Antigone, ou les pestilences de Thèbes

Suite à l’annonce d’un éventuel reconfinement de la région parisienne, nous poursuivons notre série dominicale consacrée aux pastiches d’écrivains célèbres en livrant cette semaine à nos lecteurs le début du premier acte d’une pièce inédite retrouvée dans les archives de Jean Anouilh. Cette œuvre, sous-titrée Les pestilences de Thèbes, met en scène Antigone aux prises avec son oncle Macréon, monarque de Thèbes.

 

ACTE PREMIER

Palais royal de Thèbes.

SCÈNE PREMIÈRE
LE CHŒUR, ANTIGONE, MACRÉON.

LE CHŒUR : Et voilà. Les plaies sont bandées. Il ne reste plus qu’à attendre que la courbe baisse toute seule. Le véritable avantage du confinement est là, il suffit de ce mot hurlé dans toute la ville et cela démarre, un commerçant qui s’aventurait à ouvrir le rideau, une passante qui toussait un peu trop fort, une envie de liberté un peu trop visible comme quelque chose qui inoculerait un espoir… Simplement. Et cela suffit. On est tranquille pendant le confinement. C’est chirurgical, un vaccin bien dosé. Bien sûr les angoisses, les orages quotidiens sont là, les silences aux fenêtres quand on attend le vingtième coup de l’horloge. C’est propre le confinement, comme des mains bien lavées. Avec le couvre-feu, ses resquilleurs, ses traînards faussement négligents et cet espoir d’une ouverture qui se distille, c’est une autre histoire. L’espoir de la sortie en devient épouvantable. Ce n’est pas parce qu’il y en a qui sont infectés, non, parce que dans les deux cas il y en a. Le confinement c’est reposant parce que tout ça c’est dehors, on n’a pas à se plaindre ni à gémir, il suffit de gueuler, gueuler pour soi. Pas parce qu’on croit à la fin, non, gueuler car on est entre quatre murs alors que le cadavre royal exhale ses relents dehors. C’est gratuit en somme, presque convenu.

Antigone entre, poussée par Macréon.

LE CHŒUR : Ça y est, ça démarre justement. Voici la petite Antigone qui se promenait. La petite Antigone qui voulait rendre visite à la charogne fraternelle qui empeste la ville. Elle va enfin pouvoir jouer son rôle.

ANTIGONE : Lâche-moi ! Je ne vais pas partir. Et puis si je partais, tu saurais où me retrouver.

MACRÉON : Te rends-tu compte de ce que tu faisais ? (avec énervement) Réponds-moi ! Veux-tu que tout Thèbes soit au courant que tu oses braver le confinement ? Et pour quoi ? Que toute la ville raconte que la nièce de son roi se promène autour du cadavre de son frère, alors que tous doivent rester chez eux ? Une épidémie pour avoir respecté des rites funéraires archaïques, tu crois que ce n’est pas avoir assez payé peut-être ?

ANTIGONE : Ils savent déjà, je fais ce que tu aurais dû faire.

MACRÉON : J’ai fait ce que je pouvais seulement faire.

ANTIGONE : Tu pouvais dire non.

MACRÉON : Écoute-moi !

ANTIGONE : Tu pouvais lui accorder ce que tu avais accordé à Étéocle.

MACRÉON : Pourquoi te refuses-tu à comprendre ? Tu penses que je n’aurais pas voulu autre chose ? Que j’avais seulement le choix ? Que je devais laisser les citoyens mourir parce que leur caprice était de laisser le cadavre du traître pourrir aux yeux de tous ? Dieu sait si c’était d’un confinement dont je rêvais…

ANTIGONE : Il fallait refuser.

MACRÉON : Je le pouvais, j’ai voulu interdire les sorties à la tombée de la nuit quand le vent emportait avec le plus de force les pestilences dans la ville. Mais je n’ai pas pu, les médecins royaux sont venus et ils m’ont dit qu’il fallait fermer la ville. Si cela ne tenait qu’à moi, ton frère serait déjà enterré depuis longtemps mais cela m’a paru malhonnête. J’ai accepté.

ANTIGONE : Moi je n’ai pas accepté. Votre nécessité, vos pauvres obligations, vos remords ne me font rien. Moi je n’ai pas dit « oui », je peux encore sortir si je le veux, je peux vous dire non. Et vous, avec votre conseil des sages et votre attirail d’attestations et de gardes, vous pouvez simplement me faire mourir à cause de votre confinement.

MACRÉON : Tu ne sais pas ce que tu dis, tais-toi !

ANTIGONE : Je peux aussi ne pas vous écouter. Vous êtes là à vous retenir, parce qu’au fond vous avez peur. Peur parce que vous connaissez votre rôle, vous l’avez accepté quand vous avez décrété le confinement.

MACRÉON : Tu es folle.

ANTIGONE : Vous êtes ridicule, avec votre peur qui vous tient. Quelle indulgence, vous pourriez me garder au palais, ce serait pratique mais vous savez que je connais mon rôle, moi aussi. Vous avez peur d’être un tyran trop lâche, trop sensible pour me tuer.

MACRÉON (plus bas) : Oui j’ai peur de te faire tuer, et tu t’y obstines. Je ne le voudrais pas mais il faut me comprendre…

ANTIGONE : Je n’ai pas à vous comprendre, je n’ai pas à être un exemple. Je fais ce que je veux, si j’en ai envie…

MACRÉON : Écoute-moi…

ANTIGONE : J’ai le droit d’enterrer mon frère, si je le veux. Vous, vous êtes condamné à ne faire que ce que vous ne voulez pas, et vous appelez cela être roi ?

MACRÉON : Oui, c’est cela ! Je te l’ai déjà dit…

ANTIGONE : Pauvre Macréon et son petit couvre-feu ! Avec toutes tes interdictions et ma peur, je suis reine.

MACRÉON : Vis seulement, accepte ta liberté future ! J’ai déjà payé, le cadavre de ton frère, le trône de Thèbes, et maintenant cette épidémie. Aie pitié de moi !

ANTIGONE : Non. Quelle pitié avoir pour un « oui », quelle pitié avoir pour celui qui est incapable de comprendre son rôle ?

MACRÉON (vivement, l’attrapant par le bras) : Mais bon Dieu, écoute-moi seulement idiote ! Tais-toi enfin et essaie de me comprendre ! J’ai bien écouté ta petite tirade sur la liberté, moi ! Mais il faut bien des « oui », au moins une fois, il faut bien prendre des décisions pour que ça tourne. Il fallait bien que je prenne la main ! Tu ne vois pas que ça crève de toute part ? Dehors c’est plein de crachats, de relents fétides, de gens qui se promènent la toge sous le menton… Et on était là à agiter des demi-mesures ! Les malades ne veulent plus du remède, les petits spéculateurs ne pensent qu’à se faire des réserves de masques, on s’arrache la moindre petite parcelle qui reste dans l’espoir de pouvoir se faire de vieux os. Et tout craque, et la peste se répand dans toutes les bouches, et tout ce beau monde va crever parce que l’économie dégringole. Tu crois que dans ces moments-là on a le temps de faire la fine bouche pour savoir si on ferme les portes des temples à dix-huit ou à vingt heures ? Non ! On ferme tout et c’est bien comme ça. On se cramponne à l’ambulance et on repart. On gueule une bonne fois et on ne compte plus, quand la troisième vague est prête à se briser sur le mur, le lit est au premier qui vient à l’occuper. La maladie n’a plus de nom et les mesures non plus. Confinement, couvre-feu, stratégie de vaccination ou je ne sais quoi, tout cela est derrière nous. La seule chose qui compte encore c’est la tempête qui est en face. Est-ce que tu comprends cela ?

ANTIGONE : Je n’ai plus envie de comprendre. C’est bon pour ceux qui sont encore enfermés, moi c’est autre chose que je dois faire. Je suis là pour vous dire que tout cela ne sert à rien, et qu’il ne vous reste qu’à me mettre à mort.

 

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