L’Idole des miasmes

Ce n’est pas sans une certaine fierté que nous présentons ce dimanche à nos lecteurs quelques extraits choisis du prochain ouvrage de M. Léon Bloy. L’écrivain, que nous avons rencontré à son domicile de Bourg-la-Reine, nous a autorisés à recopier quelques pages de ce qui paraîtra bientôt sous le titre de L’Idole des miasmes, et qui ne constitue rien de moins que la troisième série de sa gigantesque exégèse des Lieux Communs.

 

Cum autem audieritis praelia et seditiones, nolite terreri : oportet primum haec fieri, sed nondum statim finis.
Luc, XXI, 9.

I

Les gestes barrières

Ceux-là, il était très-urgent d’en parler tout d’abord. Ils sont partout, et il paraît même qu’il n’en est plus d’autres qu’eux.

C’est bien sûr au Noli me tangere qu’ils me font songer immédiatement. L’Écriture le fait voir en maints endroits : le Christ soigne toujours en touchant les malades. Il va vers les impurs, vers les souillés, sans la moindre précaution, et ses gestes ouvrent aux malheureux toutes grandes les portes du Ciel. Lorsqu’il ne veut pas être touché, c’est qu’il n’est déjà plus vraiment de ce monde. Ce qui ne l’empêchera pas d’ailleurs de proposer ses plaies au sondage suspicieux de l’apôtre saint Thomas. Le Texte Saint cependant ne dit pas qu’il toucha, seulement qu’il lui fut offert de toucher. L’on est donc parfaitement autorisés à conclure de cela que le seul corps intouchable, dans l’absolu, c’est le Corps glorieux. N’est-ce pas très rigoureux ? Mes honorables contemporains, qu’ils soient tenanciers de lupanars ou agents d’assurances, ne sont-ils pas fermement convaincus de ce que leurs viandes sont glorieuses, et qu’elles sont même leur seule et unique gloire ? Laquelle il convient donc d’entretenir avec force débauches et blasphèmes, et toute une bigarrure de fornications insoupçonnables. J’ai naguère écrit, à l’occasion d’un autre Lieu Commun que « le Bourgeois est, par nature, déicide, homicide, parricide et infanticide, mais glorieux ». Je n’ai rien à ajouter à ce florilège de qualificatifs raffinés et encore fort en-dessous, sans doute, de la vérité.

Voilà pourquoi ils savent si bien respecter les gestes barrières, qui les confirment dans leur sentiment intime d’être tous des Christ en gloire. Seulement, eux, ils auraient attendu d’être seuls avec Marie-Madeleine, et alors vous auriez vu de quels exploits en chambre ces glorieux-là sont capables. Toutes les fétidités que peut imaginer une cervelle avariée de voluptés sont dans ses moyens, et dès lors que l’exaltation épidermique de son bas-ventre est en jeu, l’homme pandémique est capable de toutes les négligences, et de rompre toutes les barrières. C’est bien d’ailleurs la seule cause qui puisse encore le contraindre à quelque proximité fugitive et fulgurative avec ceux de son espèce.

« Ne me touche pas ! », s’écrie l’homme pandémique lorsqu’il voit s’approcher de lui son semblable, son frère. « Ou bien alors, ajoute-t-il, allons-nous en coucher ensemble et touchons-nous toute la nuit. Mais au matin, il te faudra tousser dans ton coude, et ne pas m’approcher à moins de soixante mètres. »

II

Sauvez des vies : restez chez vous !

Ce qui signifie, de toute évidence, que vous êtes un galeux maudit et un danger public. Un jour de naguère, une manière de crapaud très-laid, que rongeaient des ambitions littéraires, fit une phrase afin de proclamer entre deux ou trois dégustations philosophiques de jeunes filles en fleurs, que : « l’enfer c’est les autres ». Ce n’était alors qu’une sottise comme il s’en écrit beaucoup dans les cénacles insalubres où les Intellectuels grouillent en guise de punaises. Désormais et rétrospectivement, ces mots flambent comme des charognes phosphorées par la main du Démon, et leur crépitement rend une musique de prophétie. Cela vérifie d’ailleurs le principe selon lequel je conduis depuis tant d’années cette exégèse des Lieux Communs, principe déjà formulé souvent et qui est que le Bourgeois parle toujours, sans le savoir, comme un prophète. Il ne peut laisser la moindre stupidité s’échapper de sa bouche sans ébranler les voûtes, et déraciner les constellations les plus lointaines. Car la Parole a été donnée à l’homme pour qu’il parle dans l’Absolu, c’est-à-dire pour qu’il engage toujours l’Absolu dans ses proférations. Fussent-elles des âneries propres à déconcerter tous les siècles. Il était donc juste que cet archibourgeois parmi la multitude des petits manieurs de mauvaises pensées me tombât un jour sous la dent.

L’enfer, donc, ce sont les autres, mais l’autre de tous les autres, c’est vous, ô contagieux en puissance ! Hier, vous étiez heureux et ronronnants de ne courir nulle part aucun risque, et d’ailleurs d’avoir à votre disposition toutes les assurances les plus exhaustives, dans le cas où par malfortune l’un de ces résidus de préhistoire viendrait un jour menacer le vide sidéral de votre inexistence. Aujourd’hui, dans un grand renversement comme Satan seul en possède la secrète formule, tout est devenu risqué. Certains parmi vous ont même été promus à la dignité de « personnes à risques » (voir mon n°XIII). L’antiphrase est admirable, car il va de soi que l’important est de bien comprendre que si seulement quelques-uns, dûment désignés à l’hydre verdâtre de l’anxiété publique, sont des « personnes à risques », chaque quidam est un risque pour tous les autres. Quelques-uns ont des risques ; mais tous sont des risques. Il était très naturel que, dans un âge où nul homme n’a plus rien à risquer, tout homme devînt un risque pour la totalité sans exception de ses semblables.

L’excellent Carl Schmitt a écrit un ouvrage qu’il eut l’élégance vaticinatoire d’intituler : Ex Captivitate Salus. C’est la vérité de notre temps. Il faudrait un nombre fort grand de pages pour méditer avec la pénétration qui s’impose la reconfiguration par l’humanité peccamineuse de l’œuvre divine du Salut, dans sa caricature grotesque et toujours recommencée. Qui ne voit pas, ici, que « sauvez des vies » est la prérogative exclusive de Jésus-Christ, et qu’il accomplit précisément cet Acte de Miséricorde splendide en sortant de chez lui, c’est-à-dire en venant depuis le Sein de Son Père dans le monde, où nos misères nous aveuglent et nous aggravent ?

Au reste, il est fort avantageux pour tous les tremblants de trouille de constater que sauver des vies coïncide très exactement avec la préservation de la sienne. L’héroïsme est désormais à la portée des plus confortables pantoufles.

IV

Le confinement

Prenons-le sous son aspect incontestablement le plus récréatif, qui fut l’enfermement des vieillards dans les prisons infâmes où ils trainent leurs épilogues, et où l’on a pris bien soin pour l’occasion de ne pas distinguer entre les infectés et les autres.

Le dessein très évident était de laisser assez longtemps mariner ce ragoût à l’étouffée, pour n’avoir plus ensuite qu’à décompter les restes. Au Moyen Âge, qui était un temps de ténèbres et de terreurs, quelques villes eurent la bonne idée de s’isoler de façon drastique lorsque la Peste noire commença ses activités d’extermination. Seulement, ces sympathiques primitifs avaient tout de même pris d’abord la précaution de s’assurer qu’ils ne s’enfermaient pas avec des pestiférés. Ce qui eût conduit, de toute évidence, à une faillite assez complète de l’entreprise. Hélas, cette prudence raffinée manque aux espèces évoluées de notre siècle.

Pendant plus de deux mille ans, le simple bon sens commandait d’isoler les malades pour qu’ils ne puissent pas infecter ceux qui ne l’étaient pas. La science de notre siècle a cependant déclaré qu’il valait mieux isoler tout le monde, dans une mixité joyeuse, afin de ne protéger personne, et de prodigieusement emmerder tout le monde. C’est que le socialisme était passé par là, avec ses chaussettes rouges et sa cravache en plastique, ainsi qu’une certaine conception de l’égalité qui veut que l’on soit tous ensemble, toujours, dans le crottin jusqu’aux oreilles. La Loi des suspects, cette délicieuse découverte de la Révolution, fait ici son grand retour, avec l’approbation enthousiaste et empressée de la grande confrérie des craintifs coagulés.

VIII

L’attestation

Ce n’est pas peu dire qu’elle est, par définition, l’expression la plus caractéristique du pharisaïsme des crapules qui nous gouvernent. J’en veux pour preuve l’Évangile selon Saint Jean. Lorsque le Christ s’adresse aux pharisiens et se nomme lui-même la Lumière du monde, ceux-là lui rétorquent avec l’astuce de Satan : « tu te rends témoignage à toi-même ; et ainsi ton témoignage n’est pas véritable ». À quoi Jésus répond : « Quoique je me rende témoignage à moi-même, mon témoignage est véritable ; parce que je sais d’où je viens, et où je vais : mais pour vous, vous ne savez d’où je viens, ni où je vais. »

C’est donc une vérité très assurée pour les intelligences un peu théologales, que le Christ seul, parce qu’il est le Fils de Dieu, peut témoigner pour lui-même, c’est-à-dire s’attester lui-même. Car il est seul, absolument seul, à savoir sa provenance et sa destination. Nous autres pérégrinant parmi les ombres, nous sommes condamnés à n’être jamais notre propre attestation. Le Président de la République, qui est probablement une charogne, semble avoir redécouvert cette haute évidence dans un recoin poudreux de son crâne, mais il ne l’a pas comprise. Il ordonna donc que tout homme en son royaume reçoive sans plus attendre le droit et le devoir de se rendre témoignage à soi-même. Ce qui n’est rien d’autre que l’apocalyptique obligation légale de se soumettre à la fameuse suggestion diabolique : vous serez comme des dieux. Alors tout homme est contraint par la loi de la République à déclarer dès qu’il sort de chez lui : « Je suis la Vérité ». Ce qui est la condition incontournable et nécessaire pour qu’un tel témoignage soit véritable. Car seule la Vérité en personne peut être sa propre attestation.

Il est vrai qu’en temps de confinement, même l’intellect le plus fumigé sait fort bien d’où il vient et où il va. Il vient de son trou à rat, et il doit y retourner au plus vite. Ainsi s’accomplit sous l’espèce satanique, et donc renversée, la ressemblance de tous les hommes avec le Fils de l’Homme.

XII

« Nous sommes en guerre »

Le lieutenant-colonel Prosper Hector Quouillenlère est bien aise de s’éveiller enfin en temps de guerre. Depuis ses derniers exploits au Mali, cela lui manquait fort. Fièrement, il enfile son masque. Il faut aussi n’oublier pas les réserves hydro-alcooliques, dans le cas d’une offensive éternuante ou toussante sur sa personne. Le voilà maintenant bien armé. Ses mains sont désinfectées si souventefois par jour qu’il lui suffirait de retourner une mandale à son épouse pour la stériliser ad vitam æternam. Il peut monter au front. Au reste, cela n’est pas difficile : le front est partout, et les nez ne sont nulle part – puisque tous les combattants sortent masqués !

Mais l’ennemi aussi est partout. Prosper Hector Quouillenlère cependant sait fort bien qu’une menace suprême parmi toutes les autres l’attend à chaque coin de rue. Il sait que les gouttelettes sont particulièrement redoutables. Elles sont en suspension. Et l’angoisse de Prosper Hector est suspendue à ces gouttelettes en suspension. Cela fait beaucoup de suspens pour un seul homme. Les gouttelettes sont dans l’air, ce qui préoccupe extrêmement le lieutenant-colonel, qui appartient lui à l’armée de terre. Il ne maîtrise pas les menaces aériennes.

Voilà pourquoi Prosper Hector Quouillenlère ne laisse rien au hasard. Comme tous ses concitoyens masqués, il est en guerre. C’est le Grand Chef qui l’a dit, et comme il avait une allure très martiale, tout le monde docilement l’a cru. Chaque rue, chaque ruelle, est une tranchée. Chaque caissière est probablement un agent de l’ennemi. Mon prochain doit devenir mon lointain. L’air est empoisonné. La mort invisible est sur chaque poignée de porte. Prosper Hector n’a pas peur, comme aucun de ses concitoyens masqués. Prosper Hector est prudent, comme tous ses concitoyens masqués. Il ne se protège pas ; il protège les autres. Prosper Hector Quouillenlère est au service de la collectivité, et pour le bien de tous, il est prêt absolument à l’extermination mécanique de tous les sceptiques. La protection des aseptisés est à ce prix. Ce disant, le lieutenant-colonel remonta son masque jusqu’aux yeux, et par précaution changea de trottoir à cause que deux personnes venaient dans sa direction.

Malheureusement, Prosper Hector Quouillenlère avait un peu trop remonté son masque, ce qui l’empêcha de voir l’ambulance vide qui roulait à tombeau ouvert sur le boulevard, afin d’être retournée à l’hôpital avant l’heure du couvre-feu.

Ses proches, tout de même, eurent la consolation exquise de savoir qu’il mourut en parfaite santé.

XIII

Les personnes à risques

Suprêmement, ce sont bien sûr des trois Personnes de la Trinité Sainte qu’il s’agit, mais nul ne s’en est encore aperçu. Il faut expliquer cependant pourquoi elles sont risquées. Ou plutôt à quelle œuvre elles se sont risquées.

Mais avant, il faut dire que si l’on prend la peine de préciser que ces personnes-là sont à risques, c’est que les autres ne le sont pas du tout. Et c’est bien là, naturellement, le rêve le plus haut du Bourgeois : ne prendre jamais le moindre risque, surtout pas financier. Toujours être assuré, et d’ailleurs payer fort chers des canailles pour être assuré d’avoir pour toute situation désagréable une assurance. L’assurance tous risques est sans doute, avec le suffrage universel et le supermarché, l’invention la plus caractéristique de l’homme moderne. Elle en est tellement, même, la définition, qu’il me paraît que l’on pourrait sans grand inconvénient supprimer du vocabulaire humain désormais le mot « homme » pour le remplacer par celui d’« assuré ». Bien sûr, ce raisonnement connaît une limite fameuse, puisque s’il y a tant d’assurés, c’est qu’il y a beaucoup aussi d’assureurs. Mais il ne me semble pas impossible de résoudre ce grave dilemme en indiquant que tout assureur est toujours, aussi, quoique sous un autre aspect, un assuré. À tout le moins est-il assuré de ne jamais perdre son entreprise lucrative, puisque tout le monde autour de lui désire ardemment d’être rassuré par une assurance.

Je reviens maintenant aux Personnes divines. Leur œuvre, c’est évidemment la Création, à laquelle elles ont concourus tout ensemble, nous enseigne saint Thomas d’Aquin. Il n’en fallait pas moins pour extirper du néant la femme de mon contrôleur fiscal, ainsi que la panse exemplaire de mon banquier. Lorsque l’on songe qu’il fallut la Collaboration sublime du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, pour que surgisse de rien ces deux êtres admirables, c’est naturellement à se frapper la tête d’étonnement contre tous les catafalques de France. Ces Trois-là firent donc le monde, et elles y mirent partout leur empreinte, ici sous forme de vestige, là sous forme d’image. Certainement, c’était là une entreprise comportant quelques risques. Et ne disons rien de celle qui a consisté ensuite à décider de sauver cette même Création ! Il n’y avait là rien d’un investissement prudent, et l’on se perd en conjectures vertigineuses lorsque l’on est contraint de constater l’étendue inimaginable de l’imprévoyance divine. Le plus mystique des comptables de province n’est pas plus négligent et plus aventureux que ne le fut, dans cette double occasion, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Il tâcha bien d’abord à passer avec les Hébreux une manière de contrat, mais ils le rompirent tant de fois que l’on est bien en droit d’estimer que Sa patience était sans limite. Ce qui n’est certes pas une vertu très enrichissante. Le moins perspicace des propriétaires le sait fort bien.

XX

Applaudir les soignants

C’est une façon de manifester son admiration qui coûte beaucoup moins cher que de mieux payer dès à présent l’infirmière un jour chargée de vous faire des piqûres dans le derrière, lorsque vous vous serez fendu les deux tibias en tombant de votre patinette à propulsion atomique. Comme toute chose dans l’existence moderne, cela n’engage à rien, et cela fait en outre beaucoup de bruit. Le contemporain se trouve donc très satisfait, et d’aise il se réjouit d’entrechoquer ses deux mains pures tous les soirs, à heures fixes, depuis son balcon très large au-dessus de l’Avenue Foch ou des Champs-Élysées. Que par ailleurs ceux-là qu’il applaudit claquent d’épuisement tous les jours, pour des salaires à peu près équivalents aux sommes qu’il dépense chaque semaine en croquettes pour son chien, cela ne paraît pas l’émouvoir outre mesure.

Pour avoir la conscience encore plus tranquille, si tant est qu’il y ait un sens à parler de tranquillité dans le cas d’un objet semblable à une roche granitique, le bien-portant applaudit les « soignants », et non pas les infirmiers ni les médecins. Aurait-il quelques lettres, que l’on pourrait supposer qu’il s’agit là d’un savant latinisme, à la mode d’un ancien écrivain que je connais fort bien et que je goûte passablement. Mais il est hélas très ignorant. Il faut par conséquent se fatiguer à d’autres supputations.

Pourquoi dire : les « soignants » ? C’est nécessairement que l’on ne veut pas dire autre chose. C’est donc que l’on ne veut pas dire « médecin », ou « infirmier ». J’en conclus donc que l’on préfère la confusion à la distinction, et que par souci démocratique il convient de mettre tout le monde dans le même panier de crabes. Le dernier des cornichons capable de ficeler un bandage approximatif peut prétendre au qualificatif de « soignant », au même titre qu’un médecin qui s’épuise dans le service des urgences d’un hôpital de campagne depuis plusieurs dizaines d’années, et qui voit disparaître à un train d’enfer lits et confrères, pour la bonne santé supérieure des bascules camérales de l’État. Voilà qui est très pratique pour n’avoir personne en particulier à remercier et surtout à récompenser, lorsque viendra le temps des comptes à rendre.

XXI

Malades asymptomatiques

Eux, ils sont les maudits d’entre les maudits. Leur sournoiserie sadique attise à raison contre ces individus, dans des proportions semblables, l’ire de la populace et les remontrances des sommets. Ils sont exactement le contraire du Malade imaginaire de l’honorable Monsieur de Molière. Ils sont des bien-portants imaginaires. Ils ne mentent même pas, il sont des mensonges montés sur pattes, et déambulant parmi les organismes sains. Ce sont par excellence les mal-portants, puisqu’ils portent des microbes sans le savoir. Comme nous tous, me direz-vous. Erreur ! Ceux-là portent le Microbe ; ils transportent l’Archétype, le seul dont il convient de se protéger « quoi qu’il en coûte » (voir mon n°LXV). Ces abandonnés de toutes les divinités de l’Olympe vous peuvent passer le microbe, comme tous les contaminés, mais eux, ils vous le passent en contre-bande, sans déclaration officielle. Ce sont des fraudeurs. Fort heureusement, dans chaque citoyen en temps de crise sanitaire sommeille un gabelou qui veille avec une jalouse fureur sur les douanes de tous ses orifices. Les asymptomatiques payeront comme tous les autres pour leur chargement, qui est une charge virale.

On les a inventés d’ailleurs pour l’occasion, afin d’augmenter un peu l’angoisse des populations qui d’ailleurs ne demandaient pas mieux que d’avoir enfin un motif d’ouvrir à nouveau une belle et chaleureuse chasse aux coupables. L’exercice était un peu démodé depuis les grandes compétitions de la Seconde Guerre Mondiale, toutes remportées par l’équipe des Chevaliers Teutoniques.

Le sac à malices de la sorcellerie moderne est un puits sans fond d’où la vérité ne s’extirpe pas sans porter un masque. Ici, je confesse que la trouvaille est pleine de traits absolument géniaux et gigantaux. Peut-être faudra-t-il bientôt, pour que l’asymptomatique cesse d’être indiscernable du bien-portant, que les autorités se décident à le marquer au fer comme du bétail, sur le mufle, sur le cou ou sur la fesse. Ce ne serait que justice, solidarité et responsabilité.

XXXII

Le monde d’après

Les rares excentriques qui prennent encore la peine de le parcourir parfois savent que l’on peut lire, quelque part dans le Saint Livre, ceci : « Or le monde passe, et la concupiscence du monde passe avec lui ; mais celui qui fait la volonté de Dieu, demeure éternellement ».

La figure de ce monde passera, dit ailleurs le grand Saint Paul. Je crois donc que l’on ferait infiniment mieux de se demander avec gravité ce qu’il en sera de nos âmes pasteurisées non pas dans le monde d’après, mais dans l’éternel Après du monde.

XXXIII

Les « rassuristes »

Le Bourgeois parle toujours d’En-bas. Tel est le dogme auquel je dois m’accrocher éperdument, tout au long de cette fastidieuse tâche, pour ne pas perdre définitivement ma raison parmi les vertiges que la Bêtise me provoque. Une gueule bourgeoise ne peut donc proférer que la plus exacte vérité, mais sous une forme hiéroglyphique. Je m’emploie à être le Champollion de ces excréments. Pour celui-là, poussé au sommet de l’opinion publique comme l’une de ces sphères de crotte que certains scarabées font aller devant eux, il me faut être particulièrement attentif au contexte. L’apparition de ce néologisme de catacombe en effet correspond, de manière stupéfiante et très exacte, à la disparition symétrique de toute forme d’alarmisme. En face des « rassuristes », il n’y a plus aucun discours ni aucune âme alarmiste : il n’y a que la Science indiscutable, car la Science est la Science, mon bon Monsieur, et lorsqu’elle exhale quelque mofette par la bouche de l’un de ses ambassadeurs ici-bas, c’est alors la Pythie sur son trépied fameux qui s’exprime, et la multitude des mortels n’a plus qu’à recueillir en pleurant de reconnaissance ces Oracles fulgurants et fuligineux. L’alarmisme n’existe plus, donc. Prévoir le pire signifie désormais : être prudent. Craindre la fin du monde signifie désormais : être objectif. Alors, un tremblement terrible nous saisit à la pensée de la créature du Tartare que pourrait être un homme de Science subjectif !

XL

Prenez soin de vous

Ah ! celui-là leur remplit la bouche, à tous ceux qui dépensent avec une régularité d’horloge helvétique leur astronomique existence de notaire ou d’épicier à ne prendre soin que d’eux-mêmes, et parfois de leurs très-proches, lorsqu’il est avéré qu’ils en tireront un héritage avant longtemps, ou bien qu’il s’agit de prendre avec leurs enfants une assurance pour leurs vieux âges. Comme toutes les fois qu’il ouvre sa gueule pleine d’épouvantements, le Bourgeois profère le contraire de ce qu’il croit signifier. Aussi, lorsqu’il vous encourage derrière son sourire de crocodile à « prendre soin de vous », c’est évidemment dans l’espoir que vous demeuriez dans une assez bonne santé pour continuer de dégorger régulièrement dans sa besace l’argent qu’il vous extorque en prix exorbitants ou bien en honoraires démentiels. Depuis le surplomb considérable de sa situation altissime, où les plus vigoureuses songeries métaphysiques ne peuvent atteindre sans éclater, sa vue est bornée à cette unique manière de prendre soin de lui. Si loin qu’il tâche de porter son regard, il n’en verra jamais aucune autre.

Au reste, les nouvelles de leur santé sont depuis toujours les seules choses du monde que les avaricieux vous laissent prendre d’eux, et même qu’ils vous donnent volontiers. Là seulement s’exerce encore un peu leur générosité, cette faculté que tout homme peut presser jusqu’à l’atrophie, mais non pas jusqu’à l’asphyxie complète.

LXI

La solution hydro-alcoolique

Chaque époque a l’eau bénite qu’elle mérite. La solution de notre temps devient littérale, puisqu’elle est soluble. C’est la revanche de la lettre sur l’esprit, et il ne faut pas être grand clerc pour deviner que le Diable doit fort s’amuser à cette manipulation des âmes putréfiées. Aussi, les variations semblent-elles être infinies, et je confesse un soudain effroi au-devant d’une telle prolifération infernale. Ne dit-on pas : « mettre de l’eau dans son vin » ? N’est-ce pas là, toujours à la lettre, une solution à tous les conflits ? Et cette solution-là n’est-elle, encore à la lettre, hydro-alcoolique ? On pourrait indéfiniment continuer. Je veux pour ma part demeurer fidèle à ma méthode, et tâcher d’aller droit à l’Essentiel.

L’eau se mêlait au sang, lorsque la lance du centurion perça le côté de Jésus-Christ sur la Croix. Des profondeurs du Sacré-Cœur, en une cascade inimaginable, le Sang du Christ jaillit une fois pour toutes, qui est le seul vin véritable. Son ivresse est infiniment adorable. Être ivre de ce vin-là ! Être ivre du Sang de l’unique Rédempteur ! Qui pourrait le concevoir sans se tordre le cœur de tendresse et d’espérance ? Le grand saint Thomas n’écrit-il pas que les Bienheureux mensam Dei manducant et bibunt qui eadem felicitate fruuntur qua Deus felix est ? Ils mangent et ils boivent à la table de Dieu, ceux-là qui jouissent de la même béatitude par laquelle Il est heureux ! Être les convives de Dieu, Ses invités à la Table de sa propre Béatitude ! Ah ! cette perspective esculente est à faire frémir même la tripe asthénique des contrôleurs fiscaux !

En attendant cette volupté suprême, cet enivrement divin, cette éternelle extase, il nous reste la consolation dérisoire et terrible de nous frictionner les doigts avec cet imbuvable alcool coupé d’eau, où les crevants de trouille rêvent de pouvoir se retremper tout entiers comme en une eau lustrale. Nous vivons des temps où l’on se baptiserait fort volontiers dans un baquet d’alcool hydraulique. Le Saint Précurseur baptisait les Juifs seulement dans l’eau, mais il savait bien et il fit savoir que Celui qui devait venir les baptiserait par l’Esprit Saint et par le feu ! Hélas, l’esprit désormais ne peut plus signifier rien d’autre que cette substance volatile que l’on obtient par distillation. Il y a l’esprit de vin, et l’esprit-ardent ; et parfois même on dit « les esprits » ou les « eaux spiritueuses ». Il y a l’esprit de tout ce que l’on veut, sauf l’Esprit de Dieu qui souffle sur les eaux, et qui est auprès du Vin très-précieux que l’on boit lors de la Communion sous les deux espèces.

Per lavacrum regenerationis et renovationis Spiritus Sancti : ainsi parlait saint Paul du baptême. Régénération et rénovation désormais sont entre les mains très-propres du sain spiritueux.

LXV

Quoi qu’il en coûte

Il n’a bien sûr jamais été dit que, quoi qu’il en coûte, il en coûterait toujours aux mêmes. C’eût été pourtant la plus gratuite des honnêtetés que d’annoncer que l’addition sera toujours présentée, par définition, aux sabouleux et aux désespérés qui ne peuvent pas la payer. C’est ainsi, chère Madame, vous n’êtes pas sans l’ignorer, que l’on équilibre des budgets, et que l’on consolide de très périssables empires.

« Le coût de la vie » est une expression particulièrement aromatisée, qui ne peut qu’être l’ouvrage d’un anonyme fabriquant de quintessence, le confort des riches se payant exclusivement et perpétuellement de la vie des pauvres. Le pauvre est donc, rigoureusement, ce que coûte la vie du riche. Mais il y a plus, chère et distinguée Madame, et l’on peut aller beaucoup plus loin. Jugez plutôt. La vie d’un riche a un coût très-précis, et ce coût, c’est la mort du pauvre. En conséquence et de manière algébrique, on peut en conclure qu’il fallait au moins la mort du Pauvre absolu que fut le Christ, pour rembourser la dette accumulée par le genre humain depuis la Chute, sous la forme de cette multitude entassée des charognes riches, engraissées par le sang des pauvres comme des boudins abominables. Il est écrit que le Bon Pasteur a donné sa vie pour nous. J’en conclus sans grand-peine que toute vie qui n’est pas donnée est une vie volée. Les pauvres sont bel et bien, devant leurs frères et devant l’Éternel, des déshérités. Ce raisonnement est d’une rigueur infiniment douce, il me semble.

Jusqu’à l’avènement inimaginable, il en doit aller ainsi. Le coût de toute joie sera toujours la souffrance d’un autre, et la vie du pauvre sera toujours nécessaire à l’enrichissement du riche. Car elle est la chose la plus coûteuse de l’univers, puisque c’est la vie des pauvres que le Christ a racheté sur la Croix au prix de Son Sang. Mais lorsqu’enfin Il Se décidera à revenir, alors les choses seront remises à l’endroit, et la Colère de Dieu ruissellera de Sa tête couronnée d’épines comme une cascade de sang. Enfin, il en coûtera aux riches, et le prix à payer sera pour eux indiciblement élevé.

Cette perspective, chère Madame, n’est-elle pas propre à constiper les volcans ?

L

La culture se meurt

En vérité, la salope est fort heureusement crevée depuis bien longtemps. Mais d’abord, distinguons. Il y a la culture des aubergines, et il y a la Culture sans génitif, la Culture de rien du tout, qui a remplacé les jeux du cirque de l’Antiquité, dans la vie très délicate et très parfumée des mufles contemporains. Ces mufles-là ont les naseaux qui se troussent facilement. Seuls les sirops les plus sucrés conviennent à leurs fragiles olfactions.

La Culture est le nom donné par le Bourgeois au cadavre de l’Art qu’il a lui-même strangulé au coin d’un bois. Pour le rendre présentable et surtout vendable, il lui met un peu de rouge aux joues, et il se place derrière lui pour en agiter discrètement les bras. L’équivalence a la solidité sépulcrale d’une identité mathématique : la Culture s’agite seulement où l’Art git. Ce simulacre de vie fait ouvrir beaucoup de bourses, et pleuvoir beaucoup de pièces sur cette mascarade. Le Bourgeois après quelques heures ne dédaigne pas de ramper au pied de sa macabre marionnette afin de ne rien perdre de son butin. La Culture, donc, il y a des maisons pour ça. Ici, il m’est impossible de reculer devant cette conclusion qui s’impose à moi, et que je ne propose pas sans trembler à mes lecteurs hardis : la Culture est la preuve de ce que le Bourgeois ne craint pas la prostitution des morts ! Pas moins en tous cas qu’il ne s’inquiète de celle des âmes vivantes, qui a lieu chaque jour grâce à la sollicitude des élites dont le primordial souci est de s’assurer à dates régulières le suffrage des acéphales. Entre deux de ces rendez-vous stellaires, l’on peut bien autoriser la plèbe à subir quelques spectacles subventionnés, trois ou quatre manifestations de démence en liberté, et l’un ou l’autre chef-d’œuvre de Molière ou de Shakespeare défiguré par un metteur en scène tout juste digne d’être le ramasse-miettes du Père Ubu.

J’avoue tranquillement que la mort de la Culture est une perspective qui m’emplit de la plus effervescente extase. D’ailleurs, ce ne serait pour elle que suprême accomplissement ; car elle a des allures de dalle tumulaire jetée sur des enterrés vivants, et son nom ressemble à une épitaphe. Elle morte, il lui sera peut-être surnaturellement donné de s’approcher un peu de la condition fatidique de l’Art, qui est d’agoniser comme un sabouleux sacré dans le caniveau, sans que ses faibles gémissements jamais ne préoccupent personne.

LI

La politique de santé

Vérité inébranlable autant qu’inaperçue : le premier de tous les problèmes à quoi devrait se confronter la politique de santé, c’est évidemment celui de la santé du politique. Alors, ô mon Dieu ! toutes les équations les plus sinueuses seraient soudain résolues dans une éclatante lumière tombée du Ciel, et les labyrinthes de l’imbécillité démocratique tomberaient en poussière. Fort heureusement pour la pérennité des régimes putréfiés, cette évidence n’est pas assez acide pour se frayer un chemin jusqu’à la cervelle en lambeaux des potentats considérables qui nous gouvernent. Ni d’ailleurs des grouillants qui aiment à se laisser gouverner.

 

 

 

 

L’Idole des miasmes, Léon Bloy, Garnier-Flammarion, Paris, 2021, 432 p., 16 €, à paraître.

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Copyright © 2013 Zone Critique. Tous droits réservés. ISSN 2430-3097
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