Carnet du clinicien Destouches

louis-ferdinand-celine

En ce troisième dimanche de confinement, la rédaction de Zone Critique a été contactée par le docteur, visiteur médical et romancier Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, qui tenait absolument, après Monsieur le vicomte François-René de Chateaubriand, à partager avec nos lecteurs ses opinions et son ressenti face à la grave crise sanitaire qui touche l’hexagone depuis maintenant plusieurs semaines. Si nous avons accepté avec entrain cette proposition émanant d’un écrivain de renom, nous tenons néanmoins à préciser que le comité de rédaction de la revue laisse au Dr. Destouches l’entière responsabilité des propos que vous vous apprêtez à lire.

À Gilles Le Muisit

Sont tous sur le pont… Les m’as-tu-lu… Gendelettres… Jean-Foutres… Cocktailisants cocus… Mondains marles aux culs mous… Qui se prennent pour des raffinés… Mabanckul… Traquenard… Moimoid… Darebiensec… Yann Moite… Toute la grande clique gallimerdeuse… Tous les plus troufignolisants empapaouteurs de phrases y vont de leurs petites confidences de confinement… Moimoitisent à qui mieux mieux… Arrosent le popu de leurs pénibles paragraphes bourgeois… Rédigés brevet des collèges… Appris sans cœur… Régurgités chromos… C’est rien qu’un tas de cafouilleux gougnafiers !… Tous !… Petits maîtres ès putanat… Vilains marchands de mots… Grands margoulins du galimatias… Mais le public français… Lui… Qui s’y connait en toc, camelote et simili… Qu’est… Comme chacun sait… Le plus exorbitant ramassis d’abrutis… Qui dans l’aberration n’égale aucune autre peuplade sublunaire… Il adore ça qu’on se foute de lui !… Qu’on l’estourbisse, positivement !… Il en jubile !… Il en redemande encore de la ration de récit chiatique de son bien-aimé courtisan… Calfeutré dans sa baraque Côte d’Azur… Embusqué en campagne… Passy-la-coquette… Toute cette clique de maquignons… Vocabulant sur tous les tons… Dans le fond… Ils me gondolent bien… Quand je vois leurs pharamineux labeurs… Leurs mammouthééns efforts d’écriture… Pour cracher rien qu’une petite giclée sans style… Confinée… Bien stérile… Tout à l’égo… Alors, tout bien vu… Après tout… Pourquoi pas moi aussi ?… Pas plus con qu’un autre, le Ferdine… J’ai pigé la tambouille !… La recette successfull

Je tiens mon journal donc… Mais pas depuis mon domaine… Non !… J’ai pas de propriétés… Ni terres… Ni serfs… Je laisse ça aux contestataires… De Paname même que je le tiens mon journal !… Du cœur des choses… Chroniqueur je suis… Toujours !… Du réel que je parle… Uniquement !… Le réel je le regarde bien dans les mires… Ces temps-ci… À la Pitié… Où je suis toubib… L’affaire est en train de virer fienteuse… Super déplorable… Les hôpitaux tournent mouroirs… Les polycliniques léproseries… Ça défile au pas de charge… Sur les brancards… Et v’la tous les jours de nouveaux ahuris qui se présentent… Fiévreux… Agités… Incommensurablement tumultueux… Sachant plus comment qu’ils se nomment… « Docteur ? C’est le Covid ? Docteur ! Je l’ai ? Docteur, dites ? Je vais tenir le coup ?! » Des vieillards surtout… Tout au bout de la vieillesse… Trébuchants d’appréhension… Tremblotants… Morfondus de cette chinoiserie soudaine… C’est un fameux foutoir… Comme on en avait pas vu depuis Dagobert… Pas imaginable… Le vaccin est pas là… Les lits non plus… Les masques manquent… Les infirmières s’arrachent le crin… Ça s’étrangle plein les couloirs… Une vraie parousie… Manquent plus que les flagellants !…

Des jeunes aussi… Y’en a qui se radinent… Des qu’ont pas voulu écouter… Qui sont sortis promener… Jouer les jolis cœurs… Retrouver l’Yvette au paddock… Pour se mettre au chaud… Ou rejoindre le troquet… Faire musette… Avec les compères… Bien que je les aime guère… Je les soigne aussi… Les jeunes… Comme je peux… Mais je peux pas grand-chose… C’est toujours le même triumvirat qui se présente… La grande fatigue d’abord… Le coma par la suite… Et puis… Quand y sont bien raides… Tout à fait en bout de course… On les range dans des petites boites… Et direction la patinoire !… Baroud d’honneur !… Pfuit !… Roulez vieillesse !… Ils ont pas eu le temps de s’enrhumer… Sont morts à chaud… Conservés au frais !…

Je fais le pitre là… Pour détendre un peu… Mais ça m’amuse pas du tout… Croyez-moi bien… Hier c’est Madame Bérenge qu’est morte… À quatre-vingt-trois berges et mèche… Toute entuyautée… Chambre 407… Bout du couloir… Elle était bien bonne Madame Bérenge… Et affable avec ça… Pas du tout crevarde acariâtre… J’allais souvent la visiter… Entre deux malades… Bien patraque qu’elle était… Je m’asseyais sur son plume et puis on causait… Comme ça… Parfois je lui tenais la main un peu… Elle aimait bien… Elle souriait… L’air absente… L’air de rien… Elle se tenait calme… Comme une très vieille et fidèle et gentille bête qu’aime qu’on la caresse… C’est drôle comme l’infini des êtres est facilement au bout des doigts… Alors hier quand on est venu me trouver en salle de garde… Pour m’annoncer… Ça m’a causé bien du chagrin… Elle attendait Pâques… Bien patiemment… Elle le verra pas son petit Jésus descendre… Les choses sont bien faites… C’est elle qu’est montée…

Je tourne salement croque-mort depuis quelque temps déjà… Bien malgré moi… J’ai jamais eu la vocation… Je constate seulement que c’est pas brillant… Cette calamiteuse débâcle de carcasses… Que ça vire au bien chancreux capharnaüm, au vrai casse-pipe… Qu’on est dans de beaux draps… Mais attention !… Si caves qu’on soyes… Les représentants du peuple souverain ont parlé !… Ils pouvaient pas s’empêcher… Incontinents qu’ils sont… Ces délégués aux bavardages… Dans cette croisade du genre sanitaire, il s’agit en quelques semaines de faire tomber les statistiques et de présenter au monde quelque chose de bien convenable… Alors hardi petits !… Sus au virus !… Nous sommes en guerre !… Comme qui dirait… Lavez-vous les pognes !… Frottez-vous le fias !… Confinez-vous les uns les autres !… Nous… De la profession… On sait bien les salades que c’est… Que ça recommencera… Que ce sera pis encore… Que c’est qu’un massacre à crédit… Une bien immense déroute en sursis… Mais le quidam… Lui… Se frappe de rien… Il est… Comme toujours… Le plus con têtard qu’on aura jamais foutriqué sous la calotte de tous les cieux !…

Le Macromignon et toute sa smala se foutent bien du destin de vos alvéoles… Vous verrez… Quand ça repartira façon scorbut… Choléra… Fête aux bubons… Qu’ils en licheront des hectolitres, eux, du bon sérum… À s’en faire péter la sous-ventrière… Glouglou !… Glouglou !… Les glaouis bien au chaud… Mais vous… Les puent-la-sueur… Les riquiquis… Walou !… Rien !… Makache !… Jupiter condescendra pas… Ils vous enverra des vitamines !… Trois pilules par jour !… Et des gouttes !… Vous permettez ?.. Vous promettez ?.. Vous les prendrez ?.. Parce que le remède bien efficace… C’est au pouët que vous pourrez vous le ranger… En revanche… La kermesse des broncho-pneumopathies asphyxiantes… Mes zigues… Ce sera tout rien que pour vous !… Vous verrez bien comment que l’on danse au grand cimetière des bons enfants… Mais attention !… Pas de méprise !… Palinodies… Me faites pas dire ce que j’ai pas dit !… Le peuple, tout garroté qu’il soit, est tout aussi pourri que ses maîtres… Gueulard et tapageur… À l’ouverture des commerces… Ses arrivées en fanfares… Ses impayables tohu-bohus… Façon tambours du Mato Grosso… Bon qu’à faire des esclandres au rayon raviolis… Le populo… Des insurrections au Leclerc !… À provisionner frénétiquement… Les scènes des premiers jours… Dites donc… Ces raffuts… C’était à rire… Le français il est comme ça… Monticules de torche-culs calés fond du caddy… Content de lui… Vous lui annoncez l’Apocalypse… La suprême épidémie maousse… Et il pense qu’à son troufion !… Vous vous braquez là… Je sens… Niez pas !… Sinistre sire que vous me trouvez… Anarchiste affreux… Plus drôle du tout… C’est pour de rire !… Allez !…

Mais la grande cocasserie… Dans toute cette cosmique chierie… C’est l’animal qu’est base de tout le boucan… Le comique fourmilier… Le pangolin qu’il se nomme !… Oui… C’est ça… Ah !… Lui… C’est son quart d’heure… Tout le monde le bigle… Cligne de l’œil… Étonné d’abord par sa tournure… À cette drôlerie d’animal écailleux… Un tiers tapir… Escargot sur les bords… Ornithorynque un peu… C’est que le bon Dieu a de la suite dans les idées… Pour fabriquer un fourbi de cette engeance… Remarquez bien… Entre nous soit dit… Là… Comme ça… Le mandarin non plus il est pas à court de pensées créatives !… Aller noyer cette bestiole dans le potage… Mijotée façon pot-au-feu… Avouez tout de même que c’est pas banal… Fallait y songer !… Pauvre bête… Il a le destin pénible… Le pangolin… Ça me fout l’âme en pelote… Tiens… Quand j’y pense… À ce noble et pudique animal… À ce pauvre quadrupède innocent… Éminemment pacifique… L’injustice pour cette sacrée bestiole… Moi je le comprends l’animal… Parfaitement !… Remarquez… Être accusé de tous les maux… Traqué !… Hué !… Conchié !… J’ai connu… N’est-ce pas ?.. Tout pareil… Je crois qu’on s’entendrait bien… Tous les deux… Allons donc… Je digresse comme une vieille chaisière… Je délaye… Je sens que je vous perds en route… Je reviens à mon affaire… À l’hôpital que j’en étais donc… Et aux patins à glace…

L’autre jour en salle de repos les internes avaient plein d’idéâs… Comme ça… Jeunesse… Le Mimile et puis Totor surtout, le brancardier… Sur l’hygiène personnelle qu’ils dégoisaient si bien… Tergiversaient… Les bizuts… J’ai laissé dire… Se laver les pattes est du domaine de l’élémentaire… Pas moi qui le dit… Semmelweis !… Mais c’est pas ça qui l’éradiquera le grand virus… Ça le ferait même plutôt marrer… Le bacille… Toutes nos ablutions préventives… Ce n’est jamais mauvais… Remarquez… Un peu d’assainissement… Mais insuffisant tout à fait !… Vous iriez, vous, batailler un Panzer au couteau suisse ?.. Une armée de cure-dents… Je nie pas… C’est déjà quelque chose… Enfin ça vous gagne pas Austerlitz !… Faut être bien fol pour aller se mettre dans le caisson qu’une goutte de purée hydroalcoolique, deux kleenex et trois semaines de captivité citoyenne vont dissoudre le problème… Je l’ai exposée moi… La solution… La seule… Dans une communication tout ce qu’il y a de sérieuse… Et bien scientifique encore… Pas jobarde du tout… Pas poésie pour un sou… Dans La Presse médicale… Et en 1929 même… Date pas d’hier… « Deux expériences de vaccinations en masse et per os contre la typhoïde » ça se nommait mon thérapeutique pensum… Pas petit Diafoirus ergotant non plus, hein !… Clair !… Précis !… Allez-y voir mes conclusions si ça vous chatouille de comprendre un peu… Allez !… Bast !… Assez parlé médecine maintenant… J’y passe toutes mes sales journées… Derrière mon tablier… À palper des poitrails… Parlons un peu de moi plutôt… Môa… Je sens que ça vous titille…

Le soir… Bien abattu par ma besogne… Et par les vilénies que j’ai vues… Quand je rentre… Rue Poliveau… Après le service… J’ascensionne mes six étages… Et de là-haut… Où je me trouve… J’entends les chiards du deuxième qui font la pagaille… Les pauvres marmousets… C’est pas bien accommodant… Être encagés entre quatre murs… Les voisines d’en face aussi… Je les regarde… Deux petites jeunes filles… Bien gracieuses dans leur genre… Font un peu d’exercice… La nuit… Dans le salon… Affriolantes… Piqué !… Levé !… Demi-pointes !… Sarabandes… Farandoles… Entrechats… Ça se trémousse courtoisement… Ça s’agite dans le rythme… Quel agrément !… Ça vous fait bien passer l’ennui pareil spectacle !… Et puis y’a leur chien aussi… Un bel husky… Tout blanc comme les steppes… Sur la terrasse il se trouve… La truffe dans les pots de fleurs… Toujours !… C’est sa manie au clébard… De farfouiller dans les narcisses… Il cherche un peu de nature très certainement…

Voilà comment je m’occupe donc… Pas plus mal qu’un autre… Pas la télé dans mon gourbi… Ni TSF… J’apprécie pas ces fétiches-là… L’écran chéri c’est jamais que le miroir de votre propre connerie… J’aime mieux regarder par les fenêtres… Voyeur un peu… Comme tout le monde… Et puis il y a encore… Quelques heures plus loin… Tard dans le soir déjà tombé… Y’a ce long silence des rues désertes… Qui me plait bien aussi je dois dire… Le malheur a parfois de bons côtés… Le grand urbain… L’excité trottinant d’un métro l’autre… Zigzaguant entre deux crottes… Que ça lui apprenne le calme un petit peu… Et la solitude aussi… Tout doucement… Que ça le prépare au trépas… Lui donne un avant-goût… Que ça le rende patient… Je dois dire que ça me met en émotion… De me dire qu’il sortira de là un peu moins vache peut-être… Un peu moins paltoquet… Moins terriblement entortillé sur lui-même… Les grandes tristesses et souffrances affreuses… Y’a que ça pour vous grandir un être…

Allez mes petits gonzes… Je vous salue bien !… Les affaires reprennent… Ça gesticule en vis-à-vis… Les jouvencelles repartent en arabesques… Charmants froufrous… C’est le retour dans les transes !… Je suis aux premières loges du ballet adorable… Alors je me sens très concerné… Tout émotionné même… Par ces petites fées… Entre le berceau et la tombe, quand un peu de grâce se présente dans l’existence, faut pas laisser passer le moment… Je termine en courtoisie considérable donc… Panache et coup de chapeau… Je vous prie… Illico presto… De ma grande ébouriffée plume, je frôle le tapis… Vaste révérence… Votre favori goliard et très déférent serviteur !…

Confinement vôtre,
Louis-Ferdinand Céline

Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

Copyright © 2013 Zone Critique. Tous droits réservés. ISSN 2430-3097
Lire les articles précédents :
838_vian_tabou
Les cent sonnets de Boris Vian – Le rimailleur impertinent

  De son vivant, les écrits de Vian connurent surtout un succès de scandale lié à son double littéraire, Vernon...

Fermer