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A l’assaut des géants

© Pauline Le Goff

© Pauline Le Goff

Pauline Bayle et sa troupe de la Cie A tire d’aile relèvent le défi de s’emparer des deux piliers fondateurs de notre littérature occidentale : l’Iliade et l’Odyssée, racontés au plateau par cinq comédiens. Zone Critique a accepté le voyage proposé par la Scala en choisissant l’intégrale, une plongée radicale dans la langue d’Homère et sa fureur.

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Car c’est bien de récit qu’il s’agit, et c’est là la difficulté principale quand on s’attaque à ces deux monstres sacrés sur une scène théâtrale : que faire de l’immensité du récit, de son côté indigeste – dans l’Iliade par exemple, la liste des soldats que l’on transperce à la lance, et de leur manière particulière de mourir, étonnante litanie d’os brisés et d’entrailles sanglantes. Dans l’Odyssée, l’irreprésentable de toutes ces distances parcourues, des merveilles et monstruosités rencontrées… Pauline Bayle opte pour la sobriété, ce qui semble sage. Cinq comédiens en costumes neutres et modernes, quelques chaises, ici l’incarnation est limitée à quelques scènes-clé où les genres s’échangent en permanence, mais on retourne bien vite à la langue d’Homère, ses métaphores et son verbe puissant. Pauline Bayle s’inscrit ainsi dans une certaine lignée de metteurs en scène – je pense ici à la magistrale adaptation en série théâtrale de Luca Giacomoni au Théâtre Paris-Villette l’an dernier, qui lui aussi optait pour les chaises et le récit à plusieurs – qui tentent de retranscrire quelque chose, peut-être, de ce que l’Iliade a pu être à l’époque de sa création : un féroce et tragique récit de batailles conté par un aède aveugle.

C’est tout à l’honneur du théâtre de tenter de renouer avec ce style de narration et de représentation, qui rend à la langue toute sa puissance évocatrice

C’est tout à l’honneur du théâtre de tenter de renouer avec ce style de narration et de représentation, qui rend à la langue toute sa puissance évocatrice et n’a pas besoin d’artifices pour faire surgir les chevaux, les armées, les bateaux et les cadavres. Et dans l’Iliade, ce dispositif fonctionne plutôt bien dans l’ensemble, surtout à mon sens grâce aux ruptures opérées par les moments sur l’Olympe : les dieux, ridicules et pris dans des problèmes de couple et d’ego, nous paraissent bien falots à côté des héros grecs si nobles et courageux. Le ton léger prend alors une teinte encore plus tragique : la machine infernale est dévoilée une fois encore, et l’ironie terrible des dieux qui s’amusent de la mort des hommes.

Le corps et le texte

© Pauline Le Goff

© Pauline Le Goff

Pour évoquer cet irreprésentable de la guerre et de l’errance sur les mers, Pauline Bayle a travaillé la force des images, des face-à-face de corps tendus qui ne finissent que très rarement dans le corps-à-corps, et une écriture de lumières très soignée qui allonge les ombres et aiguise les profils. A cette esthétique léchée répond un jeu de matériaux simple mais efficace : terre, eau, peinture rouge, encre noire. Tout se déroule sur le plan du symbolique : peu d’affrontements directs, beaucoup d’adresses au public, la présence très dense des corps sert surtout de soutien à un texte proféré avec violence et détermination, tout au long des deux spectacles. Et c’est peut-être ce qui finit par lasser, à plusieurs niveaux. Certes, la beauté du texte nécessite qu’on l’entende clairement, dans toute sa force poétique. Certes, il n’est pas question de réclamer d’être divertis par une Charybde et Scylla en trompe-l’œil, un bruit de vagues ou des combats « réalistes ». Mais à force d’être déclamé à pleine poitrine, les subtiles nuances du texte n’apparaissent plus. Il n’y a pas de différence entre une scène intime de Pénélope et Ulysse et une provocation de combat entre Achille et Hector. Ces grands héros ne sont pas si loin de nous ; la force du récit est palpable, encore agissante aujourd’hui, elle nous parle de retour au pays, de paternité, de fidélité, de l’absurdité des conflits humains. Pourquoi alors les cantonner dans un ton tragique forcé, qui lisse tout ? Dans l’Iliade, les moments sur l’Olympe opèrent une mise à distance bienvenue et ajoutent une dose d’auto-dérision qui n’enlève rien à la puissance tragique – bien au contraire ! Cette mise à distance est perdue dans l’Odyssée, et c’est bien dommage.

L’ensemble m’est apparu un peu trop aride, avec des corps qui portent le texte sans le vivre. On aurait aimé plus de chair, mais sans doute l’objectif n’est-il pas là. Pas de méprise cependant : le théâtre sans gros effets et sans machinerie me semble admirable à tous égards, et on doit pouvoir faire advenir une histoire avec rien. Mais pour faire vivre ce récit-là, il faut être un conteur fabuleux. L’entre-deux du conte et du théâtre est à mon sens dangereux, car chaque côté y perd un peu de son éclat. L’énergie remarquable des comédiens nous porte tout de même d’un bout à l’autre de la soirée jusqu’au seuil de la chambre nuptiale d’Ulysse : la performance est belle, même si elle laisse un goût d’inachevé.

  • Iliade + Odyssée, d’après Homère, mise en scène et adaptation de Pauline Bayle, à la Scala Paris jusqu’au 2 juin
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