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Zombi Child : le rapt des âmes

Zombi Child - 3

Avec Zombi Child, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, Bertrand Bonello compose un poème-mystère, troublant et vénéneux, où la cosmogonie vaudoue et le mythe du zombi haïtien submergent de leur force ancestrale un pensionnat parisien.

AFFICHE - ZOMBI CHILD - WEBUn couteau déchire les entrailles d’un poisson-globe, une main anonyme concocte un mystérieux poison : par ce rituel inaugural, traîtrise fraternelle, Clairvius Narcisse est brusquement arraché à la vie, enterré au seuil de la mort et ramené au monde dans un état d’hébétude pour travailler à perpétuité dans un champ de canne à sucre. Privé de conscience comme de parole, il répète le labeur de ses ancêtres sous un soleil aveugle. Clairvius est le zombi haïtien, zombi des origines et des croyances vaudoues qui hantait notamment la pellicule de White Zombie de Victor Haperin (1932).

De nos jours, soit cinq décennies plus tard, sa petite-fille Mélissa est pensionnaire à la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, créée par Bonaparte, celui-là même qui trahit Toussaint Louverture et rétablit l’esclavage sur l’île caribéenne. Cruelle ironie de l’histoire qui amorce un deuxième récit, écho souterrain du premier, où les fantômes de ce passé colonial – évoqués lors d’un cours magistral autour de l’Histoire de la Révolution de Michelet –  viennent déferler sans crier gare, comme un mauvais rêve dont on se réveillerait sans savoir précisément où se situent et la part du réel, et la part du cauchemar. Sur la jungle haïtienne, sur le pensionnat de jeunes filles, une même atmosphère occulte s’empare des corps et des âmes, balancées au rythme des rhapsodies, des poèmes et des formules secrètes – un poème de René Depestre, un texte de Damso, une lettre d’amour enflammée – musique cérémonielle traversant les années et les océans.

Vaudourama

C’est que la zombification n’est jamais très loin, elle innerve le récit, le nourrit de fantasmes et lui donne sa terrible force politique : si le corps de Clairvius désigne une mémoire populaire de l’esclavage, une manière de réincarner, au présent, la souffrance d’un peuple et la condition de sa lutte, jamais vraiment achevée, sa fuite caresse le doux espoir d’une émancipation. Quand la jeune Fanny, camarade de Mélissa et héritière malgré elle des enfants perdus de Nocturama, cherche à exorciser son terrible mal d’amour, elle provoque la collision des destinées, déchirant le voile entre morts et vivants, monde noir et monde blanc, exploité et exploitant. Dans un ultime rituel, son âme ingénue devient l’instrument d’une colère séculaire, sa chair le réceptacle de croyances interdites, métempsychose aussi sublime que terrifiante.