je ne m’exprime pas sur des sujets avant de les avoir travaillés. Dans le fond, c’est de la réflexion froide.

Portes-tu encore régulièrement des armes à feu ?
Non ! (rires) En revanche, je continue de me balader à la campagne avec des armes à feu pour aller à la chasse.

Que représente la chasse pour toi ?
D’une part, la chasse est l’un des derniers moyens que j’ai d’entretenir une fidélité, un lien avec le monde de mes grands-parents et celui de mon père. C’est une filiation avec ce monde disparu maintenant. D’autre part, elle induit un certain rapport à la nature et à l’animal. Un monde passionnant qui ouvre des perspectives éblouissantes.

Peux-tu nous raconter une anecdote sur ton père ?
Il y en a pas mal, c’est difficile d’en sélectionner une.

Quand tu es chez toi, que tu as 8 ans et que ta grand-mère très vieille te dit que sa copine va venir et que si elle fait la sieste au moment où elle vient, il faudra lui servir à boire. Lorsque la vieille dame de 92 ans arrive et a fait 8 kilomètres en marchant avec une canne, elle se voit servir de la gnôle avec de l’eau de javel, du martini, du pastis, de l’huile d’olive, du calva et de la prune, à tel point qu’elle est saoule et qu’il faille la coucher pendant deux jours… Je trouve que c’est déjà pas mal comme acte de transgression.

Mes thèmes d’indignation et ma colère sont construits avec des enquêtes très longues. Je ne m’exprime pas sur des sujets avant de les avoir travaillés

Quel serait ton mot préféré ?
Les mots que je préfère entendre sont les injures en général, les jurons, moins dans la sonorité que par tout le signifiant qu’ils apportent. « Bordel de dieu », « putain de merde », ce sont des mots toujours magnifiques à entendre quand ils sont bien placés.

Quel est ton bruit préféré ?
Le rire.

Quel est le livre qui t’a donné le goût de la lecture ?
Là je pense qu’il faut remonter aux livres que me lisait ma maman quand j’étais tout petit. Ce qui m’a certainement donné le goût de la lecture, c’est Boucle d’Or et les histoires de trolls.

Où aimes-tu lire ?
J’aime lire partout, mais j’apprécie particulièrement de lire en fumant et buvant un calva dans un siège confortable, sur une terrasse en Ardèche avec de la vigne et des raisins qui pendent au-dessus de moi.

La lecture en une émotion ?
Moins qu’une émotion, c’est le frisson.

Préfères-tu perdre l’usage de la parole ou perdre l’ouïe ?
L’usage de la parole, c’est certain, car au fond je pourrais m’exprimer autrement. En revanche, si on n’entend plus le monde, on ne peut plus rien faire.

Est-ce que tu écoutes de la musique quand tu écris ?
Non, jamais.

S’il faut associer ton livre à un genre musical, quel serait-il ?
A de la chanson française je dirais, car elle m’a imprégné et m’imprègne encore. Tous ces gens qui ont passé leur vie à bosser sur les mots…

Quand tu écris, entends-tu les voix de tes personnages ?
Oui énormément, tout le temps, même en dehors de l’écriture, elles m’habitent. Je ressasse beaucoup, j’entends les paroles, les sons, les voix et presque les couleurs.

Comment caractérises-tu ta voix ?
C’est une voix de fumeur.

Aimes-tu t’entendre dans les enregistrements ?
Non par particulièrement, en revanche je m’y astreins dans le cadre d’une auto-critique sérieuse, pour m’améliorer.

As-tu un gueuloir comme Flaubert ?
Non, car mon gueuloir c’est la vie. Je pense que le travail de création littéraire, ce n’est pas quand on est de manière effective à une table et qu’on écrit. Le travail immense se passe avant : toutes ces années où l’on porte un projet qu’on essaye de déchiffrer. C’est là que je gueule, que je teste des trucs, que j’examine des situations, que j’entends des jurons, que je retiens des formules dont je m’imprègne. C’est ce travail qui est long et immense et c’est pour cela que la vie est un gueuloir.

Je crois que l’acte artistique doit provoquer des ruptures et de la conflictualité

Comment qualifies-tu le rythme de ton texte ?
Je pense que j’ai essayé de faire en sorte qu’il soit soutenu et passe par des moments différents : des moments de respiration, des moments violents, des moments poétiques…

Dans l’acte d’écrire, l’écrivain cherche plutôt l’harmonie ou la disharmonie ?
Je crois que l’écriture que j’aime et pour laquelle je plaide, c’est celle de l’inconfort. L’inconfort personnel, social, j’entends. C’est très difficile de faire des œuvres qui parlent à tous, de manière efficace, sinon on conforte les gens. Je crois que l’acte artistique doit provoquer des ruptures et de la conflictualité.

Que t’inspire l’expression de la lecture à haute voix ?
Cela m’inspire d’excellentes choses et de réjouissantes perspectives parce que je travaille beaucoup autour de la littérature de l’oralité, qui est selon moi fondamentale. L’oralité, c’est la haute voix, c’est les gens qui parlent et qui crient. Ça ne m’inspire que du bon. Je crois que c’est ce qu’il faut faire, au sens propre comme au figuré.

Penses-tu que l’auteur soit un bon lecteur de ses textes ?
Non je pense qu’il est très mauvais, je suis même convaincu de ça. Je suis sûr que si je te lisais un extrait de mon bouquin là, tu trouverais ça nul. Je l’ai remarqué lorsque j’ai été invité par une radio suisse : il y avait un comédien professionnel qui a lu trois extraits de mon livre, je l’ai découvert. J’ai découvert mon propre livre, c’était stupéfiant. Le travail qu’il a fait est sans commune mesure. J’ai reconnu et entendu, j’ai compris mon travail grâce à lui.

La littérature ce n’est pas un acte triste, c’est fédérateur, ça doit rassembler, donner envie de boire des coups et d’être heureux

Comment imagines-tu la voix du lecteur qui lira ton livre ?
J’imagine que c’est quelqu’un qui aimera bien mon bouquin et le lira avec son cœur. Toutes les voix lui iront.

Penses-tu à une erreur qu’on pourrait commettre en lisant ton livre ?
Non, pas du tout.

Penses-tu que lecture et fête fassent bon ménage ?
Oui, je crois qu’elles doivent vraiment faire bon ménage. La littérature ce n’est pas un acte triste, c’est fédérateur, ça doit rassembler, donner envie de boire des coups et d’être heureux. Il faut boire, manger, rigoler, s’embrasser, danser en lisant des textes. Pourquoi pas ?

Propos recueillis par Fanny Boutinet, Solène Reynier et Marie-Sophie Simon pour Les Livreurs.

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