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Défaire le mythe du voyageur

Léon Prost © Flammarion

Zone Critique revient sur le dernier ouvrage de Lucie Azema, paru chez Flammarion, qui cherche à rendre la voie aux voyageuses. Replacer la femme dans le voyage en retraçant son histoire et revenir sur ses dynamiques colonialistes, c’est ce qu’a entrepris Azema, voyageuse au long cours et journaliste, dans son premier essai Les femmes aussi sont du voyage. L’émancipation par le départ. Alors que nous vivons une pandémie qui complique voire empêche la traversée des frontières, ce récit de route riche en références scientifiques, historiques et empiriques, mais également issues de la littérature d’aventure, nous propose d’accéder à l’envers du décors. 

 

La (non) représentation de la femme et stratégies de travestissement 

Il existerait deux types de voyageuse : “la peureuse ou la putain” ; sans alternative envisageable, la femme se voit placée dans des catégories disqualifiantes et dégradantes.

En 381 de notre ère, c’est la pèlerine Égérie qui aurait écrit le tout premier récit de voyage, à travers des lettres relatant son trajet jusqu’en Terre Sainte, bien que jusqu’au XIXe siècle le statut de “voyageuse” n’ait jamais été attribué à une femme. Par la conception historique de l’accompagnatrice jamais protagoniste, Azema nous explique “l’entreprise d’invisibilisation du voyage féminin” dans les représentations de la voyageuse. La figure s’étant laissée définir par le regard des hommes considéré comme la réalité objective, elle est empreinte de biais patriarcaux caricaturaux. Ces derniers viennent délégitimer, ridiculiser et faire sentir la voyageuse étrangère au milieu du voyage. Il existerait deux types de voyageuse : “la peureuse ou la putain” ; sans alternative envisageable, la femme se voit placée dans des catégories disqualifiantes et dégradantes. “C’est lui qui parle pour elle”, c’est le voyageur paternaliste qui jouit d’une position de force lui permettant de définir et d’expliquer le rôle de la voyageuse à la place de la voyageuse. Placé d’office en héros central, c’est à lui que revient de droit la saisie des invisibilisées, à l’image de Magellan qui dérobait son titre de premier homme à réaliser une circumnavigation à Enrique, son interprète et esclave qui techniquement était ce premier. C’est ainsi que s’est installée une norme du voyageur socialement et racialement situé, niant par conséquent toute reconnaissance et tout accès au reste des arpenteuses et arpenteurs du globe. La figure du marin, issue originellement de celle du pirate, est l’incarnation de la privatisation de la conquête. L’homme blanc, est, “dans l’espace public, le corps neutre” ; associé systématiquement à l’espace public en opposition à l’espace privé dans lequel est cantonnée la femme. Bien qu’évoquée en amont par De Gouges ou Wollstonecraft bien avant lui, Azema reprend la “structure de l’espace” de Bourdieu, et ainsi la “division sexuelle du monde”. En effet la voyageuse serait, conformément à cette dichotomie bien loin d’être strictement symbolique et performative, la rupture même de la sphère domestique : la voyageuse sort de son rôle. Dans la lignée du Deuxième Sexe de De Beauvoir, nous retrouvons à plusieurs reprises l’idée selon laquelle la voyageuse est le troisième sexe en passant ces barrières. D’abord à travers des anecdotes historiques, comme le déguisement de la journaliste Isabelle Eberhardt en cavalier arabe, ou le travestissement de Jeanne Barret en marin pour pouvoir faire partie de l’équipage, c’est aussi par sa propre expérience qu’elle explique la mutation. Traditionnellement, la voyageuse aurait accès aux lieux aussi bien féminins que masculins dans la mesure où la signification sociale de son corps change dès qu’elle brise la convention de son rôle (tandis que le voyageur se verra toujours exclu des lieux féminins). Azema propose donc aussi une certaine vision de la liberté dans l’affranchissement des catégories : il y a “l’expérience qu’elle ne fait pas du genre”. 

 

Objectification dans l’hypersexualisation et le colonialisme : le problème du voyage en terre de l’Autre 

Même si une grande partie de l’ouvrage s’attarde sur la condition féminine, la question des vestiges de la colonisation en apparaît indétachable. Le voyage n’est pas présenté seulement comme une voie d’émancipation — elle écrit : “Pour la majorité des habitants de cette planète, la frontière ne représente pas un lieu de rencontre, mais plutôt une chape politique et administrative qui s’abat sur eux.”, et précise que selon les passeports, nombre de pays demeurent inaccessibles avec certaines nationalités mais il est d’abord analysé à la lumière du courant intellectuel postcolonial et de reflexions sur l’orientalisation du monde, notamment dans l’oeuvre d’Edward Saïd au sujet du rapport de domination entre Orient et Occident. Car de même que la figure de la voyageuse est erronée en cela qu’elle est inventée par les hommes en position de pouvoir, le récit du monde raconté par les occidentaux est non seulement partiel mais par-dessus tout biaisé et monopolisateur. Azema propose de ce fait l’ouverture des narrations de voyage, le regain de parole de toutes les actrices et de tous les acteurs, afin que l’on ne parle plus faussement en leur nom (le colonial gaze comme négation de la capacité d’observateur des non-occidentaux), et d’entamer une décolonisation de l’imagination.

L’analogie entre patriarcat et colonialisme est filée à travers le livre, car “sous la plume du colonisateur, le pays dominé semble se féminiser : il est dépeint comme une ‘terre fertile’, ‘prête à s’offrir’”. Alors que l’esclavage consiste précisément en cet échange marchand fondé sur une appropriation identitaire et de propriété violente, c’est aussi ainsi que nous pourrions définir le traitement du corps de la femme, prostituée, fétichisée, vendue particulièrement dans le cadre du voyage. Il s’agit d’une déshumanisation systémique et d’une fétichisation du corps profondément ancrée relatées par l’auteure, notamment de l’écrivain Pierre Loti ou encore dans le fameux cas du peintre Gauguin en Polynésie. La femme est comparable aux individus exposés lors des Expositions coloniales comme “l’objet-souvenir”, disponibles à posséder et à ramener de voyage. Elle écrit : “On s’empare des corps comme d’un lieu”. Il ne s’agit plus de femmes, mais d’une “turque”, une “polynésienne”, aussi décoratives que la “femme paysage” moderne que symbolise l’hôtesse de l’air. Le tourisme sexuel également évoqué et décrit comme “colonialisme dépolitisé” rend compte des formes bien actuelles de la reproduction de ces schémas. Y compris sur mineures, la pratique subsiste aujourd’hui et peine a être incriminée à juste titre du fait de la croyance ou “hallucination collective” à une prétendue “hospitalité sexuelle”. Dans des pays où les jeunes filles sont “offertes”, elles performent une soumission permettant aux voyageurs de retrouver l’inégalité et le rapport hiérarchique de domination dans le pays du voyage devenu “paradis masculin affranchi de toute légalité”. De plus, ne sont pas seulement hypersexualisées les femmes-objets du pays à “conquérir”, mais bien à leur côté aussi les voyageuses elles-mêmes, perçues comme libertines au regard de leur transgression. Dans le colonialisme comme dans le système patriarcal, il est question de se saisir de l’Autre, puisque “Le voyage est le lieu de l’altérité”. Si cet aspect du départ comme ouverture à de nouveaux horizons en soi comporte une dimension souhaitable, il est inévitablement la porte à l’appropriation sans limites de la terre et du corps de l’Autre. C’est qu’avant de partir, il existe un imaginaire, une fabulation quant à ce qui attend le voyageur ailleurs, ce dernierfabrique l’Autre avant le départ” le dépossédant déjà a priori, et ne cherchant en lui que la confirmation de ses préconceptions subjectives et idéalistes.

 

Détisser le mythe de Pénélope et se réapproprier 

Les femmes ne sont que trop, à son image, en perpétuelle attente, privées d’une autonomie qui leur offrirait la liberté – notamment par la contrainte du foyer qui rend le prix du sacrifice différent du père qui peut s’absenter, à la mère qui a un devoir maternel. A ce sujet elle souligne notamment le symbole considérable que représente la contraception, dans l’éternel problème de la maternité écrouante.

Ainsi Azema fait le récit de ses voyages en y mêlant un important travail herméneutique et une bibliographie dense pour nous faire redécouvrir une littérature oubliée. Elle nous livre à travers son expérience du départ sa vision de l’émancipation et des retrouvailles du soi. Elle note, à propos de voyageuses qu’on ne lit pas, “Il leur a fallu briser les chaînes présentes autour d’elles, mais aussi en elles. C’est en cela qu’elles cherchent à être libres de voyager, mais aussi libres pour voyager”. Pénélope de l’Odyssée est celle qui attend que son homme revienne de son périple, tandis qu’elle s’ennuie sagement. Les femmes ne sont que trop, à son image, en perpétuelle attente, privées d’une autonomie qui leur offrirait la liberté – notamment par la contrainte du foyer qui rend le prix du sacrifice différent du père qui peut s’absenter, à la mère qui a un devoir maternel. A ce sujet elle souligne notamment le symbole considérable que représente la contraception, dans l’éternel problème de la maternité écrouante. L’invisibilisation des anthologies écrites par des femmes a contribué à empêcher la formation d’une figure d’aventurière réaliste à laquelle l’on peut s’identifier, être une femme voyageuse a longtemps été utopique. Et même lorsqu’il s’agissait de facto d’accomplissements par des femmes, ils ont été remis en doute ou niés, comme ce fut le cas pour Lydia Bradey, “première femme à atteindre le sommet de l’Everest sans oxygène”. S’affranchir de ces chaînes de préconceptions mais aussi de la peur qui leur est insufflée requiert leur reniement, et est une affirmation forte pour la femme ; “c’est dire ‘Je vais où je veux, je ne suis qu’à moi’”. Les contre-récits écrits par des femmes comme Mary Wortley Montagu ont été fondateurs dans la complexification d’une réalité du voyage jusqu’alors ultra-simplifiée et fantasmée par les hommes, qui exagéraient par ailleurs les traits dans un style ayant pour vocation d’impressionner.

 

L’essai cherche aussi dès lors, de façon plus poétique, à trouver les clefs permettant de se délivrer de certaines chaînes mentionnées ci-dessus. L’apprentissage de la langue, de la grammaire par exemple est présenté comme une façon de “craquer le code d’un pays”. C’est comprendre et “se faire comprendre” dans le processus d’entrée dans “ une chambre à soi”, reprenant le titre de Woolf. Partir serait une façon de “voler en éclat” en suivant son désir et en étant consacrée et recentrée sur soi-même, de la même façon que la lecture offre cet espace de rêverie, de flânerie et d’évasion intimes. Le voyage est pour elle l’instant de “faire solitude” où il est donné de respirer dans la perte de repères, tant “l’aventurier est un électron libre”. Par les lettres et récits de pionnières du voyage ainsi que sa propre analyse, Azema conclut : “Voyager pour une femme, c’est une mise à feu”.