Pastiches

J’irai masqué sur vos tombes

Nous poursuivons notre série dominicale consacrée aux pastiches d’écrivains en publiant cette semaine un texte inédit de Boris Vian intitulé J’irai masqué sur vos tombes, genèse apparemment abandonnée d’un roman commencé en 1949 sous le pseudonyme de Vernon Sullivan.

       Éole repassait ses habits de pilote. Quand il s’appliquait, ses joues enflaient un peu et lui donnaient un air poupin. Une fois sa chemise à aigrettes convenablement lissée, il fit éclabousser de soleil le laiton des boutons. Éole aimait son uniforme : le duvet soyeux, façon ventre de cygne, qui recouvrait son buste, et le bleu marin qui enserrait ses larges épaules. Il avait fière allure et des milliers de kilomètres au compteur. Quand il se lorgnait le teint dans la glace, il avait tout d’un acteur de première classe, le genre hollywoodien aux reflets dorés et aux sourcils gominés. Il était très grand, ce qui ne le gênait pas outre mesure, puisque le plafond de son duplex s’élevait à dix mètres de hauteur. Une fois habillé et rasé de près avec un pot de crème chantilly, Éole slaloma entre les pièces et les trous d’air, de la salle de bain jusqu’à la salle à manger. En chemin, il vérifia que chaque meuble était à sa place, et qu’aucun n’avait brisé sa laisse. Il ne manquerait plus que l’un d’eux se fasse la malle.

Ce matin-là, seul le vaisselier menaçait de s’enfuir dans une bourrasque, ça tintinnabulait avec fracas entre les tasses et les soucoupes. Éole vérifia la bride du lourd meuble en cerisier tokyoïte. Elle n’était manifestement pas assez serrée. Il fit gémir le cuir avec un geste sec et précis. Le vaisselier revint se garer contre le mur avec un couinement et les verres stoppèrent net leur cantilène cristalline. Satisfait, il préleva une tasse et s’attabla. Le couvert avait été mis la veille par ses aide-ménagères : une ventouse avait été placée par leurs petites pattes nerveuses sous chaque objet. Bien leur en avait pris, ça avait soufflé fort la nuit dernière. Éole se versa un nuage de lait, qu’il se dépêcha d’aspirer avant qu’il ne s’échappe par une des lucarnes de la salle à manger. Au dehors, tout était cotonneux, on ne voyait rien à plus d’un mètre. Il tartina avec vigueur un bout d’oir mûr et mordit dedans à s’en décrocher la mâchoire. Son ventre salua la rupture du jeûne nocturne par une sarabande de sons ouatés. De petits pas se firent alors entendre, mais si délicatement qu’Éole fut obligé de se pencher au ras du sol pour les cueillir au bon moment. L’un deux vint se blottir dans son oreille. Éole reconnut les pattes de velours de sa souris favorite, celle aux moustaches fuselées et à la fourrure métallique. Il lui fit glisser une miette dans le creux de la paume avant de la catapulter avec beaucoup de prévenance sur le parquet.

L’horloge atomique de l’entrée sonna l’heure habituelle. Il devait se mettre au travail, le temps pressait son amertume plus que de coutume et Éole avait un vilain goût de citron dans la bouche. Il faut dire que son travail avait changé du tout au tout. Lorsque le virus avait éclaté comme une baudruche d’eau saumâtre, Éole était dans son dirigeable, en pleine livraison de prospectus. Il lâchait ses cargaisons par giclées de trois tonnes au-dessus des moches quartiers. Cela demandait de viser avec flair puisque ces quartiers étaient inévitablement couverts de nuages tantôt laiteux tantôt grisonnants. Sur les prospectus, on pouvait lire des recommandations telles que « Cessez de vous reproduire, l’humanité vous remerciera », « Il faut tuer tous les affreux » ou encore « La vie appartient à ceux qui ne se mouchent pas ». C’était un travail plutôt agréable, payé 100 francs la journée et, quand il ne se perdait pas des jours entiers, il pouvait gîter dans de jolis hôtels entre deux livraisons. Mais cette fois-là, le dirigeable s’était tout à fait emballé et Éole n’avait pu retrouver la terre ferme et son lit bien mou qu’une semaine plus tard. Affamé, il s’était précipité chez lui et y avait dormi pendant un mois, tiré de son sommeil par les vociférations de son patron dans l’interphone. Celui-ci lui avait proposé, ou plutôt imposé, un nouveau poste et, par la même basse entremise, un logis de fonction, tout en haut d’une tour ouverte aux quatre vents et qui faisait jour à l’un des plus moches quartiers de la ville.

Pendant qu’Éole s’envoyait dans les airs avec Morphée, les habitants des moches quartiers s’étaient mis à tomber comme des mouches ; leurs alvéoles pulmonaires se racornissaient les unes après les autres. On avait d’abord tenté de les soigner en fabricant des hydrolats artificiels, les fleurs coûtant trop cher, mais les abeilles n’étaient pas dupes et avaient fini par déserter la place. L’épidémie s’était répandue de foyer en foyer et de bruche en bruche avec une rapidité saisissante. En un mois, le butinement ardent des insectes industrieux s’était tu. Ça sentait le silence et la pourriture. Comme son patron l’avait fait comprendre à Éole, en lui laminant la main, cette situation n’était pas admissible. Il fallait contenir l’épidémie dans les moches quartiers, surveiller la main d’œuvre et trouver un moyen pour leur extorquer des sous. Celui-ci tenait en deux mots : le vol. Éole avait pour charge d’aiguiller les avions épistolaires affrétés par la CHR, la Compagnie du Haut Rendement, pour les habitants confinés qui ne bénéficiaient pas d’autre moyen de communication.

Comme chaque matin, donc, Éole monta dans sa tour de contrôle. Au bout de la cinquantième volée de marche, il se dirigea vers le tableau de bord où tous les voyants clignaient laborieusement des yeux, encore à moitié endormis. Éole les salua tour à tour et se mit à aiguiller le ciel. Il s’y prenait avec méticulosité, pour ne pas tresser de mauvais nuages entre eux. Après quelques minutes de tricotage intensif, une large saillie de laine blanche se matérialisa devant lui. Les premiers décollages allaient pouvoir commencer. Un Boeing en papier nervuré traversa la route à peine fignolée. « Joli modèle », apprécia à voix haute Éole. L’avion se dirigeait vers un des immeubles de la rue Mouchetard et décrivait une courbe parfaite à l’assaut de la montagne grabataire. Éole chaussa ses binocles à infra-bleu et parvint à déchiffrer les premiers mots d’une lettre avant qu’elle ne pénètre dans un logis tarabiscoté. Ce devait être adressé à une mère, parce que le ton était à la fois très tendre et l’encre sanguinolente. Un autre avion fusa alors, d’un blanc confondant, et Éole pesta contre la météo. Il pouvait à peine distinguer les « o » en forme de hublot qu’une main y avait tracé à la hâte, d’une encre on ne peut plus délavée. Éole postula qu’il devait s’agir d’une lettre plaintive, pleine de sanglots. D’une bonne nature, il ne prêta plus attention à cet avion chagrin et se mit à passer en revue le ciel en quête d’un autre engin volant. Ne voyant rien venir, il se décida à façonner une nouvelle voie aérienne et choisit un modèle pourvu d’élégantes torsades : ça lui plaisait de voir les avions faire des cabrioles sur les nuages. Une fois la route achevée, ornementée avec soin, il braqua un faisceau de lumière jaune sur le ciel, pour imiter les beaux jours et déchiffrer les missives avec plus d’aise.

Éole s’accordait sans-façon ce voyeurisme pour combler l’ennui. En l’espace d’une semaine, il avait vu passer des centaines d’avions, certains en papier mâché, pour ceux qui n’avaient vraiment pas les moyens, d’autres imbibés d’eau de rose, pour ceux qui espéraient soigner l’être aimé avec un soupçon d’essence florale bon marché. La plupart du temps, les messages étaient désespérés et désespérants. Parfois, tout de même, il piochait des recettes de cuisine inspirées de Gouffé et s’en servait pour accommoder ses menus solitaires. Mais ses messages préférés restaient ceux qui dégoulinaient littéralement d’amour et dont on pouvait suivre, en les humant, la course sirupeuse dans les airs. Le reste de la matinée passa en va-et-vient morveux au-dessus des mouroirs. Rien n’était à signaler ; Éole sentait ses yeux le brûler. Son attention commençait à se relâcher lorsqu’un avion se mit à dévier de sa trajectoire. C’était un petit planeur avec le bout des ailes couvert d’encre mordorée. Emporté par un souffle d’air chaud, il s’élevait à toute vitesse de la nuée salement laiteuse et se dirigeait vers la tour de contrôle. Éole sentit, sans savoir pourquoi, son cœur enfler puis rebondir alentour. Il se trouva humide et ridicule lorsqu’il vit tomber le minuscule avion sur le sol de verre et ne put s’empêcher de le saisir immédiatement, de peur qu’une nouvelle bourrasque ne l’emporte au loin.

Une écriture féminine et féline couvrait l’habitacle de l’avion. Il déplia en douceur les ailes et entreprit de dérouler la mince feuille de papier vélin. La signature fut la première chose sur laquelle ses yeux se posèrent : Castille, avec des « l » longs et fins comme des jambes de fille.

– Elle s’appelle Castille ! se mit à beugler Éole.

Personne ne lui répondit bien sûr, il était seul, parfaitement seul, en omettant l’armada de souris en uniforme qui roupillaient sur les reliquats de nuages filés. L’une d’elle hocha tout de même la tête et siffla un boléro de Ravel pour mettre Éole encore plus en train.

– Je volerai à son secours, tu voleras à son secours, nous volerons à son secours, ils voleront… chantonnait-il.

– Je crois que je suis amoureux ! Cette fois, il susurrait.

Éole reprit sa lecture. Pour détendre ses nerfs épris, il malaxait une souris échouée sur le tableau de bord. Celle-ci se laissait faire avec une certaine complaisance. Dans sa lettre, Castille évoquait ses quintes de toux incessantes, le lent resserrement de ses alvéoles et la fièvre qui lui faisait laper le tout-à-l’égout. Elle décrivait aussi la folie qui s’était emparée du moche quartier : les coquelicots se vendaient à prix d’or au marché noir. Le front baigné de sueur et de larmes, le blond mais impuissant Éole mâchouillait ses cuticules en parcourant les lignes nerveuses de Castille. L’âme en peine, le cœur dans les talons, il croqua son majeur et se mit à saigner abondamment sur le tableau de bord. La rigole de sang créa un faux contact et fit exploser les voyants avec un affreux bruit de pet. Au dehors, les avions paniqués se crashèrent gentiment. Le ciel détricotait son labeur. Tout partait à vau-l’eau.

Éole, n’y tenant plus, abandonna son poste et son doigt, fourra la lettre dans son uniforme maculé et s’enfuit par la porte « exit », derrière laquelle avait été judicieusement installé un toboggan tapissé de peau de faon, pour amortir les chocs et les hurlements des habitants. L’architecte avait jugé qu’un toboggan serait plus rapide qu’un ascenseur, pour la descente du moins. Une fois chu en bas de la tour, les remugles sinistres des rues désertes assaillirent Éole avec des jets de merde. « P’tits cons », grinça Éole. Il sortit de sa poche la lettre de Castille pour lui faire tâter le vent humide. La couleur de l’encre se posa sur un drôle d’immeuble asymétrique en contrebas, construit de bric et de beaucoup de broc. Il dévala la rue à grand pas, malgré la succion du trottoir sur ses semelles en crêpe bretonne. Au fur et à mesure, le sol se faisait de plus en plus mou, mais d’une mollesse effrayante, comme une joue de vieux qui aurait mijoté trop longtemps sous la pluie. Il entendait les collisions des avions au-dessus de sa tête, qui partaient en flammèches grises avant de confondre leur fumée aux nuages. À part le bruit de ces crépitements aériens, tout était d’une morosité exemplaire pour un si moche quartier. Les très rares passants étaient camouflés sous des combinaisons grises d’apiculteur, serrant dans leurs bras de maigres bouquets, voire des touffes aigres de pissenlits. Ils rentraient en hâte soigner leurs bruches chez eux.

Éole sentit ses alvéoles se contracter et réalisa qu’il était parti sans sa combinaison. Il ne fallait pas traîner, la marée-bottée pouvait débarquer d’une minute à l’autre et le coffrer pour non-port-de-combinaison, aussi se mit-il à sautiller, abandonnant ses semelles au trottoir vorace pour se servir de sa plante de pieds. À chaque pas, une vigne poussait avec des trilles chantants mais Éole n’y prenait pas garde. En chemin, il passa devant deux maisons en crottin percheron, avec balustres néo-empire où pendaient de vieux chèvrefeuilles desséchés, qu’il salua. Puis il contourna un fleuriste scandalisé ; la devanture était lacérée de coups de griffes et un homme à la cravate dénouée pendait au-dessus des vases brisés. Sa figure bleuie fit rire Éole qui ne put s’empêcher d’en extraire quelques notes de blues. Une fois parvenu devant l’immeuble d’inspiration plus mauresque que castillane, il tambourina contre la porte en proférant des injures, selon les bonnes mœurs en vigueur dans le quartier. Mais personne ne vint ouvrir. Il arracha alors le carton-pâte de la porte et se rua à l’intérieur. La pénombre lui cilla les paupières. Il tituba. La lettre se mit à voleter comme un papillon de nuit devant Éole aveuglé, l’entraînant plus en profondeur, là où l’odeur se faisait moins rance et où une lumière douce-amère palpitait.

Sur un lit suspendu, une jeune fille reposait, le visage très pâle et les yeux clos. De fins cheveux bruns moussaient dans son cou. Éole s’approcha d’elle, très ému. Les murs de la chambre, blanchis à la chaux, suintaient de tous leurs pores ; des jalousies en nylon à papillon écumaient aux fenêtres. Le lit portait un petit écriteau où il reconnut le nom de Castille. Ses constantes étaient affichées avec une inconstance barbare : sa température n’avait cessé de monter en flèche depuis deux heures, jusqu’à avoisiner les 42 degrés. Mais seules ses joues trahissaient la fièvre par une rougeur cerclée. Le reste de son corps brillait avec la blancheur opalescente et légèrement émeraude des lucioles. Éole si sombre en comparaison de la jeune fille, se hissa jusqu’au lit et enfouit sa tête dans les cheveux de Castille. Celle-ci ne sursauta pas, n’esquissa pas un geste. Elle se contenta d’expirer, avec une haleine de blé mûr, sa dernière abeille. Elle l’avait attendu pour mourir.

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