Voir comme Clément Bénech

Portrait bicaméral — Clément Bénech vu par © Patrice Normand

Portrait bicaméral — Clément Bénech vu par © Patrice Normand

Retrouvons l’écrivain Clément Bénech, son pouvoir narratif méticuleux et allègre, qui vient de donner le jour à un essai pointu aux éditions Plein Jour : Une essentielle fragilité, le roman à l’ère de l’image. Un ingénieux dispositif pour piéger notre attention et notre réflexion quant à la place de la photographie dans la littérature. Nous assistons à l’avènement d’un organisme littérairement modifié : « Perceptor ». Affirmons-nous en tant que lecteurs conquis. 

Janvier 2019, Une essentielle fragilité

Janvier 2019,
Une essentielle fragilité

« Il est plus doux qu’un coussinet de chat sur une joue » annonce l’auteur sur le réseau social Twitter. Nous confirmons que les éditions Plein Jour ont peaufiné la fabrication du livre : superbe couverture énigmatique à rabats bleu de cobalt foncé et argent, papier crème et épais pour l’intérieur. Le fragile moineau au café qui volette de tables en chaises en inspectant minutieusement les coussins des fauteuils, en frottant son bec sur l’osier, en se posant parfois au sol — trop propre — à la recherche de quelques miettes : une essentielle fragilité. 

Pas de gaffe

« Une gaffe est toujours possible et même quand tu marches sur l’œuf sans le casser, il t’en voudra peut-être de nier si légèrement sa fragilité » prévient le prudent écrivain Éric Chevillard dans son journal L’Autofictif en date du 06 janvier 2019. Clément Bénech (« on dit [benɛʃ], pas [benɛk] » nous met-il en garde sur le réseau Twitter), essayiste et averti, ne commet pas une gaffe en nous invitant poliment à nous interroger à propos de la démocratisation de l’image qui révèle la « fragilité essentielle » de la littérature. Il « prône une hybridation entre l’image et le texte » en consacrant un « moment rhétorique » à « une réhabilitation de la pureté » et auparavant un autre à « arracher la littérature au champ du jeu » et un dernier à donner un nom à « un désir de faire » : « un roman bicaméral » (plaît-il ?). Assujettissons-nous alors, confiants, à la logique bénéchienne ; égarons-nous dans cette figure de Fibonacci que pourrait être l’essai de Clément Bénech ; laissons-nous charmer par son savoir-faire-autrement ; apprenons à distinguer les choses ; suivons le penseur qui nous parle de son rapport au réel ; méfions-nous des confusions ; comprenons l’élan qui le pousse ardemment vers la photolittérature et plus précisément le « roman bicaméral » (laissons donc l’auteur le définir puisqu’il le baptise ainsi : « Roman bicaméral (n. m.) : roman qui inclut des photographies. (Deux chambres : la chambre de l’écrivain, et la chambre noire de l’appareil-photo.)) » ; aidons-nous de ses dessins/schémas originaux pour mémoriser ses recherches et découvertes. Lisons-le s’administrer son propre poison de la connaissance, se faire ses propres piqûres de rappel en nous dévoilant dans son essai ses réflexions, intuitions, thèses, suppositions, spéculations, remarques, étonnements, emportements, désaccords, complicités, impressions, émotions, atermoiements, doutes, remises en cause, porosités, vérités, révélations, désillusions… ou pour le métaphoriser différemment, avec ses pensées-aiguilles (offertes par sa grand-mère), il fixe le patron d’une nouvelle collection d’idées qui révolutionnent notre perception de la photolittérature : le « roman bicaméral », tel qu’en lui-même, libère l’écrivain dans son geste spontané d’aller dans le monde. « [L]‘intrusion de l’image dans le roman » n’est pas la preuve qu’un auteur se livre à des « gamineries », ni un « aveu d’impuissance », ni de la « tricherie », mais « l’introduction de photographies dans un roman est un acte d’allégeance au langage » précise Clément Bénech malicieusement. « [S]‘accommoder au tout-verbal » — que suppose la littérature — à l’ère du numérique, n’autorise pas le créateur à exprimer son intériorité, à dévoiler l’insoutenable légèreté de l’être du poète contemporain qui réagit « [c]omme si tout discours céleste suscitait en riposte un désir de terre ». Le « roman bicaméral » est poreux au monde. 

Place à l’image ! 

Si nous admettons que « [l]e mot arrondit les angles de la chose qu’il nomme, sa prise ferme la neutralise. Le mot fait rentrer la chose dans le rang de la phrase, ainsi lui assigne une place dans le monde qui n’était pas la sienne, quelle qu’elle soit, puisque la chose ne revendiquait aucune place, la chose était, indifférente, inassimilable. Depuis qu’elle est nommée, elle se confond avec la place que le mot occupe. C’est le grand mensonge de l’harmonie, laquelle ne sera jamais, et pour cause, qu’une fiction littéraire » (selon Éric Chevillard dans L’Autofictif croque un piment chez L’Arbre Vengeur) et que « [n]ous croyons que la maîtrise des mots nous donne accès à un monde de nuances. Mais les nuances ne sont-elles pas dans les mots seulement, ne sont-elles pas les mots eux-mêmes ? La création d’un mot de plus pour évoquer la douleur sera aussi l’invention d’une torture » (selon Éric Chevillard dans L’Autofictif chez L’Arbre Vengeur) alors quand les mots disent assez : place à l’image ! Nous comprenons mieux ainsi comment l’essai du romancier bicamériste Clément Bénech est « une expérience de pensée » , « une tentative », « la mise en forme d’un désir », la nécessité de « donner forme rationnelle à un sentiment », un témoignage sur la littérature en mouvement, une « ébauche de théorie ». 

il examine la nature de « Perceptor » pour lui créer son Palais idéal : le livre « bicaméral »

Perceptor

Considérons le « lecteur tel qu’il est », « Perceptor », suivons Clément Bénech progresser à pas prudents mais déterminés dans l’exploration de son désir qui est aussi celui de « Perceptor » : « L’esthétique bicamérale voudrait remettre le lecteur au centre ». Comme il le fit adroitement dans ses deux derniers romans : Lève-toi et charme et Un amour d’espion publiés chez Flammarion ; il est « soucieux d’être reçu par un cerveau humain » et de « susciter la concupiscence de son lecteur » ; il examine la nature de « Perceptor » pour lui créer son Palais idéal : le livre « bicaméral ». L’alliance parfaite entre la photographie qui est « une réponse à la nouvelle exigence de vérité romanesque » dont « l’effet indéniable […] sur notre crédulité est comparable à celui qu’aurait sur nous une trace de pas dans la neige » (ou une trace de pas dans la poussière lunaire) et la littérature qui est « le médium privilégié pour manifester une absence ». L’harmonie véritable entre la photographie qui « n’est pas privée de parole mais douée de silence » et « la littérature [qui] n’est pas privée de visible mais douée d’invisible ». Clément Bénech nous aide à « dénouer ce nœud de fil » intellectuel qu’est l’essai nécessaire et salutaire : Une essentielle fragilité, le roman à l’ère de l’image parfois avec un ton narquois pour notre plus grand plaisir de « Perceptor » qui s’amuse sérieusement : « On me dit que les images glissées dans les romans pourraient tout aussi bien être remplacées par des mots ». « Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance » et crée l’étonnement en persévérant dans l’imagination et la mise en œuvre d’« une esthétique [bicamérale] qui prendrait pour objet le cerveau humain, en tenant compte de ses limites ». Ainsi connaîtrons-nous savamment l’ivresse de « métaboliser dans l’espace romanesque » le désir du créateur qui est le seul maître à bord de son canot de sauvetage : « Or quand c’est un carré de réel, le diamant d’une sensation ou une expérience unique qui appellent à être sauvés, le canot de sauvetage le plus adapté peut être le mot ou l’image, selon son degré de précision (c’est-à-dire, en l’occurrence, d’abondance). C’est comme si, pour transférer un liquide – une substance – d’un récipient à un autre, le langage tenait tantôt de la louche, tantôt de l’écumoire ». 

À la lecture de l’essai de Clément Bénech, nos sensations se recombinent avec celles de l’auteur et nous assistons à l’émergence d’une conception nouvelle de la littérature telle qu’en elle-même. « Pouët, nous voilà bien avancés, en effet. » 

Estelle Ogier

  • Une essentielle fragilité, le roman à l’ère de l’image, Clément Bénech, Éditions Plein Jour, janvier 2019, 176 pages, 13 euros
Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

Copyright © 2013 Zone Critique. Tous droits réservés. ISSN 2430-3097
%d blogueurs aiment cette page :
Lire les articles précédents :
1132_imagediapo-152
A glorious chaotic girl – Marie Beltrami

ALERTE : « Objet Littéraire Non Identifié. » Ainsi s'ouvre le premier roman de Marie Beltrami comme un avertissement adressé à l'auteur qui...

Fermer