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Sorry We Missed You, bouleversant pamphlet social

Sorry We Missed You coverOn a souvent l’impression de savoir à quoi s’attendre avec « un Ken Loach ». Énième drame social diront ses détracteurs, plongée réaliste dans notre société aliénée rétorqueront les fidèles. Avec l’ironie d’un homme qui annonce sa retraite à chaque projet, Loach fait s’accorder les deux camps grâce à Sorry We Missed You. Reprenant les codes quasi-documentaires loachiens, ce film-vérité nous immerge dans le quotidien d’une famille à laquelle on ne peut que s’identifier. Loach projette sur les Turner les maux d’une génération qui, à force de courir après un hypothétique progrès, oublie qu’elle perd son souffle pour ce qui est essentiel. Une leçon de vie, comme de cinéma : du grand Ken Loach.

Sorry We Missed You afficheAuréolé de deux Palmes d’or (Le Vent se lève en 2006 et Moi, Daniel Blake il y a trois ans), Ken Loach fait partie du club des doubles lauréats. À l’instar des Dardenne, le Britannique concourt donc à un troisième sacrement qui n’a, pour l’heure, jamais eu lieu dans l’histoire du Festival. De quoi porter préjudice à Sorry We Missed You dans la course aux pronostics, sans que cela n’entache ses immenses qualités. Parfaitement maîtrisé dans sa mise en scène, comme sur le plan scénaristique, le film possède un allant qui porte le spectateur de la première à la dernière minute.

Acculé par les dettes, Rick Turner signe un contrat zéro heure de chauffeur-livreur. Ce statut proche de l’auto-entrepreneriat existe véritablement en Grande-Bretagne et, sous couvert d’offrir flexibilité et bénéfices à l’employé, il le rend dépendant des taches qui lui incombent. S’ouvrant sur une embauche précaire d’une triste banalité, Sorry We Missed You décrypte les réflexes que notre société a intégrés sans s’interroger sur la chaîne de conséquences qui en découle. Tandis que la presse s’est récemment émue du sort des coursiers à vélo, c’est la livraison de colis que Ken Loach torpille.

 

Deux pans qui s’entrechoquent

Autant centré sur le monde du travail que sur le foyer familial, Sorry We Missed You montre comment ces deux pans du quotidien sont liés. La pénibilité d’un emploi impacte l’équilibre de la famille, et les dissensions qui en résultent rendent, par ricochet, la journée de travail d’autant plus pénible. Un cercle vicieux qui pousse les parties prenantes à bout. La culpabilité gagne progressivement la mère qui estime sacrifier à ses patients âgés le temps dû à ses enfants, tandis que la frustration de ne pas avoir un emploi décent gangrène le chef de famille, en conditionnant ses actions et en transformant son rapport aux siens.

« La classe moyenne parle d’équilibre travail-vie privée quand la classe ouvrière est acculée à la nécessité », Ken Loach.

Passée dans le langage courant, l’expression « se tuer à la tâche » prend tout son sens avec Sorry We Missed You. « Ce système tue », s’est indigné Ken Loach en conférence de presse, rappelant le cas d’un travailleur diabétique qui était allé travailler malgré sa mauvaise santé et qui en est mort. Également préoccupé par ces injustices, Paul Laverty nourrit ses scénarios de véritables expériences. Il a, pour sa part, confié aux journalistes avoir passé une journée aux cotés d’un livreur Amazon et avoir été effaré devant la logique destructrice et déshumanisée que l’employé avait lui-même adoptée.

 

La méthode Loach

Reposant sur une méthode éprouvée, Sorry We Missed You a été tourné chronologiquement et réunit des interprètes non professionnels. Ainsi, Kris Hitchen (Ricky) s’occupait de l’installation d’une chaudière quand il a su qu’il avait décroché le rôle, tandis que Debbie Reynolds, qui campe Abby, était assistante de vie scolaire. Saluons enfin le double sens du titre, « vous nous manquez », qui s’il semble renvoyer aux bordereaux que les livreurs laissent lorsqu’un client n’est pas là, est aussi le cri du cœur des enfants à leurs parents toujours absents de la maison.

  • Sorry We Missed You, de Ken Loach, avec Kris Hitchen, Debbie Honeywood, Rhys Stone et Katie Proctor. En salles au second semestre 2019.

Présenté au 72e Festival de Cannes en Compétition.

 

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