Expositions

Les vrais visages de l’Afghanistan

 

Sur les murs du Pavillon Carré Baudouin s’étendent des couleurs, paysages, scènes et portraits qui sont autant de fragments témoins de ce qu’a été et demeure l’Afghanistan. Lorsque les Talibans prennent Kaboul le 15 août dernier, des images d’horreur inondent momentanément les médias dans le monde entier ; mais cette violence n’est pas l’identité de ce pays. Rachel Deghati et Pierre Bongiovanni, commissaires de l’exposition Le Rire des Amants, une épopée afghane qui garde ses portes ouvertes jusqu’au 2 avril, ont voulu rendre à cette terre et son peuple leur vrai visage.

Six artistes y proposent leurs œuvres pour raconter leur combat pour la liberté d’être et leur exil : Reza, exilé d’Iran, nous dévoile quelques clichés attestant de son amour pour l’Afghanistan pris entre 1983 et 2021 ; l’Afghane Roya Heydari nous porte à la beauté de son pays natal, tout comme Massoud Hossaini qui nous livre une forme de journal intime poétique ; la photographe et peintre Roshanak redonne la couleur au noir et blanc du quotidien de femmes et l’Afghane Fatimah Hossaini, née à Téhéran, la puissance féminine ; Naseer Turkmani illustre le calme dans ses tirages sombres et mélancoliques.

La lumière dans la nuit

Ce que veut avant toute chose ce corpus photographique, c’est mettre en lumière l’Afghanistan dans toute sa richesse poétique et combative, témoigner de ce que représente la force du peuple afghan en laissant rentrer dans les salles la lumière plutôt que l’obscurantisme. Armes, mutilations et chars sont devenus la représentation dominante de ce que la vie signifie en Afghanistan depuis août : la photographie rend ici justice aux éclaircies qui persistent malgré tout dans un pays placé sous le ciel de l’espoir.

L’affiche de l’exposition en elle-même est annonciatrice par son trou de lumière venu percer un bleu profond – ce clair-obscur ne pouvant qu’immortaliser la perpétuelle renaissance de la vie après l’accablement. L’illustration du rayon d’espérance se fait le fil conducteur de toute l’exposition, à travers des photographies qui jouent sur les nuances, contrastes et couleurs. Particulièrement manifeste dans l’usage du noir et blanc chez Naseer Turkmani, les clichés sont frappants de l’alliance entre résignation et lutte, caractéristique du vacillement constant de la population afghane qui voit défiler les violations de son territoire. Exilé en France après l’invasion des Talibans en 2021, il est porteur d’un regard poétique adressé aux siens, dans son Afghanistan natal.

Turkmani révèle la lumière dans les ombres, les arbres dans les ruines, et le calme après la tempête. Deux grandes impressions disposées face à face dialoguent sur ce que le silence des montagnes enneigées répond à la sombreur d’un urbanisme vidé. La lueur d’espoir est tout aussi saisissante, sous une autre forme, chez Massoud Hossaini. S’il obtient le Prix Pulitzer en 2012 pour sa photographie très crue d’un attentat à Kaboul, il alimente son compte Instagram (@massoud151) de beauté et de douceur. Dans une série de publications qu’il poursuit à ce jour, il nous offre des bribes de la nature qu’il accompagne de courtes phrases poétiques. La lumière de la poésie envahit l’espace, à l’image de ces bourgeons et fleurs foisonnantes. 

Fatimah Hossaini

Les femmes de pouvoir

Les Afghanes, plus encore que les Afghans, ne sont que trop souvent associées à l’oppression : mutiques, restreintes à l’espace privé, stigmatisées par le voile, elles se voient presque systématiquement réduites à la figure de la soumise. En protestation au statut particulier de la femme en Afghanistan, l’œuvre de Fatimah Hossaini rétablit précisément leur place dans l’espace public, non comme victimes, survivantes et souffrantes mais comme fortes, audacieuses et puissantes. Ses mises en scène et portraits sont un hommage à leur visage et leurs ornements qui dégagent une beauté perçante. Dans un pays où cette partie de la population doit sans cesse lutter pour la reconnaissance de son identité, les femmes trouvent dans leur féminité la résistance. L’artiste remarquait en effet que dans certaines tribus, malgré la guerre, les femmes continuaient de décorer leurs parures traditionnelles : cristallisation de la beauté qui résiste à toutes les barbaries.

Les photographies montrent des Afghanes toujours en protagonistes, à visage découvert, des regards tournés vers elles, et par-dessus tout des habits, bijoux et maquillages chargés d’une symbolique culturelle forte.

Les photographies montrent des Afghanes toujours en protagonistes, à visage découvert, des regards tournés vers elles, et par-dessus tout des habits, bijoux et maquillages chargés d’une symbolique culturelle forte.

Un pan entier de la grande salle est dédié au déferlement de la beauté de ces regards majestueux, qui rendrait absurde le rattachement de la femme à la vulnérabilité. Roshanak adonne elle aussi son art à la condition de la femme, dans des clichés en noir et blanc auxquels elle ajoute à la main des couleurs vives. En peignant un voile, un fruit, une robe, elle sort ces femmes de leur quotidien gris pour faire jaillir les vraies couleurs de la vie. Dans une nation qui oscille entre émancipation et anéantissement, la redécouverte du goût de la vie est un chemin fastidieux qui va pas à pas, comme ces touches de peinture. 

Rire aux éclats

L’intitulé de l’exposition Le Rire des Amants est aussi celui du second volet de l’ouvrage de Sayd Bahodine Majrouh, Ego Monstre, ode à l’amour et la beauté comme formes ultimes de résistance face à la tyrannie :

« en lieu et place de ces vestiges se dressait une ville dont la renommée avait conquis le monde. […] 

En ce temps-là, on n’inventait pas la cage. 

En ce temps-là, la ville était sans Porte. 

En ce temps-là, on ne dressait pas de muraille, on ne creusait nul fossé. 

La ville était un parc ; la ville était fleurs, bosquets, maisons sobres, discrètes, agréables à l’œil, reposante à vivre. 

Les jeunes filles et garçons se consacraient à la beauté de la Cité, à son entretien, à son atmosphère. Ou bien ils se promenaient le long de la rivière, s’embrassaient et s’aimaient de parcs en sous-bois. »

Lorsqu’il ne reste plus rien, subsiste le rire des amants, car à travers l’effondrement d’une aspiration à un avenir plus paisible, la vie prospère tout de même. Malgré l’impuissance et la précarité du peuple afghan aujourd’hui, il a et continue d’incarner ce rire qui transperce les désespoirs. Les photographies de Roya Heydari les leur rendent bien, lorsqu’elles capturent des scènes gorgées d’humanité. Elle y fait apparaître les raisons qui poussent les gens à combattre, à chanter pour la liberté, à manifester et à sacrifier leurs vies. Elle raconte les histoires de ceux qui sont liés à la terre afghane, non par choix mais jusqu’à la mort. L’on y voit des enfants et l’ignorance qu’elle leur envie. La résilience et la détermination dans des expressions de petites filles servent de témoignages qui nous marquent de leur empreinte en un regard.

La division consacrée à Reza, « Le ciel des yeux », se livre également aux regards de l’espoir. Dans le portrait qu’il fait du commandant Ahmed Shah Massoud en 1985, ou de la Petite fille afghane en 2004, les yeux font le récit à eux seuls. Dans les images de bancs d’école, de paysages ou de stockages de munitions, les teintes de Reza forment une épopée de poésie et d’émotion. Les tirages sont parfois suivis d’un bref texte éclairant l’envers du décors. Le vieux sage, notamment, est accompagné de quelques mots sur la douleur de l’exil. L’homme a fui la guerre et son village et, comme Reza, a traversé la frontière y laissant son passé. Son dos irrévocablement détourné de son pays, le sage sait que son histoire demeure en lui, mais c’est aussi à la douleur d’une vie volée en éclats que ces tableaux font écho. Il dit : « Puis, dans un souffle, le regard accroché au flanc de la montagne afghane, il avoua qu’il ne pourrait survivre sans voir sa terre. »

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