Films

La Nature : leçon de ténèbres

« On entendit monter un murmure farouche
Et l’on vit s’ouvrir comme une bouche
Un trou d’où jaillissait un jet d’écume amer
Gouffre où la ville entrait et d’où sortait la mer »

Victor Hugo

La réouverture de la Fondation Cartier pour l’art contemporain offre à l’exposition Pelechian une deuxième vie, du 19 au 31 mai 2021. Les spectateurs pourront y (re)découvrir le nouveau film du génial cinéaste arménien, La Nature, sublime leçon de ténèbres et dantesque récit de la fin du monde.

La caméra survole et glisse sur des sommets enneigés, tutoyant le ciel et la nuée, dans un noir et blanc sans défaut ni aspérité :  il y a dans les premiers plans de La Nature quelque chose de trop évident, de trop limpide. Après une parenthèse de plus de vingt-cinq ans, retrouver le cinéma d’Artavaszd Pelechian dans cet état de quiétude, flottant avec majesté au-dessus des montagnes et des vallées perdues, pose question : le légendaire réalisateur arménien aurait-il renoncé à la terre et à la gravité, au mouvement du monde, à la foule des humains et des bêtes, ces motifs persistants d’une œuvre sculptée puis distillée avec parcimonie durant la seconde moitié du XXe siècle ?

Destruction porn

Qu’on se rassure bien vite, il n’en est rien. L’ouverture tranquille de La Nature n’était qu’un leurre, ou plutôt, le calme avant la tempête, la page vierge sur laquelle doit venir s’inscrire un terrible poème sur la fin des temps. Éruptions volcaniques, crues millénales, raz-de-marée, fonte des glaces, cyclones et incendies, Pelechian convoque toutes les catastrophes du monde et les assemble au sein d’un disaster movie terrassant, dans lequel l’humain n’est perceptible qu’à de très rares instants, par l’intermédiaire de cris, de sirènes, d’un soulier abandonné ou d’un visage éploré. La Nature, dépouillée de tout héritage pastoral, s’expérimente comme une profération sans parole, où la démesure du monde écrase le spectateur et l’enveloppe d’une angoisse antique et métaphysique – le ciel nous tombe sur la tête, le plus littéralement possible. Le rythme, constitué comme souvent chez Pelechian de mouvements successifs d’expansion et de réfraction, de flux et reflux, accroît au fil du visionnage le sentiment inouï d’asphyxie et d’ensevelissement. Nous sommes au cœur du maelstrom, épais, poisseux, filmé dans son ensemble comme dans son détail, principe d’amplification et de réduction des échelles qui rappelle les Habitants (1970), notamment. L’effondrement du monde se fait dans une grandiose beauté : la lumière monochromatique, materia prima du film, est travaillée dans toutes ses variations, tantôt altérée par l’inversion et la saturation, tantôt dégradée par les insuffisances du numérique. Dans cette élégie de la destruction, négatif tragique des Saisons, Pelechian compose le mouvement secret de la matière terrestre, sa respiration organique, puis déchaine son indifférente violence envers les hommes et les femmes, petits êtres fragiles et malmenés, ramenés à leur condition première, redevenus grains de poussière dans le grand ordre de l’Univers.

Fin/Vie

Comme tous les poèmes apocalyptiques, La Nature est aussi un chant de la création et du (re)commencement

Comme tous les poèmes apocalyptiques, La Nature est aussi un chant de la création et du (re)commencement, où la fragmentation originelle des quatre éléments – la terre, le feu, l’eau, le vent, tous présents – forme le creuset d’une possible renaissance, semblable à la lumière au bout du tunnel de Fin (1992), ce chef d’œuvre de huit minutes. Ce sera ici, une fois les nuages dissipés, le premier lever de soleil du monde, émergeant des flots au ralenti et déployant la chaleur de ses rayons sur un paradis retrouvé, royaume des oiseaux chantant. Ce plan de la révélation referme parfaitement le film sur lui-même, en lui permettant de recommencer, de revenir par la mémoire et le montage au plan originel. On comprend alors que le décentrement spatial (toutes les catastrophes sont décontextualisées, ramenées à un champ général du désastre dans une planète sans pays ni frontières) correspond de facto à une désynchronisation temporelle du métrage – il n’y a pas eu d’écoulement du temps mais bien des flots temporels successifs révélant simultanément les passés, les futurs et les présents.

Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

© 2021 Zone Critique
Facebook Zone Critique Instagram Zone Critique
Lire les articles précédents :
Sébastien Lapaque : Plongée dans le cerveau d’un gentil réactionnaire

Le réactionnaire n’a plus si mauvaise presse. Jadis étrillé par Libération et aujourd’hui célébré dans le Monde, Sébastien Lapaque le...

Fermer