Paul Eluard : Saint-Alban ou le fol éden

Alors même que paraît le premier roman de Xavier Donzelli, Et par le pouvoir d’un mot, consacré à la parution du poème « Liberté » de Paul Eluard, les éditions Seghers font coup double en proposant un nouveau poème-objet dont elles ont le secret avec la réédition du poème Souvenirs de la maison des fous, dans un beau format complété de photographies inédites présentées grâce à l’autorisation des petits-enfants du poète.

1943. Paul Eluard et Nusch, son épouse, quittent Paris et trouvent refuge à l’asile public de Saint-Alban, alors dirigé par Lucien Bonnafé et François Tosquelles. Là, ils cohabitent avec les malades, vivent avec eux et participent à la vie en communauté, comme coupée du monde et surtout de la guerre – les photographies proposées à la fin du recueil en témoignent, elles qui d’une singulière beauté nous laissent à rêver que la guerre n’existe plus tout autour. Eluard y trouvera l’inspiration à cet étonnant recueil, composé de sept parties et d’un épilogue. Il y chante ces visages et notamment ces femmes :

« Ensevelies secouant leur linceul

Femmes de craie femmes de suie

Brûlées le jour d’un feu nocturne

Glacées la nuit par un monstre visible

Leur propre image éternellement seule »

De ce lieu, le poème-objet dira combien il a été un havre humaniste ouvert aux intellectuels et où se pense une manière de faire la psychiatrie si novatrice. On connaît l’intérêt de ce premier tiers du XXe siècle pour la question de la folie, l’essor de la psychiatrie, les épiphanies aussi du surréalisme, le cas Aimé une décennie plus tôt et tant d’autres. On découvre ici combien ces liens intellectuels ont également favorisé la circulation des textes, et ont permis à nouveau un geste expérientiel.

Deux postfaces de qualité parachèvent le poème. Celle de Joana Masó revient sur cette « expérience asilaire » comme expérience sociale et artistique et nous rappelle cette force incroyable d’une émulation au cœur des sciences humaines. Celle d’Elsie Le Coguic replace le poème dans son contexte historique et culturel. « En déplacement à Paris, Lucien Bonnafé assiste au déballage des cinq mille exemplaires de Poésie et Vérité 1942, un petit recueil de Paul Eluard, publié par les éditions La Main à plume » qui comprend le fameux « Liberté », de ce petit groupe dont on ne parle plus assez et qui pourtant fit date dans la deuxième génération surréaliste. Il n’en faudra pas plus pour que l’histoire prenne un tournant inattendu ; de ces tournants pleins d’heureux hasards dont Xavier Donzelli fait œuvre pour son premier roman, qui rappelle avec un sens heureux de l’histoire et une documentation fournie l’épopée du poème. Loin d’être une anecdotique présentation du poème, cette préface permet également de considérer plus largement l’évolution de cette « maison des fous » avant qu’elle ne devienne le lieu de l’écriture pour Eluard et initie également – de quoi faire pâlir aujourd’hui certains services de santé si malmenés par les pouvoirs publics – à de nouvelles approches médicales. Aussi, dans son « Saint Alban, terre d’asile », elle nous rappelle combien le lieu « deviendra l’un des asiles les plus célèbres de France grâce à ses praticiens, mais aussi aux intellectuels qui y trouvèrent refuge pendant la guerre. » Elle revient sur l’histoire même de l’asile, crée le 27 avril 1824, témoignant de l’importance capitale d’une réflexion sur le traitement des fous. Cette dernier émerge notamment sous l’impulsion d’Agnès Masson qui y pense avec innovation l’une des premières expressions d’émancipation de la dimension carcérale des « maisons de fous » en associant le traitement du malade à une pratique artistique, et plus largement l’ergothérapie, « une thérapie fondée sur l’activité des patients, qui investit également le domaine du loisir. Dans une salle ouverte en 1940 et rebaptisée, en 1947, le club Paul-Balvet, sont organisées des veillées ou des représentations théâtrales. » Les très récents travaux de Juliette Ridler (décembre 2022) ne manquent pas de prouver le pouvoir émancipateur de la scène. Enfin, Le Coguic de préciser combien l’on doit à François Tosquelles et Lucien Bonnafé cette présence des intellectuels réfugiés ; les deux directeurs, « [a]ffiliées aux réseaux de Résistance, […] vont apporter un nouveau souffle d’humanité à l’asile : les soins aux blessés de guerre, l’accueil de réfugiés et la publication d’ouvrages clandestins entraîne un brassage d’idées extrêmement riche, qui fait de Saint-Alban un espace de liberté et de partage », une terre d’hospitalité où le geste artistique se fait geste existentiel.

Enfin, il faut mentionner la délicatesse du trait de Gérard Vulliamy, dont les dessins accompagnent chaque partie du poème. En 1945, Eluard retourne à Saint-Alban, avec sa fille et son futur époux, le dessinateur, qui s’attache ainsi à faire le portrait des malades, pour donner à voir l’humanité même des habitants de la « maison des fous », esquissant avec finesse la profondeur des fleurs du mal qui les ronge.

« J’ai pour la foudre chue un respect de vaincue

Mes os sont calcinés ma couronne est brisée

Je pleure et l’on en rit ma souffrance est souillée

Et le mur du regret cerne mon existence

Peut-être aurais-je pu me masquer de beauté

Peut-être aurais pu me cacher cette innocence

Qui fait peur aux enfants. »

Aussi, recueil pluriel, cette réédition des éditions Seghers nous offre à lire la délicatesse d’une écriture située chez Eluard, qui laisse à penser l’image et la poésie mais également revient à cet important lien entre les intellectuels au coeur de l’histoire, quand se joue le rêve commun d’une émancipation de l’homme.

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