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Les Misérables : fable urbaine contre le misérabilisme

les misérables coverDifficile de faire un film de banlieue dépourvu de clichés ou de complaisance. L’inside-man Ladj Ly, qui a grandi à Montfermeil, relève brillamment le défi avec Les Misérables. Un long métrage qui emprunte son titre à Victor Hugo et qui dénonce, un siècle et demi après le roman, le sort désastreux réservé aux laissés-pour-compte de la société. Film témoignage à la fois juste et haletant, il est l’une des pépites de la Compétition qu’on aimerait voir au palmarès du 72e Festival de Cannes.

les misérables affiche« Ma démarche a toujours été de montrer des réalités », explique Ladj Ly, quand on l’interroge sur son envie de filmer la ville précarisée de Montfermeil, qui a d’abord servi de décor à ses documentaires. Pour sa première fiction au format long, le cinéaste reste fidèle à ce crédo et prolonge son court métrage éponyme de 2017. Nommée aux César, cette genèse de 16 minutes – portée par le même trio d’acteurs que dans la version longue – a été diffusée librement sur internet. Cette volonté de rendre ses films accessibles au plus grand nombre n’est pas récente pour Ladj Ly, qui avait fait de même avec ses précédentes œuvres, avant l’émergence des plateformes de streaming.

C’est en amont de ce court métrage que commencent les prémices des Misérables. En 2005, Ladj Ly est, comme le reste de la France, frappé par l’embrasement général des banlieues suite à la mort de deux adolescents dans une course-poursuite avec la police. À ceci-près qu’il est aux premières loges. Témoin averti de la tension omniprésente qui règne dans ces zones marginalisées, le réalisateur retranscrit en images une part de son vécu avec Les Misérables. Si le propos du film n’est pas d’être didactique, il est de montrer les rouages de clans qui cohabitent au sein de ce territoire hostile, régi par des jeux d’influences qui n’ont rien à envier à Game of Thrones. Jeunes collégiens, groupes de copines, représentants politiques, forces de l’ordre… Tous collaborent tantôt, se déchirent ensuite, et se trahissent souvent.

Les plans nerveux se succèdent, capturés en cadrage rapproché, caméra à l’épaule, pour restituer l’atmosphère d’une police sur le qui-vive.

Cette mise en scène s’applique à la scène d’ouverture, qui montre la foule célébrant la victoire de la France au mondial. Elle fait écho à un final dont on taira évidement la teneur, si ce n’est qu’il boucle la boucle de ce drame moderne sur une note éloignée des images festives de liesse populaire du début. Via ces premiers instants de film, Ladj Ly rappelle que les jeunes de banlieue ne devraient pas être cantonnés aux quartiers. Dès lors que le spectateur pénètre dans la fameuse cité des Bosquets, il est à l’intérieur de la voiture de patrouille de la BAC où la défiance est le maître-mot.

 

Sensibilité et authenticité

Le terme « banlieue sensible » est généralement employé par les JT pour nommer la violence sans la nommer, avec paradoxalement un penchant au sensationnalisme. Ladj Ly choisit, lui, de montrer cette violence en le faisant de manière sensible. Là est tout le parti pris de ce film qui respire l’authenticité et qui embarque le spectateur jusqu’à un climax à couper le souffle. « Là-bas, les gens n’arrivent plus à se parler et c’est ce qui est le plus grave », a confié Ladj Ly en conférence de presse. Une absence de communication et une empathie rompue qui expliquent les dérives qui ponctuent l’histoire, co-scénarisée avec Giordano Gederlini et Alexis Manenti qui campe « Cochon Rose » à l’écran. Afin de créer une émulation positive dans les quartiers, le cinéaste a monté ce qu’il lui manquait du temps de ses années de vidéaste amateur : une école de cinéma.

 

Jouer collectif

Lui qui est un proche de Mouloud Achour – qu’il a convié à monter les marches avec lui et à qui il adresse un clin d’œil dans une séquence fugace – s’est entouré de sa « clique » pour ses débuts au format long. Cet entourage s’est constitué autour du noyau dur Koutrajmé (court métrage en verlan), collectif dont font partie Kim Chapiron et Romain Gavras, qui présentait sa comédie de banlieue Le Monde est à toi en ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs l’an dernier. Sans manichéisme, ni volonté moralisatrice, Ladj Ly emploie le septième art pour son utilité la plus noble, alerter.

Si riche soit-il en termes de potentiel dramaturgique, le film de banlieue reste un registre qui effraie. Entre le mastodonte La Haine, qu’aucun film ne semble pouvoir égaler, et le néant des productions actuelles, la banlieue est sous-représentée au cinéma. On peut donc remercier Ladj Ly de s’y confronter avec talent et s’empresser de retenir son nom !

Présenté au 72e Festival de Cannes en Compétition.