Pour que tu te perdes dans le quartier – Modiano

modiano-en-1996Pour célébrer la fin de ce confinement, Zone Critique vous présente en exclusivité les premières pages du prochain roman que Patrick Modiano aurait pu écrire Pour que tu te perdes dans le quartier. Ce roman n’est pas un récit linéaire mais une exploration de la mémoire, une occasion de prendre acte de l’effet de l’épidémie dans nos vies. 

Au début ce n’est presque rien. Comme une mouche que vous chassez d’un geste distrait et dont vous ne percevez pas tout de suite l’insistance. Revenu d’un long déjeuner, Lucien Bascott parcourait d’un œil somnolent le journal qu’on lui avait déposé, comme chaque jour, à son bureau. À l’avant-dernière page, un nom venait de retenir son attention. Il se rejeta doucement en arrière dans son fauteuil et ferma les yeux comme pour tenter de s’en défaire, bien disposé à se laisser plutôt envahir par l’assoupissement qui le gagnait. L’unique fenêtre qui donnait sur le boulevard de Port-Royal était légèrement entrouverte et un peu d’air chaud venu du dehors circulait dans la pièce. Il affectionnait particulièrement ce temps caniculaire des derniers étés. Mais le nom qu’il venait de lire, insistant, l’empêchait de sombrer complètement dans la torpeur de l’après-midi. De vagues éclats de voix et quelques applaudissements au son mat lui parvenaient en plus maintenant de l’extérieur. Légèrement contrarié, il sortit à regret son petit carnet noir à spirales et recopia avec soin les caractères aperçus dans la rubrique des disparitions. Bernard Dupré. Pourquoi ressentait-il cette gêne ?

Avec ce nom lui revenait en mémoire l’étrange printemps de l’année 2020 où le temps semblait s’être momentanément figé. Depuis lors, un léger voile uniforme s’était déposé sur ces journées, qui avaient fini par rejoindre dans son imaginaire d’autres périodes bien plus anciennes de sa vie. Bernard Dupré faisait partie de ces personnes dont il se rappelait un jour avoir croisé le chemin sans que leur évocation ne fasse d’emblée ressurgir aucun souvenir précis. Tout juste pouvait-il leur associer une année, une saison. D’autres noms, souvent évanescents, formaient un halo autour d’elles. Avec Bernard Dupré, réapparaissaient ainsi celui d’une femme, Vinciane Kornprobst, et des noms de lieux, la rue Cassini, le boulevard Arago et la rue du faubourg Saint-Jacques. L’ensemble constituait une sorte de constellation qu’il avait du mal à relier à d’autres moments du passé. Et encore, il n’avait affaire qu’à des astres épars, reliés par d’invisibles lignes.

Le point le plus tangible lui semblait être l’appartement qu’il occupait alors au 3 bis rue Cassini. Un meublé qu’un ami avait mis à sa disposition. La première fois qu’il était venu, il avait été surpris par le velours bleu suranné qui recouvrait les marches de l’escalier. À l’intérieur, un lit aux barreaux de fer forgé et aux draps vert pâle occupait l’essentiel de la pièce. Dans un recoin, un réchaud dont il s’était servi plus qu’il ne l’aurait d’abord cru. Il avait vécu là tout le temps du confinement. Différents détails lui étaient précisément restés en mémoire. Comme le judas, rare ouverture sur l’extérieur. Ou la cheminée, condamnée. Fermée par une plaque de fer noir, et dont le bas était orné d’une coquille Saint-Jacques. Sur le dessus, gisait un curieux morceau de tissu légèrement bombé et flanqué de deux élastiques. Il n’avait pas vécu difficilement la solitude de ce réduit, non. Il avait plutôt tendance à apprécier qu’on le laisse tranquille, occupé qu’il était à habiter le passé et à voir les lieux qui l’entouraient peuplés de souvenirs. D’ailleurs, il était revenu volontairement s’installer dans ce quartier de sa jeunesse, à l’intersection de trois arrondissements qui ouvraient autant de lignes de fuite possibles, vers le 5ème, le 13ème et le 14ème. En revanche, lui qui marchait habituellement de longues heures chaque jour avait soudainement dû se limiter à l’heure quotidienne autorisée et aux quelques rues autour de la rue Cassini, devenues une sorte de périmètre de sécurité, entouré de rubalises fantomatiques.

Lucien Bascott remontait à présent le boulevard de Port-Royal. Les voitures et les piétons étaient rares en cette période de l’année, à plus forte raison par la chaleur de cette après-midi. Il se souvint alors des sorties qu’il s’accordait. Mais il avait du mal à fixer un moment précis. Des images vagues du boulevard, vide, en pleine journée, et sous une chaleur inhabituelle pour le mois de mars, ou de nuit, encore plus calme que de coutume, lui revenaient, indistinctes. Une image pourtant s’arrêta un peu plus. Une nuit, alors qu’il était assis depuis un moment sur l’un des bancs vert foncé que l’on voit sur les boulevards, trois hommes étaient arrivés à moto, phares allumés, puis étaient venus à sa rencontre. « – Lucien Bascott ». La voix qui l’avait interpellé résonnait encore dans sa mémoire. Il avait d’abord voulu éviter l’échange, mais la même voix s’était élevée, un peu plus forte qu’auparavant et répétant son nom. Pour l’amadouer sans doute, l’homme s’était présenté. Bernard Dupré. Il recherchait une certaine Vinciane Kornprobst. Mais Bascott n’était pas tout à fait sûr que ce soit bien lui. Peut-être confondait-il avec une apparition plus ancienne, du temps où il allait au restaurant universitaire situé à quelques pas. Il n’était certain que du lieu, au croisement du boulevard Arago et de la rue du faubourg Saint-Jacques. Car il se souvenait distinctement du haut mur de la Société des Gens de Lettres, à l’angle, qu’il avait regardé fixement. La muraille d’où l’on aperçoit poindre le faîte de grands arbres lui était apparue comme le signe d’un refuge inaccessible, solidement isolé du reste de la ville. Ce lieu l’avait toujours intrigué. Comme souvent alors, il aurait voulu se dérober, prendre la fuite. Franchir la muraille. Ou bien encore embarquer à bord du véhicule de secours aux lumières bleues qui traversait à ce moment même le boulevard en silence. Mais il ne pouvait esquiver les trois hommes qui s’étaient maintenant rapprochés de lui. Alors, il lui semblait qu’il avait tendu son attestation de déplacement en guise de laisser-passer.

Il avait rencontré Vinciane Kornprobst quelques semaines plus tôt, dans un café. C’était une pasticceria où l’on servait ces petits biscuits à la mode italienne, toute en longueur, habillée d’un mur de pierres apparentes et de discrètes claires-voies de bois clair. De larges lampes étaient suspendues au-dessus des tables. Au fond, où il s’était installé, on pouvait échapper à la lumière du dehors. Elle était venue lui parler au moment même où il rangeait son calepin. Immobile d’abord devant lui. Puis à ses côtés. Elégante malgré tout dans son grand manteau vert. Elle voulait lui parler d’une histoire confidentielle, dont certains éléments lui manquaient pourtant. Elle lui écrirait plus tard. Ce n’était pas la première fois qu’une inconnue venait avec insistance lui livrer une affaire personnelle. Mais peu de temps après, la fermeture des restaurants et des débits de boisson avait été décrétée pour une durée indéterminée. Et il se souvenait de cet échange comme d’un dernier café, d’une ultime rencontre. Rétrospectivement, il lui semblait que leurs silhouettes étaient restées depuis aux mêmes places, suspendues pour l’éternité avec cette histoire entre eux, en apesanteur. Il l’avait ensuite raccompagnée à la station de RER, longeant les murs en brique de l’hôpital Cochin. Des semaines plus tard, pendant le confinement, il avait reçu ce message qu’il avait d’abord trouvé énigmatique : « rdv ce soir 2h fb St-J x bd A ». Le message était signé d’une simple initiale : « V. ».

D’un côté du banc, en pleine nuit, il échangeait de courtes phrases entrecoupées de longs silences avec Vinciane Kornprobst, assise de l’autre côté. Un rectangle blanc léger, presqu’immatériel, recouvrait la partie inférieure du visage de la femme et estompait ses rares paroles. À un moment donné, elle fouilla dans son sac à main et en sortit un paquet de lettres soigneusement enveloppées de papier kraft. Elle le lui tendit d’un geste direct qui l’intrigua. Sans savoir exactement pourquoi, il se sentait coupable de le tenir entre ses mains. La présence diffuse de la prison de la Santé à quelques centaines de mètres l’oppressait. Il se sentait pris au piège de cet étrange triangle de Paris, entre l’hôpital Cochin, la Santé et l’Observatoire. En état d’observation. Maintenant qu’il y repensait, il lui semblait qu’elle se sentait en alerte cette nuit-là, les gestes un peu brusques. Les trois hommes étaient peut-être venus la chercher dans la foulée. À moins que ce ne fût une autre nuit, plus tard, quand il était revenu s’asseoir sur le même banc.

Il n’avait plus eu aucune nouvelle d’elle ensuite. Le paquet de lettres était entreposé dans un coin de la chambre. Au bout de quelques jours, il faillit l’ouvrir et en lire une au hasard. Mais il renonça, et le reposa au même endroit. Une fine couche de poussière s’était déjà déposée tout autour et en délimitait l’emplacement. Il lui semblait qu’en le laissant là, à cette place bien définie, le temps des rafles ne viendrait plus faire irruption dans le présent. Mais le temps, pour lui, continuait irrémédiablement à se distordre. Il perdait peu à peu le rythme des journées. Aujourd’hui encore il n’était pas bien sûr que ce moment ait réellement existé. Seuls les applaudissements qu’il entendait chaque jour aux balcons en début de soirée lui rappelaient l’existence d’une vague régularité, hors de cette atmosphère ouatée où il avait perdu tout repère. Dans la rue, les rares personnes qui se risquaient à sortir étaient désormais toutes étrangement affublées de masques.

Le soir, Lucien Bascott resta de longues heures dans son bureau. Il regardait par la fenêtre les quelques véhicules qui passaient sur le boulevard, et le banc vert délaissé. Sans comprendre pourquoi, il repensa à la vitrine de l’armurerie devant laquelle il s’était arrêté il y a peu. On y vendait du matériel d’entretien, des boîtes de graisse, des baguettes et des écouvillons, ces petites brosses cylindriques destinées au nettoyage des fusils. Dans le reflet, un visage lui était vaguement apparu. Il eut brusquement l’impression que c’était Bernard Dupré. Il n’avait pas osé le suivre dans la boutique. Il lui faudrait maintenant s’accommoder au moins jusqu’à l’aube de cette mouche qui ne le laissait décidément pas en paix.

Patrick Modiano

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