Pastiches

Covid, ou l’Optimisme

Nous poursuivons notre série dominicale consacrée aux pastiches d’écrivains célèbres en publiant cette semaine un conte philosophique inédit de Voltaire vraisemblablement composé à l’hiver 1752, lors d’un séjour en Prusse. Nous espérons que cette courte fable sarcastique mettant en scène l’arrivée de Candide dans les étranges contrées de la Covidie amusera nos lecteurs en ces temps moroses marqués par l’annonce d’un nouveau confinement.

 

CHAPITRE I

Comment Candide arriva en Covidie, et comment il y fut accueilli.

Désireux d’étudier le monde, Candide traversa l’Océan pour explorer la Covidie. Cette royauté attisait sa curiosité depuis le plus jeune âge, et il ambitionnait d’en rencontrer le Roi, dont les livres d’histoire vantaient la toute-puissance et l’adoration de ses sujets, les Covidiens.

Mais dès son arrivée au port, Candide fit une fâcheuse rencontre. Des fonctionnaires du Roi, accoutrés de la tête au pied de sinistres blouses blanches, exigèrent de lui un « Test Covid ». Candide eut le regret d’apprendre que la Covid-29 circulait abondamment dans le royaume, occasionnant nombre de malades, et que le roi exigeait que l’on testât tous les voyageurs qui y entraient. « Mais Messieurs, protesta-t-il, je viens d’un pays qui ignore parfaitement votre Virus, je ne peux en être malade ! » Devant l’insistance des fonctionnaires du Roi, Candide, qui était poli, finit par se plier à l’exercice.

Un premier test salivaire le déclara négatif, mais un second fut exigé, selon le bon précepte du royaume que « deux fois font toujours plus qu’une ». Étonné par cette philosophie, Candide laissa néanmoins pénétrer un petit bâtonnet dans sa narine.

Le deuxième test fut positif. Des lumières vives se mirent à clignoter dans tout le port, des sirènes assourdissantes retentirent et tous les Covidiens qui se trouvaient là quittèrent le lieu dans un grand désordre. On emmena alors Candide dans une salle dédiée aux souffrants. Notre héros ne put s’empêcher de s’énerver quelque peu et de requérir un nouveau test : « Cela n’est point raisonnable, fit-il, je ne peux être malade, cela n’est point possible ! Que l’on me teste à nouveau, je vous en prie ! » Les fonctionnaires du roi se consultèrent longuement.

Après deux heures de ce conciliabule, l’un des administrateurs vint avertir Candide que l’on entendait sa requête et que celle-ci allait être transmise dans les meilleurs délais au bureau Covid du port qui allait ensuite la communiquer au Ministère du Virus. Quatre jours passèrent ainsi sans réponse. Candide s’impatientait. Un fonctionnaire arriva enfin pour lui révéler les instructions du ministère. On acceptait de le tester à nouveau, mais selon une toute nouvelle technique que l’on présentait comme infaillible. On expliqua à Candide par quel orifice il fallait faire passer la sonde, et il en fut tout honteux. Il blêmit et de grosses gouttes de sueur apparurent sur son front. Les fonctionnaires du roi furent unanimes : Candide avait maintenant toute l’apparence d’un malade.

Mais à leur grande surprise, le test fut négatif, et Candide, encore tout étourdi par cette sensation nouvelle, put quitter le lieu.

 

CHAPITRE II

Comment Candide arriva à Coville, et les mœurs qu’il y découvrit.

             Impatient de se dégourdir les jambes, Candide décida de se rendre à Coville à pied. Un demi-jour de marche plus tard, il aperçut d’immenses panneaux qui annonçaient l’entrée de la ville. Mais Candide fronça les sourcils quand il lut sur ces mêmes panneaux une immense indication : « Protégeatif obligatoire ». « Voilà sans doute quelque devise cryptée ! » se dit-il. Parvenu sur le boulevard principal, Candide fut étonné par ce fourmillement de sujets qui marchaient la tête baissée et revêtue d’un bout de tissu. Malgré la foule, le silence régnait dans Coville et l’on entendait simplement le pas régulier des Covidiens. Candide tenta d’adresser la parole à quelque indigène, mais ne reçut aucune réponse de ces autochtones qui ne daignaient même pas ralentir le pas. Il se persuada alors que les Covidiens étaient sourds et muets, peut-être même aveugles, et fut pris d’une grande pitié pour ce peuple lorsqu’un Covidien empressé lui adressa fortement la parole : « Porte ton Protégeatif, connard ! »

Voilà un terme que Candide ne comprit point, et il s’émerveilla à l’idée de tous les mots qu’il lui restait à découvrir en ce pays. Ignorant les subtilités des mœurs et du lexique covidiens, Candide se rendit donc à l’Office du Virus où il espérait être instruit davantage à propos des logis, des auberges et de ce fameux Protégeatif. Il entra dans le hall de l’Office, vaste et vide, où cinq fonctionnaires étaient à sa disposition, derrière des barricades de plexiglas. On lui offrit un Protégeatif qu’on lui ordonna de porter. Candide fit quelques protestations : « Pourquoi doit-on porter le Protégeatif dans ce royaume ? Le peuple a-t-il mauvaise haleine ? A-t-il répété quelque mauvaise parole à l’égard de son roi ? » L’un des hôtes lui indiqua alors : « Monsieur, cela fait plus de deux siècles que notre peuple se bat contre le Virus. Il faut rester vigilant et porter le Protégeatif partout afin de sauver des vies. Le Roi nous assure qu’il faut tenir encore quelques temps. Nous sommes en guerre et nous gagnerons. » Candide se résolut alors aux mœurs de la Covidie et enfila son Protégeatif, qu’il fallait changer, disait-on, tous les quarts d’heure.

CHAPITRE III

Comment Candide rechercha une auberge, et comment il fut déçu.
Mésaventures au Super Q.

            Sorti de l’Office du Virus, Candide se mit en quête d’une pension de famille, où il espérait pouvoir se restaurer et converser enfin avec des indigènes. Mais parcourant le centre de la ville, il éprouva un grand chagrin à la vue de toutes ces auberges fermées. Pas une n’était ouverte depuis deux siècles, car on luttait vaillamment contre le Virus.

Notre héros se sentit alors porté vers l’unique lieu éclairé, d’où il vit des Covidiens sortir les bras pleins de victuailles. Une grande pancarte indiquait « Super Q ». Candide s’engouffra par la porte mais fut vite arrêté par un émissaire du roi qui lui ordonna de lui présenter ses mains. Se croyant arrêté pour de bon par la police du royaume, notre héros eut la surprise de sentir ces mêmes mains aspergées par un liquide à l’odeur suspecte. Candide observa les Covidiens qui pénétraient avec lui dans le bâtiment et les vit se frotter les paumes avec vigueur et zèle comme s’ils allaient conclure une bonne affaire. « Me voilà dans le Temple de Coville ! » se dit-il. Le Super Q avait en effet toutes les apparences d’un édifice religieux, avec ses abondantes reliques, ses innombrables oblations et ses gestes rituels. Une voix enjouée arrivant mystérieusement des cieux indiquait aux Covidiens les offrandes du moment. Il devait s’agir là du grand prêtre de Coville.

Cependant, son émerveillement n’empêcha point le ventre de Candide de se manifester. N’ayant rien avalé depuis deux jours, notre héros se mit en quête d’un souper mais se perdit dans les rayons salle de bain et cosmétiques, avant de croiser la route d’une vingtaine de poulets rôtis enveloppés dans du plastique. Mis en appétit par cette journée de découvertes, il ouvrit un des poulets et, au moment de croquer dans une cuisse, se fit de nouveau arrêter par un fonctionnaire du roi qui lui déclara : « Monsieur, vous devez payer votre poulet avant de le manger ! » avant de tendre le bras en direction des caisses automatiques. Alors Candide, dont l’appétit était stimulé par la frustration, se hâta. Il mit quelque temps avant de se figurer qu’il fallait commercer non pas avec un homme mais avec une machine. Cette dernière refusa le poulet. On était entré dans le temps du Grand-Dodo, il était 18h03 et les caisses automatiques ne fonctionnaient plus. « Revenez demain, lui dit le fonctionnaire, vous ne pourrez plus rien vous procurer aujourd’hui. » On lui retira des mains son repas et Candide fut pris d’une grande faiblesse à la vue de ce poulet qui s’éloignait. « Comment vais-je me nourrir ? » se demanda-t-il avant de s’évanouir sur le trottoir. Les passants attroupés le déclarèrent atteint de Covid-29 et il fut emmené par une ambulance au Grand Hôpital.

 

CHAPITRE IV

Rencontre avec le Grand Médecin de Coville.
Comment Candide échappa à la vaccination.

            Candide s’éveilla dans une chambre de dispensaire. Le Grand Médecin de l’illustre institution, décoré trois fois de la légion Döner, lui rendit courtoisement visite et l’informa de son état de santé : « Monsieur, je suis au regret de vous informer que vous êtes atteint d’une nouvelle forme du Virus, un variant qui semble nous venir de Patagonie. » Candide prit la nouvelle avec calme. Depuis qu’on l’avait nourri, il se sentait mieux : « Docteur, cela est bien regrettable en effet, mais pour l’instant je me sens bien. – J’en suis bien aise, Monsieur. » L’homme de science fixa Candide au plus profond de ses yeux. « Vous n’êtes pas du royaume, n’est-ce pas ? – Non Docteur, je suis en voyage ! » Le Médecin reprit en poussant un soupir : « Cher Monsieur, il faut vous faire vacciner. Nous avons à la disposition de notre illustre maison plusieurs vaccins : celui du Nord, de l’Est, du Sud-Ouest, et du Centre-Sud. Pour ma part, je vous recommande le vaccin de l’Ouest, qui a déjà démontré toute son efficacité dans la bataille contre le Virus, et il en sera tout autant, j’en ai l’intime conviction, avec ce nouveau variant que nous avons découvert chez vous. – Docteur, répondit le malade, vous avez toute ma confiance ! »

Face au visage infiniment reconnaissant de Candide, le Grand Médecin fut pris de pitié. Il ne lui avait jamais été donné de voir tant de candeur, et la bonté que manifestait la figure de Candide l’emporta sur les trois légions Döner.

« Mon brave, écoutez-moi : tout cela n’est pas nécessaire. Partez d’ici et rentrez dans votre pays. » Ce revirement soudain laissa Candide stupéfait. « Mais Docteur, je croyais que… – Taisez-vous, je vous prie, mon enfant, prenez ce certificat de vaccination, et allez-vous-en ! »

Candide sortit de l’hôpital et marcha à nouveau sur les boulevards de Coville. Il ne comprenait goutte à ce qui venait de lui arriver. Voyant que toutes les portes étaient closes et les rideaux tirés, il se résolut à suivre les conseils du Grand Médecin, et reprit tristement le chemin du port.

 

CHAPITRE V

Le départ. Ce que Candide médita à propos de la Covidie.

            Candide parvint facilement jusqu’au port grâce au certificat du Grand Médecin. À bord de son navire, il regardait la terre de Covidie s’éloigner avec regret. Il estimait son voyage quelque peu chamboulé par ce Virus contre lequel les Covidiens se battaient depuis si longtemps. « Deux siècles ! En comparaison la guerre de Troie n’aura été qu’une courte récréation », se dit-il. Il médita ce qu’il envisageait de raconter à son maître Pangloss, qui l’avait encouragé dans ce voyage, et devait attendre avec grande impatience son récit. « Je ne pourrais, hélas, lui faire le portrait des Covidiens et des Covidiennes, n’ayant aperçu aucun visage. Il n’y a finalement que très peu de choses possibles en Covidie. Je n’ai vu nul endroit où l’on chantait, où l’on dansait, où l’on pouvait faire sa cour à quelques Covidiennes. Mais je pourrais tout de même lui conter mes aventures au Super Q et à l’Hôpital ! » Après avoir passé en revue les faits, il prit quelque hauteur, essaya de se hausser aux sommets de son esprit, et chercha à conclure sur les mœurs générales de la Covidie.

« Mon maître m’a appris la tolérance, et je crois avoir toujours su observer ce beau précepte. La religion covidiste, qui est encore en pleine enfance, a sans doute encore la rude vigueur des premiers temps. Comme la religion de Jésus, le covidisme verra probablement sa dureté diminuer et les mœurs de ses fidèles s’adoucir. La puissance de la foi des Covidiens me paraît cependant digne d’admiration… Après tout, il faut respecter toutes les religions ! »

 

 

 

Alexis Martinot

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