Sur les sentiers nocturnes de Patrick Modiano

Patrick Modiano par René Burri pour Magnum Photos, 2007

Inlassablement. Patrick Modiano souffre de cette hypermnésie elliptique qui lui fait arpenter les rues du passé. Les noms, les rues, les cafés de Paris réverbèrent leurs ombres dans sa mémoire. Ainsi en est-il de son dernier roman, L’Herbe des nuits. Mystérieux, le souvenir des rencontres demeure un voile insaisissable, dont Modiano s’efforce à rendre les traits et la texture.

Les pistes du ressouvenir

Un carnet noir d’abord, où le narrateur puise les débuts de pistes du ressouvenir. Des noms : Paul Chastagnier, Aghamouri, Duwelz, Gérard Marciano. L’Unic Hôtel. Dannie, – celle qui sera la compagne à la fois présente et secrète de cette refiguration du passé. En archéologue, travaillant sur les vestiges que lui laissent ces mots inscrits dans le carnet noir, il tentera de restaurer la silhouette des jours abolis : « Des appels de morse tapés à l’aveuglette, dans la plus grande confusion. Et il faudrait attendre des années et des années avant que je puisse les déchiffrer. » Toujours, chez Modiano, le temps efface les traces et ruse la mémoire. Il s’agira de suivre Dannie ; sans jamais la croire, pourtant. La galerie des fantômes qui hantent la mémoire du narrateur ont des contours flous et ambigus : Chastagnier ne garait jamais sa voiture « par prudence » devant l’Unic Hôtel où il résidait, Aghamouri avait une chambre à la Cité universitaire sans être étudiant et aida Dannie à s’inscrire à Censier sans qu’elle ait à suivre les cours… C’est intriguant. Mais, ce n’est pas là l’essentiel ; leurs ombres passent, et seule compte la claire remémoration des faits et des lieux.

Brassaï, Passerby in the rain, 1935

Passé et présent s’entremêlent dans Paris sans jamais se confondre pour autant. Chez Modiano, l’unique légitimité du présent est justement d’être le « prétexte » du passé, au sens littéral, c’est-à-dire ce qui précède le récit de ce qui a disparu, de ce qui s’est perdu dans le temps. Le narrateur se souvient de ses prises de notes étudiantes : « Et les noms qui sont mêlés à ces évènements lointains : la baronne Blanche, Tristan Corbière, Jeanne Duval, parmi d’autres, et aussi Marie-Anne Leroy, guillotinée le 26 juillet 1794 à l’âge de vingt et un ans, ont un son plus proche et plus familier à mes oreilles que les noms de mes contemporains. » Le présent pur l’ennuie, seule la lumière transcendante du passé lui confère une saveur d’être. Jugez plutôt de son regard sur nos étudiants de l’Ecole des Mines d’aujourd’hui : « Ils se photographiaient avec leurs iPhone dans la lumière terne, neutre du présent. » Dannie est la voie de salut vers ce qui n’existe plus. Elle trace les chemins vers l’avenue Victor Hugo, la rue du Val-de-Grâce, la rue Blanche, le quai Henri IV,… partout, à travers ce Paris des années 60 contemporain à l’affaire Ben Barka (que l’on entrevoit, en arrière-fond, derrière le mystère des personnages) ; non pas un Paris de cartes postales en noir et blanc, à l’esthétique figée et à la nostalgie ennuyeuse ; mais une restructuration du bitume, des chairs, des goûts et des odeurs, des scènes et des lieux, où les perceptions prennent leur sens, dans les pas que le narrateur mène en sa seule mémoire.

Un Modiano incontournable

Une restructuration du bitume, des chairs, des goûts et des odeurs, des scènes et des lieux, où les perceptions prennent leur sens, dans les pas que le narrateur mène en sa seule mémoire

Déjà un manuscrit oublié à « la Barberie », à la maison de campagne où Dannie s’invite (sans que l’on sache comment elle connaît les propriétaires absents) tentait de restituer les vies archivées dans le carnet noir. Le narrateur rêve du retour à lui de ce manuscrit. Retrouver d’autres traces de ce qui était déjà, à l’époque, la reconstitution de traces différentes du passé. Mais Modiano fait travailler le temps pour que le passé et le présent, distincts, apparaissent en réalité en une même trame temporelle : « Plus de passé, plus de présent, un temps immobile. » Ici, c’est le temps lui-même qui modèle les lieux, les sensations, la présence en chair et en os au monde, dans son déploiement : « Mais je n’étais jamais à l’aise dans le quartier de Montparnasse. Non, vraiment, pas très gaies, ces rues. Dans mon souvenir, la pluie y tombe souvent, alors que d’autres quartiers de Paris, je les vois toujours en été quand j’y rêve. »

Will Ronis, Pluie place Vendôme, 1947

Et il est rare que Modiano adopte cette écriture presque de confidence ; un ton, dans l’évocation claire et obsédante du passé, qui parfois se laisse aller à l’impudeur de la joie saisie à l’instant de la remembrance, à l’instar de la seule persévérance sur la pente du passé. – C’est comme si Modiano avait condensé dans L’Herbe des nuits la matière brute de son œuvre, l’avait taillé telle du marbre de Carrare avec une rigueur jubilatoire, et révèle à la lumière du jour, ses créatures nocturnes. Entre nos mains se révèle ici, parmi l’œuvre de Modiano, son roman incontournable.

Patrick Modiano, L'herbe des nuits, 2012, Gallimard, 172 pages

Patrick Modiano, L’herbe des nuits, 2012, Gallimard, 172 pages

Tarik Otmani

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