Pastiches

Du cousvre-feu

Nous poursuivons notre série dominicale consacrée aux pastiches d’écrivains en publiant cette semaine un extrait inédit des Essais de Montaigne intitulé Du cousvre-feu.

Voila un mal qui nous cause bien du tourment. Et suis bien ayse qu’on l’abroge tantost. Je vis dernièrement en mon voisinage de Bordeaux un gentilhomme yvre, qu’on menait à la mort pour avoir enfreint cette regle que nul ne doit sieger hors de son logis à la nuict tombée. Et trouve cette peine bien pesante pour un delict si leger. La retraite est un mal pire que la perte du nez, et du goust, et de la respiration mesme. Et trouve justement nommé ce cousvre-feu, qui estouffe en nous les passions et l’amour. Nostre condition n’est-elle pas due à nous rabattre aulprès d’aultruy ? Nous sommes affamés après communication. Et me plaisent ces festes d’aultrefois, qui nous divertissent du télélabeur, et des imposts, et des tristes nouvelletés. Or je trouve tous subterfuges et duperies, pour m’extraire de chez moy avec motif legitime : Tantost promenant le cheval de compaignie : Tantost portant secours au menuisier, subject à la colique ; Tantost visitant un mien parent en proie à la tristesse et l’indigence. Et n’ay cure du credit de ces reuses, tant qu’elles me libèrent et me jettent au dehors. A l’aventure, la solitude est plus ennuyeuse que le mal pulmonique qui nous deschire aujourd’hui : Et suscite la follie de nos souverains. Depuis jour que perdimes le droict de sortir comme il nous plaict, ne faisons que traîner languissant, et nos rois comme nous. M’inquiete plus encore ceulx qui disent s’y estre accoustumés, et preferer la retraite à la compagnie nombreuse. Et se desnaturent, par lascheté et foiblesse d’une asme craintive. Que sert d’eviter la maladie, la colique et la cosvid, qui sont nos principales parties ? Sommes nous poinct voués aux maux de nostre complexion ? Me cause du déplaisir cette vie cloistrée à part soy, loin de la société, de la compagnie d’autrui et des femmes. Certes, me plaict l’amitié des livres : Et de Senequius, Cicero, Tacitus. Et l’estude en ma tour, éloigné de la presse et des offices. Mais nostre condition, qui est merveilleusement corporelle, réclame aussi et queste des frères de chair et d’os. Et ne croy pas la vie cette vie hors du monde et de civilité. Cesar vivait entouré des siens, et de son fils, comme on sait. Epicurus ecrict des choses memorables sur l’amitié. Les guerres même ne sont que recherche d’estrangeté et de rencontre. Nihil amicitia præstabilius1. Et Horacius,

Nil ego contulerim jucundo sanus amico.2

A l’avanture, je trouve que cette pandesmie nous pousse à desraison, et la justice aussi. Un valet à Thoulouse accusé d’avoir toussé sur son voisin assistant, fuct condamné à pendaison. Et tel autre à Lugdunum, qu’on dict avoir laissé son mouchoir sur la voie publique, qui fuct bruslé tout vif. Je m’estonne d’un tel tumulte, qui nous jette les uns contre les aultres, et nous faict craindre le moindre signe de fievre et la goutte au nez, et nostre famille. Moy-mesme y suis parfois subject, craignant ne plus sentir mon collet de fleurs, et les excremens de mon cheval, qui est plus avisé que nous. Parfois ne plus ouïr du tout, qui serait mieulx, en ces temps troublés. Je hay la desraison ambiante qui me chagrine, et me transforme ; comme si n’étois plus moy.

Tum pavor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat3

Mais quoi ? Les nouvelletés nous viennent sans que ayons consenti. Et laisse à part mon espouse, qui gueste le crieur de Gascogne, pour connaitre les morts qui sont chus hier. Que nous sert de savoir, si nous ne pouvons agir. Et ceulx mesme qui sont savants ne sont poinct ouïs : n’a-t-on pas vus medecins, proposer remede miraculeux, estre jetés dans les ravins pour menterie ? Adeo pavor etiam auxilia formidat4. Me revolte cette absence de sagesse ; Et aultrefois si douteux de la medecine, suis meshuy tenté par cette cure incertaine : Mais veux conter cette histoire, qu’un mien proche parent de Bergerac, qu’on dict inoculé par le remede, eut un troisieme membre lui pousser sur la teste. Et m’en effraie, si est-ce que je pense avoir remarqué son goust pour les feintises. Et après ? Une teste ne nous suffit pour bien penser, me ravit d’en acquerir une seconde pour avoir plus de sagesse. L’aultre jour que je parlai avec un Hongre, me dict qu’en son païs ils ont le droict de cheminer à touste heure, pourvu que chacun soit distant et bienveillant après son voisin. Et tel Egyptien me disoit preferer mourir pesteux que de renoncer à son espouse bien mal en poinct. Les Allemans ont l’exercitation pour usance, et vont chopant, tressautant et bronchant, pour extraire la cosvid de leur complexion. Chose de grande necessité :

Mens sana in corpore sano

Et les Indiens mangent tout cuit, redoutant les ravages de la crudité. Les plus jeunes et dispos questent la nourriture, cependant que les vieillards siegent en plein air, sans climat empoisonné. Tous portent une contenance gaie, et trottent : Ne sont poinct estonnés et poltrons comme icy. La vaillance est une seconde nature, qui s’apprend, comme l’alphabet, la lecture et l’escrime. Et suffict d’une organisation habile, pour preserver notre société, qui est saine, amicitieuse et douce en temps de paix. Mais pour reprendre mon propos : suis bien marry de nous voir accepter tant de charge, et de rudesse, comme nous voyons les chèvres de Candie, sous la tutelle du berger. Ailleurs me semble que Lactance attribue aux bestes, non le parler seulement, mais la raillerie, de quoi suis certain que nos chiens et oiseaux rient de nos cautions stupides, retranchés chez nous au dixiesme coup de cloche. Eux sortent du nid sans effroi, à toulte heure et tout moment, n’en sont poincts plus malades ou affadis. Et respirent mieulx que nous. Si bien que je m’estonne que nous ne les prenons pas pour modelles. Mais quoi : ils ne suivent poinct les gestes barriere.

1 « Rien n’est preferable à l’amitié. »
2 « Avec du bon sens, il n’est rien que je ne saurois comparer à un doulx ami. »
3 « Alors la peur chasse toute sagesse de mon cœur. »
4 « Tant la peur redoute mesme ce qui peut lui porter secours. »

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