Sibel : « Nous faisons des films universels »

CZ & GG TorontoPrix de la critique et Prix du public au Cinemed, Sibel est le film coup-de-poing de la 40e édition du festival montpelliérain. Lancé dans un marathon des festivals entre le TIFF et Thessalonique, son duo de réalisateurs nous a accordé un entretien pour évoquer ce qui rend cet outsider unique. Avant la sortie française prévue au premier trimestre prochain, Çağla Zencirci et Guillaume Giovanetti nous donnent des clés pour percer leur insondable héroïne, louve alpha incarnée avec maestria par l’envoûtante Damla Sönmez.

sibel_afficheZone Critique : C’est votre dixième film ensemble, courts métrages et documentaires confondus. Diriez-vous qu’il était nécessaire d’atteindre ce degré de maturité pour traiter un sujet si original?

Çağla Zencirci : Comme pour nos précédents projets, ce sont les rencontres fortuites et l’intérêt qu’on porte à la langue qui nous ont guidé vers ce film. Avec Sibel, nous avons souhaité prendre le temps d’avoir du recul vis-à-vis de la culture turque, parce que c’est difficile de faire un film sur soi. Je pense que c’est venu au bon moment dans notre carrière, car on avait de la distance.

Guillaume Giovanetti : On a tourné dans de nombreux pays : Italie, Allemagne, Inde, Pakistan… sans faire de film de fiction en Turquie. On nous posait souvent la question de savoir quand on tournerait là-bas, mais on avait besoin de se sentir prêts.

Au-delà de l’aspect logistique, vivre auprès des locaux pendant le tournage était un moyen de vous faire accepter plus facilement et de gagner leur confiance ? Comment ont-ils vécu cette aventure ?

Ç. Z. : Le plus important est d’avoir l’approbation des personnes dont on utilise la culture pour faire notre film. Il faut privilégier l’échange qu’on a avec eux, de façon à travailler en amont avec les idées qu’ils peuvent nous apporter et en les impliquant dans le processus de création. Ainsi, on obtient quelque chose de véritablement original, qui porte notre vision et nos expériences. C’est pourquoi nous nous sommes rapprochés des villageois dès les prémices, alors même que le scénario n’était pas écrit. Pour nous, ça serait une catastrophe que les gens avec qui on a fait Sibel ne soit pas d’accord avec le résultat. On a d’ailleurs demandé l’aval du maire en lui montrant le film terminé et il nous a confirmé qu’il nous accordait sa confiance pour le montrer au reste du monde. Dans ces moments, on se dit que ce qu’on fait a vraiment un sens.

Dès le départ, on a expliqué à la population qu’il ne s’agissait pas d’un documentaire, que le film comporterait certes des aspects valorisants, mais aussi des aspects critiques.

G. G. : Pour tous nos films, on passe beaucoup de temps à s’immerger dans la culture locale, en parlant de sujets variés avec les habitants, pour établir un rapport de confiance et collaborer pleinement avec eux. Pendant les quatre années de gestation du film, ces discussions l’ont nourri. Dès le départ, on a expliqué à la population qu’il ne s’agissait pas d’un documentaire, que le film comporterait certes des aspects valorisants, mais aussi des aspects critiques. Il y avait un phénomène de curiosité, avec parfois 150 personnes venues voir les scènes qu’on tournait. La communauté dans son ensemble a eu une participation active à la fabrication du film, ce qui a conféré à l’avant-première une grande magie puisque la première projection que nous avons faite sur place a attiré même les habitants des villages voisins, par bus entiers.

Vous ont-ils aidé à appréhender la langue sifflée ?

G. G. : La langue sifflée est fragilisée par l’arrivée des téléphones portables dans ces montagnes reculées. Pour les villageois, il était très important que des étrangers aient connaissance de leur langue grâce au film. La séquence d’ouverture de Sibel, qui montre le positionnement de la langue pour produire les sifflements, est d’ailleurs issue d’un site de recherche universitaire, accessible à tous. Pour freiner la disparition de la langue sifflée, il y a aussi une volonté de la transmettre aux jeunes générations en l’enseignant à l’école. A l’instar des écoliers, Damla Sönmez, qui interprète Sibel à l’écran, a pu bénéficier des cours d’un professeur local car, aussi étonnant que ça puisse paraître, notre actrice principale ne savait pas siffler !

A contrario des films classiques, la langue sifflée ne permet pas de glisser des ” expressions de jeunes ” dans les dialogues. L’absence de modernité, de même que les costumes traditionnels des femmes qui travaillent aux champs, donnent au film une dimension hors du temps et, par extension, une dimension universelle.

Ç. Z. : Nous avons toujours essayé de faire des films intemporels, qui ne suivent pas l’actualité. Quand on voit Sibel, on se dit qu’il aurait pu se passer il y a dix ans, comme il pourrait aussi malheureusement se passer dans dix ans. On évite de mettre des repères de date ou de localisation.

G. G. : Il faut préciser que nous faisons des films très locaux – cette histoire ne pourrait arriver que dans ce village en particulier – mais, en même temps, notre envie est de toucher tout le monde sur la planète. On souhaite toujours trouver dans le très local quelque chose de très universel, que ça soit géographiquement ou temporellement.

Les contours du personnage de Sibel se sont dessinés à travers une jeune femme, croisée au hasard de votre voyage en Turquie. Pouvez-vous nous parler davantage de Sibel et nous dire qui elle est pour vous ?

Ç. Z. : On l’a aperçue au moment où elle entrait dans le village, alors que nous étions attablés au café. C’était une femme de 25 ans, qui portait un grand sac de noisettes sur le dos et s’adressait aux gens en sifflant, tandis qu’ils lui répondaient en turc. Guillaume s’est tourné vers moi et a dit : “voilà notre film”.

Tout le film se décline sur un rythme tachycardique, on se fixe sur la respiration de Sibel car une grande énergie jaillit de sa colère.

G. G. : On a eu l’impression qu’elle était muette et ça nous a permis d’interroger immédiatement les villageois sur l’idée d’une héroïne qui ne parle pas. Ce personnage est attachant car il est différent du reste de la communauté. Elle inspire la crainte, elle est brusque mais fascinante. Elle s’exclut des autres en ayant un comportement sauvage, fier et indépendant comme, justement, les hommes et les femmes qui l’entourent n’ont pas droit à cette indépendance.

Ç. Z. : Quand on est dans une logique d’exclusion, les sentiments naturels sont la peur, la tristesse et la colère. Sibel choisit la colère. Le message qui en découle, porté par le jeu extraordinaire de Damla Sönmez, est que ce n’est pas parce qu’on est exclu qu’on doit être victime. Tout le film se décline sur un rythme tachycardique, on se fixe sur la respiration de Sibel car une grande énergie jaillit de sa colère.

Depuis l’affaire Weinstein, on assiste à un tournant en faveur des femmes. Diriez-vous que l’ère #meetoo change notre perception des personnages féminins, de surcroît des personnages au fort tempérament ?

Ç. Z. : Le tournage était déjà terminé lorsque l’affaire a éclaté, dans tous les cas ce n’est pas un phénomène récent. Pour nous, ce sont davantage les personnages masculins qui éclairent ce thème. À aucun moment de l’histoire, les hommes n’ont d’influence sur les décisions de Sibel et il ne faut pas négliger la forme de soutien que les hommes peuvent apporter aux femmes qui font le cheminement du #meetoo. La société patriarcale oppresse aussi les hommes et c’est à eux de prendre la responsabilité de témoigner leur soutien aux femmes. Sibel est comme une louve alpha et il faut comprendre que la communauté puisse avoir besoin de ce leader féminin pour mieux appréhender le modèle de femme de nos sociétés modernes.

G. G. : Dans le film, la notion de solidarité est importante et en particulier à travers la figure du père. On a aussi tenu à montrer les dissensions qui animent le groupe de femmes pour montrer que, dans une société, quelle qu’elle soit, il faut que les femmes puissent se serrer les coudes et que les hommes leur laissent la liberté de leurs actions. Le personnage de Fatma – la soeur – se complait dans le jeu social, ça nous a servi à montrer qu’on peut également accepter le schéma édicté. En définitive, l’essentiel était de révéler les contradictions intérieures de chaque personnage.

L’accueil positif reçu par le film en Turquie vous a-t-il surpris ? Comment l’interprétez-vous ?

Ç. Z. : Nous sommes ravis de cet accueil, je pense que la société turque a besoin de retrouver des personnages féminins rappelant l’époque des années 1970, où la plupart des protagonistes étaient des femmes. Aujourd’hui on fait moins de films sur des femmes qui s’interrogent sur leur position dans la société, elles ont plutôt un rôle de faire-valoir.

G. G. : Nous avons de nombreuses sélections en festivals, on est agréablement surpris. En tant qu’outsiders, on aspirait simplement à ce que le film soit vu et en premier lieu qu’il le soit dans le pays où il a été tourné. Les spectateurs qui ont pu voir Sibel ont été curieux et ont ouvert le débat lors des séances de questions-réponses.

  • Pour découvrir Sibel à votre tour, rendez-vous en salles le 13 mars 2019.
  • Vous pouvez également lire notre compte-rendu critique ici.
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