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“Un Français” qui dérange

Un Français

Alban Lenoir, le français de Diastème.

Mercredi 10 juin 2015 sortait le second long métrage de Patrick Asté (alias Diastème), Un Français. Le film « polémique » raconte l’histoire et les déboires d’une bande de skinheads d’extrême droite, des années 1980-1990 à aujourd’hui. Marco, Grand-Guy, Braguette et Marvin tabassent et collent des affiches, ils boivent des coups, font la fête, tombent amoureux, rient et pleurent. Une « bande de potes » que l’on suit sur une trentaine d’années.

10 juin

10 juin

A travers le regard et le quotidien de Marco, le personnage principal, Patrick Asté brosse le portrait de jeunes néo-fascistes et néo-nazis français enclins à la violence et à la haine raciale sans aucune limite. Ils tabassent en rigolant, insultent et menacent dans un bar de vieux maghrébins, ils chantent la Marseillaise un peu partout, un peu tout le temps, se cognent avec des punks, des redskins, etc.

Pourtant,  chacun des protagonistes possèdent une sensibilité qui lui est propre, un caractère personnel qui s’accentue avec le temps. Les amis prendront donc des chemins divergents, le groupe explosera, offrant au spectateur un choix de réponses à la question « Que sont devenus les skinheads des années 1980-1990 ? ».

Marco, comme le titre du film l’indique, est « un français ». Le jeune homme vit chez ses parents dans un petit appartement d’un immeuble moderne. La situation familiale n’aidant pas, Marco se réfugie auprès de ses amis avec qui il extériorise sa violence, sa rage contenue. C’est un skinhead ultra-nationaliste, un nazillon, un vrai, un dur, un tatoué qui arbore un Christ en croix sur le dos ; mais Marco n’est pas le pire de la bande. C’est même un personnage « sensible » du film. Contrairement à Grand-Guy ou à Braguette, Marco ne veut pas aller « trop loin ». Tôt dans le film, après avoir attrapé un petit jeune, un gaucho, ils s’amusent à lui donner des claques et des coups de pieds dans le ventre. Jusque là on se marre… Mais Braguette, se servant de sa ceinture métallique comme d’un poing américain, frappe le jeune au visage, le sang gicle. Les autres se sont tuent, hésitants. On lit dans le regard d’Alban Lenoir, qui incarne avec brio Marco, une détresse, un choc. Le réalisateur nous dévoile au fur et à mesure la sensibilité  enfouie du personnage.

« Que sont devenus les skinheads des années 1980-1990 ? ».

Marco ne semble pas agir par conviction, peu bavard il ne nous livre jamais sa pensée politique ou partisane. Au fil du temps, il perd peu à peu de sa haine, de sa rage, mais traîne tout de même à des meetings privés (car interdits) que son ami Braguette tient devant un public aristocratique ultra-nationaliste-chrétien convaincu. Ainsi, lors d’un cocktail il rencontre Corinne qui deviendra la mère de sa fille. Sa rencontre avec un pharmacien qui lui vient en aide alors qu’il fait une crise d’angoisse (et qui devient une sorte de second père), change peu à peu sa vie. Il s’ouvre au monde, semble respirer, ne hait plus, sans oublier son passé. Il s’éloigne de ses anciens copains, essaie de se ranger. Lors d’une visite médicale, le médecin rappelle à Marco qu’avec les nouvelles interventions laser on enlève très bien les tatouages. Mais le jeune homme s’y refuse. Ce Christ qui couvre son dos lui rappelle d’où il vient et qui il était. Il n’oublie pas, porte sa propre croix.

Grand-Guy, lui fini en prison après avoir tué « involontairement » un cinquantenaire noir, père de famille, en lui faisant boire un pinte de Destop lors d’une fête. Dès années après, Marco lui rend visite en prison. Grand-Guy lui remémore le bon vieux temps, comme ils se marraient à dérouiller tout ce qui bougeait… Instable psychologiquement, il supplie Marco de « leur » dire qu’il ne voulait pas tuer, que « c’était pour rigoler ».

Marvin, certainement le plus paumé de la bande et véritable ami de Marco, sensible lui aussi, trouve son échappatoire dans l’héroïne et le soutient de Kiki, sa copine. Perdue elle aussi, elle s’en ira travailler en province. Kiki est un des rares personnages féminins du film.

Braguette, la tête pensante du groupe, de loin le plus extrême, convaincu et honnête avec lui même, se radicalise de plus en plus après avoir été blessé aux jambes et se lance dans une « carrière » politique et médiatique, tenant un discours idéologique proche du néonazisme, saluant les camarades qui tuent les arabes, les noirs, etc.

Marco traverse l’histoire des groupuscules d’extrême droite. Le film retrace toutes les périodes et les faits marquants de ces mouvements radicaux

Marco traverse l’histoire des groupuscules d’extrême droite. Le film retrace toutes les périodes et les faits marquants de ces mouvements radicaux : les agressions gratuites des skinheads envers les « non français » et autres gauchistes, pacifistes, etc., les affrontements entre skinheads et punks, les bagarres de rue, véritable guerre de territoires, entre skinheads et redskins, les « incidents » (cf : Jean-Marie Le Pen) et notamment la mort de Brahim Bouarram le 1er mai 1995 noyé dans la Seine, le soutient de certains milieux aristocrates, la montée du Front National, jusqu’aux plus récents événements de la « Manif pour tous ».

Un Français est un film cru, tout d’abord de par l’histoire qu’il raconte, son sujet et du problème qu’il pose. Diastème s’interroge sur la manière de sortir de ce cercle de violence via son personnage, seul et marqué à vie. Rendue par une esthétique réaliste, la violence aussi bien physique que morale de nombre de séquences n’en fini pas de nous déranger. La caméra souvent à l’épaule semble parfois être une caméra embarquée, le regard d’un témoin. Il y a une forte impression d’immersion, parfois même de confusion lors des scènes de bagarres. Le réalisateur a recours à de nombreux plans longs ou plans séquences pour renforcer cette impression de réalisme, et lorsque la violence explose, la caméra continue de tourner, jusqu’au bout, jusqu’au dernier coup… Un Français  est un film important et réussi qui, par la fiction et le talent certain du réalisateur en matière de mise en scène et de direction d’acteur, montre et dénonce cruellement les méandres de la France.

  • Un français de Diastème, avec Alban Lenoir, Samuel Jouy, 10 juin 2015

Vanya Chokrollahi

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