La Chambre close


Profondément frappé par les changements anthropologiques et linguistiques provoqués par l’épidémie mondiale de Covid-19, le sémiologue, professeur et critique littéraire Roland Barthes a souhaité partager avec nos lecteurs quelques entrées de son prochain ouvrage, La Chambre close, consacré à la pandémie et qui paraîtra prochainement aux éditions du Seuil. Celui qui écrivait dans Le plaisir du texte « Le nihilisme le plus conséquent est peut-être sous masque », nous livre ici ses réflexions et ses ressentis sur la période que nous traversons.

Allocution
Parfois, j’allume la télévision (plus rarement la radio). Je re-garde (je garde encore, je re-tiens) les informations (ou la météo) du soir. C’est le docteur Raoult qui s’exprime, et je le considère tout spécialement car il dé-conforte avec brio. Ce que je goûte dans son « geste de parole », ce n’est pas tant son signifié ni son contenu, que cette forme/ce discours para-doxal (qui va, précisément, contre la doxa) qu’il introduit dans l’Ordre du télévisuel, et qui creuse un écart structurel entre les formes du langage contestantes et les formes contestées. Souvenance amusée d’un célèbre soliloque : « J’vais lui montrer qui c’est Raoul ! » (Michel Audiard). La gestuaire du professeur, sa parlure du je-dis-les-choses-comme-elles-sont, son sens du coiffage aussi, je l’apprécie. Dans sa croisade contre l’Ordre capillaire-bourgeois et les figures de langage encratiques (celles qui se produisent et se répandent sous la protection du pouvoir : qui verrouillent/organisent/agencent le discours public), le docteur Raoult dispose d’un atout précieux : ses cheveux. Cette toison à l’aspect filasse, sans apprêt et surtout sans forme, cet étonnant monème capillaire, prétend certainement accomplir une sorte de degré zéro de la coupe de cheveux. À l’inverse, l’allo-cution (téléphonée) du président fait signe vers un monde verbal clos et composé d’une série de phonèmes posant l’hypothèse de l’édification collective d’un « nouveau mode » d’ek-sistence qui ressemble pourtant curieusement au pré-cédant (le monde d’hier cédera-t-il ?). À travers ce nuage de vocables, le je (jeu) du gouvernant produit un méta-discours (-logies) jouant sur le pathos (l’affecté-actif). Litotisant ainsi le rôle du Pouvoir dans la situation, il tente de dissimuler son propre néant qu’il désigne par conséquent à notre attention.

Attestation    

Par l’acte de scripture, je m’auto-rise (suis-je risible ?) à pratiquer le sortir, l’opération du « se mouvoir », je certifie, j’authentifie, j’atteste que mon action n’est motivée par aucune velléité de tête-à-tête, qu’aucun entre-tien (« entre-les-miens ») ne se projette dans mon planning. Je promets docilement de ne passer que d’un huis clos à un autre.

Couple (temps du)
La période de claustration (de castration ?) collective que nous traversons se prête tout particulièrement aux différents face-à-face dociles (et sans surprises) du couple. Les saynètes de l’amour dans sa quotidienneté/sa banalité se déroulent habituellement dans une atmosphère diffuse et sans ruptures où le temps est comme cyclique. Rien ne progresse, pas même l’échange : les amants sont immobiles, blottis au cœur d’un temps endormi. Dans cet espace ménager apprivoisé, le sentiment amoureux n’est alors plus « mise en intrigue » de l’ek-sistence mais repose, à l’inverse, sur son immobilisation (plus précisément sur sa στάσις). Au cœur (au corps ?) de cet In-der-Welt-Sein (mode de présence au monde/à l’Autre), une prospérité sans heurts émerge. Des schèmes cycliques s’enchainent inévitablement (« As-tu réellement besoin d’une sixième tasse de thé ? », « Visionnerons-nous vraiment ce troisième épisode ? »). Parce que ne rien faire est impossible le couple joue à faire semblant : il décide de parler. On retrouve dans cette paresse/sagesse partagée des amants quelque chose d’une résistance passive à l’Acte, à l’avènement/l’événement. Cette suite sans fin de non-incidents (ce « presque-ennui ») au sein du couple, ce temps immanent et déconscientisé, dénote l’adhérence pure de la persona à l’instant et se réalise pleinement dans cette langueur sans objet figé/fixé, comme durcie dans un étonnant hic et nunc de la conjugalité. Les sujets amoureux vivent alors sans projet, il ne se tendent pas vers la mise en œuvre/en place d’une quelconque structure de contrôle. Au contraire, les amants se recroquevillent dans un confort in-forme où la conscience se recouvre/se retrouve pour mieux assister, en spectatrice docile, à sa propre évaporation. Dehors le Monde fatigue déjà les amants, il leur parait trop agité, changeant (du moins peu stable) et le couple préfère recréer derrière ses fenêtres la fixité rassurante d’une nature morte, la présence figée d’un portrait de cours/de couple (« Comme nous sommes bien, seuls, tous les deux… », etc.). Il n’est pas ici question d’un vide, d’un abîme béant qui fissure l’existence mais d’une forme de temps plein, auto-suffisant et exogène, parenthèse que s’offre le couple pour mieux s’abstraire, se retirer, s’isoler des bruits (débris ?) du Monde tel qu’il va. L’expérience – l’œuvre conjugale –, sous ce nouvel éclairage, introduit l’accalmie de vie, la vie calme (au sens fort, transformateur du mot « καῦμα »), la « bio-kaûmathématique » (qui est aussi, indissolublement, comme chez les anciens grecs, une « thanatobiographie »). Le principe nouveau qui permet cette nouvelle existence est donc la division, la fragmentation, voire la pulvérisation du temps.

Courses (faire les)
Ce soir (ou demain midi ?). J. vient manger à la maison et j’ambitionne de lui préparer un festin mais je suis pris par le temps, c’est le rush. À toute vitesse, je me prépare : je saisis mon cabas, j’enfile mon cache-nez et je me dandine légèrement car la laine me gêne, elle « dé-mange » mon visage défait. Je m’introduis dans la supérette et j’emplis mon petit panier avec les victuailles que je nous destine : asperges, pain noir, céleri, navet et potage à l’oignon. Je saisis également un paquet de couscous Garbit et des pruneaux car j’apprécie le sucré-salé qui en-traine mes papilles loin des totems appris de la francité. Je me projette dans la dégustation à venir, j’imagine le visage savourant de J. : c’est pourquoi je procède à mes emplettes sur un mode fondamentalement jubilatoire (« Comme il va être surpris ! », etc.). Il est 20h : J. entre, il se met à table. Je guette l’effet produit sur lui par mon plat. Il est abasourdi : ces mets qui le dé-goûtent, je les déguste. Le savoir (la saveur) de mes plats lui échappe. Je suis affligé : J. ne possède pas de savoir manger, il ne conçoit pas l’importance que j’accorde à la diététique et à la sensualité ontologique du goûter.

Couvre-feu
Depuis quelques jours, j’ai la stricte interdiction de pratiquer la mouvance circulatoire/déambulatoire passé six heures du soir. Je ne peux plus sortir (de chez moi) sous peine de sanctions ; il y a inter-dit entre le discours de l’Autorité et le discours mien. Ce régime d’astreinte, il ne me satisfait pas. Je me sens claque/muré dans mon appartement, espace clos et sans cesse renouvelé de l’unidimensionnel. Mes potentialités de « partir » sont parfaitement néantisées. Je mets en place un désarroi. Je tourne en rond dans mon salon : je me languis de P. et de A. (un couple sympathique de mes étudiants qui habite à quelques pas). Subitement, je décide de tenter le coup (comme on dit « tenter le diable ») : je conçois un vouloir-sortir, j’envisage le pro-jet d’une sortance qui est, par le fait, une entrance dans l’être-dissident qui s’ouvre à moi, par-delà cette porte close. « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre » (Pascal, Pensées).

Distanciation

Dans un entretien donné au Monde à l’automne 1974, je soulevais (sans bien m’en rendre compte, il est vrai) la question fondamentale suivante : « Que vaudrait et que deviendrait une société qui renoncerait à se distancer ? ». Cette interrogation nécessite, je crois, un affouillement, un creusage, que j’exprimerai ici par cette seconde interrogation corrélative et concomitante : ça consiste en (à) quoi, la distance ? En tant que Verfremdungseffekt (Brecht), la distanciation procède du re-cul et fait poindre au cœur du quotidien un effet tragique d’étrangeté (un Unheimlichkeit). Je m’avance, je tends la main : « Noli me tangere ! » (Évangile selon Saint Jean, XX, 17) m’objecte l’Autre. Rupture du pacte tacite que représente la poignée de main amicale (a minima cordiale). Le cadre de vie (le « code » de vie) et le cela-va-de-soit sont reconsidérés : dans un refus hautement signifiant l’hygiène de l’allocutaire est remise-en-cause (comme on dit « remise à sa place »).

Exercice
Clôture de l’Institut de gymnastique. Besoin de combler l’absence de dé-pense physique : tous les matins, pour « garder la forme », je fais de petits exercices qui structurent la quotidienneté de ma praxis. Je réalise un vouloir-pousser, je déplace encore (et « en-corps »), à intervalles réguliers, des poids, je co-ordonne (j’ordonne à mon corps, avec mon corps) des mouvements circulaires. Culte de l’esthétique, explosion du Oui, vouloir Nietzschéen de la « culture » physique : je suis exalté. Je respire, je souffle (je souffre ?) pour l’amour du « beau » corps (Diotime, Phédon). Mon corps m’obéit, il me répond absolument tandis que j’affronte ma propre a-taxie mais je suis dés-ordonné et le poids chute (De motu corporum in gyrum, Isaac Newton) sur mon pied : subitement c’est la brisure, je m’englue dans un tumulte d’affliction, une maxima dolor. Je constate, une fois encore, que je ne sais jamais m’arrêter à temps. « L’emploi de la gymnastique est nécessaire, et les limites que nous lui posons sont les vraies » (Aristote, Politique, 1138b). Je déplore mes excès (en langage racinien : ma « fureur »), et je panse/pense, j’emmaillote mon orteil meurtri. Que faire ? Je vais faire appeler Maman.

Maladie
B. souhaite que je sollicite un docteur car j’é-ternue, j’ex-pectore, je pratique le mouchage. L’en-clos/le captif de ma « nasalité », je l’é-vacue. Je m’exa-mine (me mine ?), je m’écoute car cela m’enquiert : je m’in-quiète. « C’est en vain qu’on cherche au loin son bonheur quand on oublie de le cultiver soi-même » (Miguel de Molinos). Je ne veux pas voir de médecin, je clôture ma pragma : seul l’édredon désormais m’appelle. Quand-il-était-petit-enfant, Maman (lui) posait un gant de toilette (petite toile) re-froidissant sur son front. Souvenance navrante d’un « ça-a-été », je me couche (me cache ?) sous la couette, je pleurniche (« nicher les pleurs ») dans mon oreiller. Il est 20h, par mon balcon ouvert j’entends des applause (ou des sifflements) comme au théâtre ou aux Folies Bergères. L’ici-bas s’emplit de bruyances et je perçois la stridence des ustensiles cuisinels du Collectif qui se (ré)unit dans le bruissement des corps. Ce vacarme m’assomme. C’en-est-trop, je ne désire plus voir personne.

Masque
Masque, subst. masc.
− Objet recouvrant et représentant parfois tout ou partie du visage, qui est porté dans diverses occasions de la vie sociale selon les peuples et les époques. « Le masque surgit dès l’instant où l’homme se conçoit comme homme, quand il accède à l’état de culture. Encore faut-il préciser que cette culture n’est pas celle des sociétés historiques » (Encyclopaedia Universalis, tome 10).

« Ces demi-masques blancs sont fort drôles » : ce propos de Baudelaire (Salon de 1846) m’a toujours semblé profondément non-mien. En effet, la cocasserie (toute relative) de ces bouts de tissus me paraît foncièrement seconde par rapport aux effets collectifs de sens que nous pouvons en extraire. Car, si rire est le propre de l’homme, la tâche qui incombe au sémioticien est – a contrario – de s’atteler au déchiffrement du langage des signes qui structurent l’imaginaire des membres de la polis et le « ça » de l’inconscient collectif. Le masque (c’est-à-dire la caractérisation unique et suffisante du masque) n’existe pas. En d’autres termes, l’observateur attentif se trouve mis en vis-à-vis avec une pluralité de masques qui expriment tous (et toujours) quelque chose. L’objet/le vêtement (tant il est désormais délicat de cerner son essence première) est entré dans le fameux système de la mode, où il connote toujours autre chose que sa fonction originelle (ou plutôt son Ur-funktion). On pourrait ainsi esquisser une typologie des masques sur le modèle : (E R1 C1) R2 C2 : R1 = dénotation, R2 = connotation. Par exemple, « Je porte un masque à l’effigie des Rolling Stones pour signifier/connoter que je suis un citoyen responsable mais contestataire ». E = masque à l’effigie des Rolling Stones ; C1 = me protéger du virus ; C2 = je suis un citoyen responsable.

La forme et la couleur ne définissent ainsi pas tant le masque que son porteur, le masque fait donc signe (plus précisément, il assigne) vers un rôle (un In-Theater-sein), vers une définition de mon moi et paradoxalement me recouvre/me dissimule aux yeux d’Autrui. Au-delà de l’apparence du masque porté, je pose ici l’hypothèse que l’essentiel de son signifié se trouve dans le placement corporel du tissu, dans la position qu’on lui at-tribue sur la surface vierge du visage. La localisation du tissu lui donne son sens (ou plutôt du sens) et met en jeu une praxis, une éthique, voire une poétique personnelle (plutôt qu’intime) du masque. Stricto sensu, l’effet du mascage se joue en dehors du sens et du non-sens, il brouille les paradigmes et fonctionne à plein dans la signifiance. Tout en me (dé)voilant le visage de l’Autre, le masque me permet d’exprimer (en acte) mes émotions – au sens physique où l’on exprime le jus d’un fruit. « Nusquam corpus erat » (Ovide, Métamorphoses). Ce pouvoir de voilement ne signifie pas donc nécessairement passivité mais affectivité, sensibilité (voire sentiment). Le masque dé/placé sous le nez (et généralement sale ou a minima jauni) se présente ainsi comme une provocation restreinte, un je-m’en-foutisme qui se minimise (« Tout cela me passe au-dessous de la tête ! », etc.) et témoigne d’un certain affranchissement des lois formelles mais d’une volonté paradoxale de ne pas rompre totalement le pacte qui unit le quidam au groupe. L’Autre, que je provoque par ma demi-mesure, doit néanmoins pouvoir me reconnaitre comme l’un des siens. Au contraire, le plein masque (immaculé) recouvrant toutes les parties du visage, fait signe vers une adhésion intégrale au Discours, il participe du das Man collectif dans l’ordre social dominant du visuel. Enfin, le visage découvert, volontairement visible, constitue quant à lui une rupture franche avec Autrui. Un simple visage ne se présente plus aujourd’hui comme un faciès parmi d’autres mais comme un visage résolument/volontairement/absolument non-masqué. Il attire/attise notre attention et notre curiosité (« Pourquoi ne porte-t-il/elle pas son masque ? », « Ne craint-il/elle pas les sanctions ? », etc.). La typologie esquissée ici ne relève néanmoins pas d’une classification arrêtée et rigide : certains individus passent en effet d’un rôle à un autre en pratiquant le voilé/dévoilé, masqué/démasqué, et obscurcissent ainsi la signifiance de leur geste de masquance. Dans cette unanime mascarade, certains jouent un double-je. « Nous avons trouvé dans le procédé de dédoublement, non seulement la représentation graphique du masque, mais l’expression fonctionnelle d’un type précis de civilisation » (Lévi-Strauss, Anthropologie structurale).

Quotidienneté
Dans cette sorte de journée perpétuellement étirée que représente pour moi le confinement, je tâche de faire éclore de petites stupeurs (des τύφος) afin de recréer artificiellement les aléas d’un quotidien révolu. Tous les matins, je m’étire, je me lève et j’ouvre les volets (« Quel temps fait-il ? »). Pour moi seul, j’interroge, je questionne la journée à venir, je mets en scènes (en intrigues) l’absence/la présence de maints petits évènements (« Le facteur passera-t-il ? », « Quelle sera la nature de l’intervention que nous fera ce soir Monsieur Jean-Pierre Castex ? », « J. appellera-t-il aujourd’hui ? »). Je présume, j’imagine, j’affabule, je me raconte des histoires pour (faire) passer le temps.

Sortie
L’autre jour, je sors marcher, me promener avec P. (en général, je n’aime pas sortir par cette saison : « Quel sale temps ! Qu’il fait froid ! »). Béret, écharpe : je me ca-moufle. Excursion inquiète rue du Cherche-Midi : que va-t-il ad-venir, quel sera le déroulement/dénouement de notre entre/prise ? Les a-gents de la maréchaussée vont-ils endiguer notre désir de « cheminement » ? Un en-travement de notre progression est-il possible ? Plongé dans mes pensées, je ne regarde plus devant moi : deux être-là se télescopent, c’est le bousculement. Situation en somme inouïe, j’ai collisionné une vieille dame : elle pratique le « braillement » et la rous-pétance. Englué dans l’incapacité de se verbaliser, le vocal toujours s’épuise (m’épuise). Je suis confus, je m’ex-cuse, je connais un désir d’absence.

Téléphone     
Pour remplir ces portions de temps analogues qui se présentent en cohorte devant moi (dans l’espace de ma quotidienneté), pour m’occuper, je manie (je manœuvre) assidument le téléphone (« Bonjour, comment-vas-tu ? »). Je ne goûte toutefois guère le fait d’être continuellement bouleversé/perturbé lorsque je suis à mes affaires. Lorsque j’auctorise, je n’aime pas me sentir demandé. Ce matin, je suis seul à mon bureau. Je travaille, j’œuvre lorsque j’entends la sonnerie du combiné (le « télé-sonne »). Je décroche (de la tâche qui m’accaparait) et me prépare à envoyer paitre mon allo-cutaire (« Il/elle-va-m’entendre ! »/ « Ça va barther ! ») : doucement d’abord puis de plus en plus abondamment j’entends l’autre bruire au bout du fil dans un papotage affairé. Saisissement, affolement de mon être : c’est la Voix de Maman. Irruption brusque de l’infantile ; retour au génital. Dans une sorte de résorbance de l’espace, la distance est comme suturée. Le téléphone substitue le grain de la voix à une présence discernable, à une compagnie tangible : il réalise un surgissement de l’absent, une mise en présence de l’Autre qui nous (r)appelle pour nous signifier qu’il n’est précisément pas . Dialogue d’outre-monde : la nudité du vocal constitue un anti-langage. « Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d’apparitions sur laquelle nos oreilles s’ouvrent seules, un bruit léger – un bruit abstrait – celui de la distance supprimée – et la voix de l’être cher s’adresse à nous. » (Proust, Le Côté de Guermantes). Je questionne, j’interroge, je pratique le faire parler. Je prends des nouvelles, comme on dit « prendre à cœur », de Maman qui parle sa vie en professant le « tout-va-bien ». Étrangeté primordiale du syntagme adopté : si « tout-va-bien », pourquoi le signifier ?

Test
Ce matin, en me rendant à mon cours de sémiologie du Collège de France, je fais un (dé)tour par la pharmacie (φαρμακοπώλης) de la rue de la Sorbonne. Je m’annonce, je m’installe : paisible plaisir matinal car je suis bien reçu. Une jeune femme en blouse me fait entrer dans un petit cabanon de sapin synthétique (réminiscence émue de l’âge tendre). Je prends place sur un tabouret. Subitement, je me trouve nerveux, je traverse des ébrouements d’in-quiétude. « Ce sera très rapide, Monsieur Barthes. Ne vous en faites pas, ça ne fait pas mal du tout ». Malgré ce grain de voix rassurant, j’ai l’impression secrète que tout cela va mal tourner. Je sens graduellement monter en moi un affolement d’être. Dans cette dissipation mouvementée de mon vécu immédiat, je ne sais plus où donner de la tête et je fixe, à intervalles réguliers, la porte fermée qui me fait face. Ce qui me blesse (ce qui me m’op-presse), c’est la potentialité de mon impotence qui s’entrouvre, béante, devant moi. Je perçois (je suis percé par) les symptômes de l’angoisse. La crainte, peu à peu, m’as-pire : craintif, j’envisage un vouloir-saisir la poignée. L’infirmière irritée m’attrape par le menton et introduit subito l’écouvillon. Il y a drame. Ma nasalité est offensée, je suis piqué, comme on dit « piqué à vif ». « Vous voyez, ça ne prend que quelques instants ! » déclare mon allocutaire. L’impossibilité du dire-vrai tenaille mon (sur)moi car je ne veux pas tomber dans le pathos malgré le paquet d’affects qui me traverse : je résiste à la souveraine envie de la tancer (« Merde ! Enfin, pour qui vous prenez-vous ? Ce ne sont pas des manières, Mademoiselle ! »). Décidément, je n’ai pas le corps (le cœur ?) bien accroché.

Virus  

Le virus réfute l’esseulement particulier qui caractérise les formes ancestrales de la maladie (« B. ne sera pas avec nous aujourd’hui car il a un rhume »). Auparavant, nous étions seuls souffrants, nous sommes désormais malades tous ensemble : la covid (co-vide) est par essence une absence au monde (une Nicht-in-der-Welt-Sein) mutualisée. Par peur de la con-tagion, afin de ne pas nous voir, de ne plus partager (précisément le virus), nous sommes tous enfermés distinctement. Effet (de) dominos (de dominance ?) : nous basculons/déclinons/cédons mais tous ensemble, ou plutôt les uns-après-les-autres, tour-à-tour, « consécutivement ». Le virus est tout ensemble ce qui nous dissocie et ce qui nous lie à un (mauvais) sort commun, sur le mode de l’antique fatum.

 

 

La Chambre close suivi de Fragments d’un discours confiné, Roland Barthes, éditions du Seuil, 248 pages, 7,20 €, à paraître.

 

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