Lucrece (2)
Dans Lucrèce, archéologie d’un classique européen, l’historien Pierre Vesperini détricote point par point le mythe récemment popularisé par Stephen Greenblatt selon lequel la redécouverte en 1417 du De rerum natura de Lucrèce aurait été à l’origine de la Renaissance en Europe.

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Et si on arrêtait de voir dans De rerum natura (De la nature des choses) l’un des textes fondateurs de la modernité occidentale ? Une légende tenace veut que le poème de Lucrèce, en inséminant l’épicurisme antique à haute dose dans les consciences sclérosées des hommes du bas Moyen-Âge, soit devenu le porte-étendard d’une modernité laïque en devenir incarnée par quelques humanistes clairvoyants.

L’histoire est belle, mais elle relève du « wishful-thinking » selon Pierre Vesperini. Pour l’auteur de Lucrèce, archéologie d’un classique européen, paru à la rentrée chez Fayard, un livre, quelle que soit sa qualité ou son importance, ne peut pas infléchir le cours de l’histoire. Dans Quattrocento (Flammarion, 2013) récit de la découverte du manuscrit perdu de Lucrèce par un humaniste italien, Stephen Greenblatt affirme pourtant le contraire.

La thèse est connue : De rerum natura, composé au premier siècle avant Jésus-Christ serait l’explosive et magnifique exégèse en vers des thèses du philosophe grec Epicure (v-342/-270). Fondateur de l’école philosophique du Jardin, Epicure affirmait, mais il n’inventait rien, précédé par Leucippe et Démocrite, que la nature est faite d’atomes et de vide ; il en déduisait que les dieux ne se préoccupent pas des hommes, qu’il n’y a rien après la mort, que le principe qui doit gouverner nos vies est la recherche du plaisir et qu’il ne faut pas se mêler de politique… 200 ans après la mort d’Epicure, Lucrèce composait son De rerum natura. Le poème, célèbre dans tout l’empire romain, reprenait des pans entiers de la doctrine épicurienne. Les siècles passant, il finit par disparaître avec quantité d’autres textes antiques, jusqu’à ce qu’un jour d’hiver 1417 l’humaniste italien Poggio Bracciolini, dit Le Pogge, n’en découvre une copie complète dans l’abbaye allemande de Fulda. L’exhumation fortuite du chef d’œuvre aurait alors été l’étincelle qui ouvrit les consciences à la modernité.

Dans son livre, Pierre Vesperini s’attache à déconstruire le mythe patiemment bâti autour de Lucrèce et récemment amplifié par le best-seller de Greenblatt. Sa recette : une analyse dépassionnée et distanciée du poème, mais aussi de sa genèse et de sa réception à travers les âges.

Dans son livre, Pierre Vesperini s’attache à déconstruire le mythe patiemment bâti autour de Lucrèce et récemment amplifié par le best-seller de Greenblatt.

Malentendu

Il y aurait notamment un énorme malentendu sur l’origine du De rerum natura. La critique moderne le voit comme un « poème didactique », autrement dit un ouvrage pédagogique dont le plaisir de lecture serait facilité par sa nature poétique. Mais, relève Vesperini, le concept de poésie didactique n’a été inventé qu’au 18e siècle. Il était étranger aux Anciens. Lucrèce ne voulait pas enseigner par la poésie, mais « faire une œuvre d’art à partir d’un champ du savoir » destinée à une « petite élite de patriciens cultivés et raffinés. » En considérant le texte comme l’œuvre d’un poète solitaire, les modernes auraient donc fait fausse route car ils n’auraient pas su resituer De rerum natura dans son époque.

Si l’épicurisme apparaît aujourd’hui au commun des mortels comme une philosophie sympathique se résumant pour l’essentiel au célèbre « Carpe diem » d’Horace dans ses Odes, Vesperini invite à dépasser les clichés. Il n’hésite pas à qualifier la doctrine d’Epicure de philosophie « la plus archaïque des écoles athéniennes. » La personnalité du fondateur du Jardin est pour beaucoup dans ce jugement sans nuances. Epicure, à la différence d’autres fondateurs d’écoles philosophiques comme Platon (l’Académie) ou Aristote (le Lycée), se comportait semble-t-il davantage comme un gourou que comme un sage. Ce qui expliquerait en partie pourquoi sa doctrine a vite pâti d’une image sulfureuse, y compris dans la Rome païenne. L’écriture du De rerum natura par Lucrèce aurait alors été une sorte de bouteille à la mer épicurienne, une vaine tentative de réhabiliter la doctrine du Jardin à une époque où triomphait le stoïcisme.

Epicure, à la différence d’autres fondateurs d’écoles philosophiques comme Platon (l’Académie) ou Aristote (le Lycée), se comportait semble-t-il davantage comme un gourou que comme un sage.

En réalité le poème de Lucrèce était beaucoup moins que cela. Le contexte est ici primordial : De rerum natura n’est pas le fruit de l’inspiration géniale et solitaire d’un poète marginal, c’est une commande réalisée pour le plaisir d’un patricien ambitieux qui se piquait de culture grecque et entendait le faire savoir. Le poème a en effet été composé sur la demande de Caius Memmius, sénateur et orateur très en vue au mitan du premier siècle avant notre ère qui nourrissait l’ambition d’être élu consul. Malheureusement pour lui, l’époque avait déjà son comptant de grandes figures, Jules César, Pompée, Crassus… qui lui barrèrent la route du consulat. Sans Lucrèce, le nom de Memmius serait tombé dans les oubliettes de l’histoire.

Sous l’aile de Memmius

Mais ce patricien n’était pas n’importe qui. Il avait de l’entregent et comme tout Romain cultivé de la classe sénatoriale, il soignait son image. Dans ce que nous appellerions aujourd’hui de la communication maîtrisée, les poètes, les philosophes, les dramaturges, dans une relation de clientèle avouée et assumée, jouaient un rôle de premier plan en écrivant des œuvres pour le compte de leur protecteur. Outre Lucrèce, Memmius avait aussi pris sous son aile le poète Catulle, ce qui montre assez qu’il avait du goût. Plaisir de l’esprit et plaisir du corps allaient souvent de pair ; il est avéré que Catulle fut l’amant de Memmius, et sans doute Lucrèce également.

Là où Memmius a eu le nez creux, c’est qu’il n’a pas demandé à Lucrèce une énième épopée à sa propre gloire – genre banal à l’époque – mais à la gloire de la sagesse et des savoirs grecs. Il s’est contenté de se faire dédicacer l’œuvre. De rerum natura est donc une « épopée sapientielle », une épopée du savoir, le genre le plus élevé de l’époque.

Pourquoi un tel choix ? Le contexte mental et culturel de la Rome antique est primordial pour le comprendre : les Romains consacraient une large part de leur temps aux loisirs et à la culture, ce qui consistait surtout à piocher dans le Panthéon des auteurs grecs (les fils de la louve ont longtemps souffert d’un complexe d’infériorité culturelle vis-à-vis des Grecs). Dans l’un des passages les plus intéressants de son livre, Pierre Vesperini dépeint les loisirs (otium) à la romaine : « Aussi étrange cela peut-il sembler, le savoir, y compris le savoir le plus austère en apparence pour nous, est à Rome un objet de plaisir, de delectatio. C’est au point que le mot qui désigne l’étude est “studium”, qui veut dire au départ “goût”, “attachement”, voire “passion”. Et les philosophes sont des partenaires indispensables à cette recherche du plaisir. »

D’où le malentendu qui entoure la redécouverte du texte par Le Pogge : ce qui, d’après Vesperini, était une œuvre d’art pure a été interprété comme le manifeste perdu de l’épicurisme. De plus, la remise en circulation de l’œuvre à partir du 15e siècle a-t-elle bien constitué le choc mental dépeint par Greenblatt ? Même pas, rétorque Vesperini, qui explique, nombreux exemples à l’appui que De rerum natura n’a jamais été considéré comme un texte dangereux par l’Eglise, ni à la Renaissance ni à l’époque des Lumières. L’invention du mythe remonterait seulement au 19e siècle, les Romantiques voyant en Lucrèce un « génie sombre et solitaire qui les fera rêver » avant que le scientisme né de la Révolution industrielle ne s’approprie les thèses scientifiques abordées par le poème.

Si Vesperini est moins convaincant sur l’origine du mythe – l’ultime chapitre qui traite la question est évacué en à peine quatre pages –, son essai devrait néanmoins faire date. Son refus du sensationnalisme historique, des interprétations binaires à la Greenblatt, est doublé d’une vraie réflexion sur la fonction de l’histoire. Pour lui, on ne doit pas voir les Anciens seulement comme des « précurseurs », mais surtout s’intéresser à « ce qui les différencie de nous ». C’est le meilleur moyen de « mieux comprendre qui nous sommes. »

  • Lucrèce, archéologie d’un classique européen, Pierre Vesperini, Fayard, 400 pages, 24 euros, 2017

Charles Knappek