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De l’imposture dans la littérature moderne

Maxime Decout - 27 septembre 2017- Le chêne parlant (7)À une époque où l’imposture défraye régulièrement la chronique, où les fake news rythment notre relation aux événements et troublent les frontières du vrai et du faux, Maxime Decout nous invite, dans son dernier ouvrage, Pouvoirs de l’imposture, qui vient de paraître aux Éditions de Minuit, à nous pencher sur la manière très singulière, et peut-être salutaire, dont la littérature, elle, fait usage de la tromperie.

livre_galerie_9782707344847Prenant pour point de départ le changement de régime qui caractérise la modernité quant à la question de la vérité, l’essayiste nous montre que l’imposture peut aussi être une dynamique fertile qui revitalise notre rapport au monde en modifiant le lien que l’œuvre établit avec son lecteur. L’essai prend ainsi la forme d’une enquête, voire d’un roman policier, portant non seulement sur l’impossible transparence textuelle, mais également sur le refus de la sincérité en littérature. Pouvoirs de l’imposture s’attache, ainsi que le précise l’avant-propos, à des ouvrages, tirés du corpus européen du XIXe siècle à nos jours, « qui mène[nt] en bateau, qui embobeline[nt], qui donne[nt] le change ». Il ne s’agit pas, pour Maxime Decout, de s’intéresser à des personnages d’imposteurs qui, tel l’Ovide Faujas d’Émile Zola, occupent sous les yeux conscients du lecteur une place qui n’est pas la leur, mais d’interroger la tromperie mise en place dans des textes intrinsèquement liés à la certitude, comme c’est le cas, notamment, des romans policiers qui reposent sur un triomphe de la vérité grâce au récit éclairant que produit l’inspecteur au dénouement.

Ainsi, Le Meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie met en scène un narrateur, le docteur Sheppard, qui assiste Hercule Poirot dans sa recherche du coupable tout au long du livre avant d’avouer, dans les dernières pages, qu’il est lui-même l’assassin. Comment comprendre que le narrateur, c’est-à-dire l’incarnation de l’autorité dans le texte, puisse manipuler son lecteur alors qu’il l’a invité à enquêter à ses côtés ? Maxime Decout avance que la défiance qui naît d’une telle lecture nous contraint à reconsidérer nos croyances relatives à l’herméneutique : le texte moderne se donne le droit de mentir. Une spécificité qui découle des crises du savoir et de l’autorité, et qui apparaît dans la littérature dès les œuvres d’Edgar Allan Poe. Cependant, si le lecteur est manipulé par le narrateur chez Agatha Christie, celui du Voyeur de Robbe-Grillet ne propose pas même de solution claire au meurtre d’une jeune fille nommée Jacqueline. Il se peut que le coupable soit le personnage de Mathias, mais celui-ci le sait-il lui-même ? Un tel procédé va au-delà de la remise en cause de la crédibilité du narrateur, puisqu’il éveille les soupçons quant à la capacité du personnage à déchiffrer le monde.

Suspicion

Maxime Decout a réussi ce tour de force qui consiste à faire entrer son propre lecteur dans le tourbillon de la suspicion. Mise en abyme, Pouvoirs de l’imposture se présente comme un roman policier qui enquête sur les failles d’autres romans policiers. Or, après avoir affirmé le possible caractère manipulateur de l’énonciateur et l’impossible certitude du personnage dans le monde fictionnel, la défiance du lecteur se réoriente vers le narrateur de Pouvoirs de l’imposture : comment savoir si celui-ci est plus fiable que le docteur Sheppard et Mathias, s’il ne cherche pas à berner à son tour ?

Or, après avoir affirmé le possible caractère manipulateur de l’énonciateur et l’impossible certitude du personnage dans le monde fictionnel, la défiance du lecteur se réoriente vers le narrateur de Pouvoirs de l’imposture : comment savoir si celui-ci est plus fiable que le docteur Sheppard et Mathias, s’il ne cherche pas à berner à son tour ?

Si la question reste ouverte, l’auteur aura en tout cas réussi à mettre le lecteur en face de sa responsabilité lorsqu’il déchiffre le texte. Ludique, l’ouvrage de Maxime Decout épouse la dynamique même qui soutient les récits étudiés où le jeu est érigé en mode de résistance à l’angoisse et au pessimisme face à une herméneutique mise en déroute par l’imposture.

Car si le lecteur est la dupe de la littérature, il a choisi d’ouvrir un livre pour se voir sciemment proposer une fiction qui l’éloigne des règles du monde empirique, conception qui dégage la littérature de la dialectique de la vérité et du mensonge pour se rapprocher de ce que Jean-Marie Schaeffer appelle une « feintise ludique partagée ». Un chapitre de Pouvoirs de l’imposture est d’ailleurs consacré à la manière dont cette littérature de l’imposture a pu concevoir la psychanalyse comme une rivale dans l’ordre de l’enquête et de l’interprétation. Mais son erreur est de n’avoir su accepter la nature trompeuse du langage, lequel est ontologiquement imposteur, alors que la littérature, au contraire, en tire sa force. C’est ainsi l’imposture du langage qui dénonce, – comme dans les réécritures d’Œdipe Roi opérées par Perec dans La Disparition ou par Robbe-Grillet dans Les Gommes – l’imposture psychanalytique, c’est-à-dire la croyance en un mythe à sens unique.

Pouvoirs de l’imposture est un ouvrage qui fera certainement date. D’une part parce qu’il se penche sur la question de l’herméneutique, qui sous-tend toute lecture, en soulignant comment le désir naturel d’enquête chez le lecteur est indissociable d’un goût pour l’imposture. D’autre part parce qu’il modifie notre regard sur un ensemble d’œuvres centrales dans notre culture, au sein desquelles il révèle des parentés parfois insoupçonnées, comme entre celles de l’Oulipo (Perec, Roubaud, Calvino), du Nouveau Roman (Robbe-Grillet, Butor), de Poe, James, Borges, Pynchon, Echenoz, Chevillard, Vila-Matas, Bolaño ou Auster. Enfin, si Pouvoirs de l’imposture remet tous les « pouvoirs » entre les mains du lecteur, le texte est construit de manière à faire se rencontrer son narrateur délicieusement suspicieux et potentiellement roublard avec celui qui le lit, par un dialogue où le « je » du texte s’adresse directement à son lecteur, l’invitant plus que jamais à s’interroger sur lui-même et à mener l’enquête. Une rhétorique qui, si elle repose au même titre que la littérature ou la psychanalyse sur un langage qui ne peut être qu’imposteur, donne au lecteur l’impression qu’il parvient à remettre de l’ordre, ou du moins à produire un ordre dans la littérature, aux côtés de Maxime Decout…

Ruth Malka