Sauver l’hôpital

Lors de la dernière séance plénière de l’Assemblée nationale législative, M. Victor Hugo, pair de France et député, est monté à la tribune et a prononcé un discours dont nous gageons qu’il demeurera dans la mémoire de tous les français. Grâce à la bienveillante amitié que l’illustre poète porte à l’un des membres de notre rédaction, nous sommes très heureux de vous présenter ce texte en exclusivité. Nous nous sommes permis d’en retirer les traditionnelles mentions des réactions du public, afin d’en faciliter la lecture.

Discours à l’assemblée nationale législative
Par
M. Victor Hugo, pair de France, député.

    Je ne suis pas, Messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la maladie en ce monde ; la maladie est une loi de la nature ; mais je suis de ceux qui craignent que l’on puisse fort bien détruire l’hôpital public.

Remarquez-le bien, Messieurs, je ne dis pas transformer, détériorer, saboter, torpiller, je dis détruire. L’hôpital public, c’est la société qui dit à l’homme : « toute vie par elle-même vaut d’être préservée ». L’hôpital public, c’est le tout qui dit à la partie : « tu peux compter sur moi ». Quelle grandeur ! que l’on entend de moins en moins, dans ces mots simples : service public. Et d’abord, quelle grandeur dans ce mot de « service » ! Grandeur encore que la société puisse dire à chacun de ses membres : « je suis à ton service ». Tous les droits des individus se payent d’un devoir. Ceux de l’État également. L’hôpital est peut-être le plus beau, et sans doute le plus nécessaire, de ces services que la communauté se doit de rendre – oui, Messieurs, je dis bien : rendre ! – aux citoyens qui la composent. À la porte d’un service public doivent disparaître les privilèges de l’argent. L’hôpital public, et l’école, ce sont des sanctuaires consacrés ; et les inégalités sociales n’y doivent pas pénétrer, pas plus que, disent les légendes, les vampires ne peuvent mettre un seul pied dans les lieux de cultes sans tomber en poussière. Oui ! comme jadis les chapelles, et les églises, et les cathédrales, l’hôpital public mérite le beau nom, dévoyé désormais, d’asile. Et d’abord, d’asile contre les inégalités, d’asile contre le despotisme de l’argent, d’asile contre le cortège funèbre de malédictions qui marchent derrière ce plus terrible de tous les privilèges, plus terrible encore car plus tenace que celui de la naissance, je veux dire : la richesse.

Donc l’hôpital, c’est l’asile.

L’asile, c’est l’asylum des latins. C’est le lieu inviolable.

Là ne pénètrent ni riches ni pauvres, mais des hommes seulement, qui gémissent dans des corps douloureux, et qui implorent le soulagement au moins, la délivrance peut-être.

Le droit d’asile, Messieurs, fut formalisé par le code de Théodose, en 419. Puis il fut confirmé, précisé, renforcé par le concile d’Orléans en 511. La chose est ancienne, la chose est auguste. Que dit ce droit ? Il dit que tout proscrit, tout banni, tout maudit qui se réfugie dans une église ne peut en être tiré de force, pas même par le bras tout-puissant du roi ou de l’empereur. Messieurs, je ne vous propose pas une métaphore, je vous propose une analogie. L’État prend soin des corps, et Dieu prend soin des âmes. Il est beau que l’État fasse à Dieu sa part – mais qu’il n’oublie pas de faire la sienne ! Les maladies de l’âme regardent Dieu ; celles du corps regardent l’État. Dieu a les prières ; l’État a les impôts. Il me semble que c’est beaucoup.

Les maladies de l’âme regardent Dieu ; celles du corps regardent l’État. Dieu a les prières ; l’État a les impôts.

Je n’ignore pas, Messieurs, que la situation de la France aujourd’hui est dramatique. Je vous parle sans masque, car enfin je n’ai pas écrit L’Homme qui rit pour paraître au-devant de vous comme un homme sans visage. Quant à mes mains, elles sont propres dès toujours, puisque je ne suis pas membre de ce gouvernement qui ne veut pas m’entendre, et qui tous les jours salit les siennes un peu plus, en même temps qu’il exige de la population qu’elle se les nettoie toujours plus frénétiquement. Lady Macbeth aussi avait, après un certain crime, l’obsession furieuse de la propreté de ses mains. Et Pilate, ce grand démocrate, lava les siennes d’avance, pour n’avoir pas sur elles le sang du Christ. Mais songez bien que l’État n’existe pas pour nous interdire de tomber malade. Il existe pour que nous ayons tous la liberté de prendre le risque de la maladie, en sachant que l’on sera convenablement soigné. La solution du drame que vit la France n’est pas dans la répression ; elle est dans la réformation.

Oui, Messieurs ! Il faut réformer.

Qu’est-ce que la réforme ? C’est le mieux qui sort du médiocre, c’est l’excellent qui sort du défaillant. Enfin, c’est la pénombre qui devient pleine lumière. Comment ? Parce que l’homme le veut. Ce que l’homme veut de bonne volonté, il le peut. Le progrès dans les structures de la société, ce progrès est à la portée de toute communauté humaine qui honore les deux mots que je viens de prononcer.

Le commun, qui est au service des individus.

L’humanité, qui oblige chaque homme au secours de son prochain. Homines hominum causa esse generates, disait Cicéron.

Être homme, c’est agir sous le regard constant de l’humaine condition. La communauté des hommes doit veiller à ne jamais faire honte à ce regard qui est dans toutes les âmes, et qui juge. Ce regard, c’est la conscience. Et la conscience, c’est Dieu. Être homme, c’est vivre sans faire honte à Dieu. Messieurs ! Dieu s’est une fois déjà repenti d’avoir créé le genre humain. Tâchons que ce soit la seule.

Cela dit, passons.

L’hôpital public est un asile. Contre quoi ? Contre le pire des tyrans, contre le plus impitoyable des bras séculiers : l’argent. Et ce que je dis de l’hôpital, je le devrais dire de tous les services publics. Leur raison d’être, c’est d’être des îles, au milieu du capitalisme, où l’argent ne pénètre pas. Précisons. Il faut bien payer les médecins, il faut bien payer les appareils et les locaux. Ce n’est pas cela que je veux dire. Ce qui n’entre pas à l’hôpital, et ce qui n’entre pas à l’école, c’est l’odieux désir du profit. D’un mot, il faut à toute force empêcher le libéralisme de s’introduire dans ces deux sanctuaires de la gratuité. Encore une fois, je n’entends pas priver les médecins, ni les instituteurs, de leur juste salaire ! Qu’ils soient payés, et bien, et mieux ! Mais qu’il soit éternellement et absolument interdit, et impossible, à l’État de transformer jamais ces deux institutions en deux entreprises, publiques d’abord et privées ensuite. Car, Messieurs, c’est bien vers cette funeste destination que la société désormais s’avance. Elle s’y avance de plus en plus vite ; et la crise que nous traversons ne doit pas lui permettre de presser encore le pas. La pente est dangereuse. Veillons. Lorsqu’il y a devant nous un précipice profond, le progrès n’est pas de s’y jeter pour continuer d’aller de l’avant. Le progrès, parfois, c’est l’arrêt. Je ne dis pas l’arrêt de l’humanité, qui est un songe réactionnaire. Je dis l’arrêt de la société au devant du crime, au devant de l’injustice, au devant du mal. Le mouvement ne vaut rien en lui-même. Tomber n’est pas souhaitable, ni pour l’homme ni pour l’humanité. Lorsque la marche d’une société est une marche au supplice, le penseur est celui qui s’immobilise et lève les yeux au ciel. On ne songe bien qu’ainsi. Songeons.

L’hôpital, qu’est-ce que c’est à l’origine ?

C’est la charité.

L’histoire le prouve. Ce n’est que par évolution que l’hôpital devient ce que l’on connaît. Les soins du corps, assurés par la communauté, cela n’est qu’un prolongement des institutions de charité qui donnaient au Moyen-Âge l’hospitalité aux pauvres et aux misérables.

L’hôpital, c’est l’hospitalité.

Il faut le fonder sur la charité, c’est-à-dire sur le don.

L’État devrait rendre possible ce miracle. Il le peut. Donc il le doit.

Car enfin, Messieurs, est-il tolérable que la France soit surprise par une épidémie dans une situation si lamentable ? Je n’hésite pas à dire qu’il est indigne de notre grand pays d’avoir été si consciencieusement fait incapable de préserver la santé de ses citoyens, par un demi-siècle de politique de privatisation. À force de rendre privé, on se prive. La France, j’ose le dire, est aujourd’hui privée de médecins ; elle est privée d’hôpitaux ; elle est privée de santé publique. Le châtiment, ce fut le confinement. Il ne fut rien d’autre ; et ceux-là qui vous disent le contraire sont des menteurs dangereux, ou des crétins vénéneux. Un pays qui peut soigner ses citoyens ne les enferme pas. Fermer, peut-être ; enfermer, jamais.

À force de rendre privé, on se prive. La France, j’ose le dire, est aujourd’hui privée de médecins.

L’hôpital, Messieurs, j’aborde ici le vif de la question, voulez-vous savoir où il en est, l’hôpital ? Voulez-vous savoir jusqu’où il peut être saboté, je ne dis pas en Amérique, je ne dis pas en Russie, je dis en France ? Voulez-vous des faits ? Mon Dieu, je n’hésite pas à les citer, ces faits. Ils sont tristes, mais nécessaires à révéler ; et tenez, s’il faut dire toute ma pensée, je voudrais qu’il sortît de cette Assemblée, et au besoin j’en ferai la proposition formelle, une grande et solennelle enquête sur la situation vraie des hôpitaux en France.  Je voudrais que tous les faits éclatassent au grand jour. Comment veut-on guérir le mal si l’on ne sonde pas les plaies ?

Voici donc des faits.

Chaque année, Messieurs, chaque année à l’hiver, les services de réanimation, partout en France, sont saturés. Chaque année, les médecins clament dans le désert. Espériez-vous que, dans ces conditions, le surgissement d’une maladie nouvelle, et virulente, puisse n’être pas un désastre ? Ce n’est pas de l’espoir, cela, c’est de la naïveté. Ou bien c’est de la préméditation.

Chaque année, Messieurs, l’hôpital frémit, l’hôpital tremble, puis l’hôpital crie vers vous ; et vous ne l’écoutez pas. Peut-être même ne l’entendez-vous pas. Et pourtant, le gouvernement continue, en ce moment même, son entreprise méthodique et minutieuse de suppression de lits. Ce sont des faits, et je les précise. À Caen : deux cent lits en moins. À Marseille : deux cent trente. À Tours : trois cent cinquante. Ce n’est pas hier, cela, ce n’est pas avant-hier, c’est aujourd’hui même.

Cette année, le gouvernement a imposé aux hôpitaux une économie de huit cent millions d’euros. Or, il est de notoriété publique que plus de la moitié des hôpitaux de France déclaraient, dès avant l’épidémie, être en difficulté financière.

Il y a, dans la ville d’Annecy, un hôpital où des suppressions de postes ont été ordonnées par les hautes instances de l’État, en pleine période d’épidémie.

Il y a, toujours en France, près de trente-quatre mille postes qui demeurent vacants dans les hôpitaux, parce que les conditions de travail y sont si détestables que les jeunes médecins préfèrent les cliniques privées, ou bien partir à l’étranger. Pour ces mêmes raisons, la France a les médecins les plus âgés d’Europe. Notre médecine a des rhumatismes.

Hier, le gouvernement n’avait pas de masques : il a proclamé qu’ils étaient inutiles. Aujourd’hui, il en a. Dès lors, il les proclame obligatoires partout. Ce n’est pas une politique de santé publique, cela. C’est une escroquerie si certaine d’elle-même qu’elle ne se dissimule pas. Car enfin, a-t-on entendu des excuses ? Non, Messieurs. À six mois d’intervalle, le gouvernement se contredit ; et il ne donne à cette contradiction aucune explication.

Vous faites des lois pour protéger la police, faites maintenant des lois pour protéger l’hôpital !

Tout cela est su, tout cela est connu. Mais tout cela continue. Si le gouvernement n’est pas aveugle, alors c’est qu’il est criminel. Patere tua consilia non sentis ?

Messieurs, commencez enfin de méditer ces faits, dont la signification est évidente. Le dessein du gouvernement est de faire de l’hôpital public une entreprise. Son dessein est de privatiser la santé des citoyens. C’est vers ce crime immense que s’acheminent les gouvernements de France, impunément.

Vous faites des lois pour protéger la police, faites maintenant des lois pour protéger l’hôpital !

Victor Hugo

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