puce litteratureLivres

Knockemstiff, Ohio.

Donald Ray Pollock

Donald Ray Pollock

Son roman Le diable tout le temps a été élu meilleur livre de l’année 2012 par le magazine LIRE. Vient de paraître chez libretto le premier recueil de nouvelles de Donald Ray Pollock, Knockemstiff : une vertigineuse plongée dans le quotidien désespérée des habitants d’un petit village de l’Ohio.  Analyse. 

Tout cela est trop réel, cela en devient absurde” Bret Easton Ellis.

Février 2013

7 Février 2013

Il y a des auteurs qui ne sont là que pour rendre compte du réel et, par ce biais, dresser un réquisitoire de l’existence humaine et de l’absurdité de celle-ci. Donald Ray Pollock fait définitivement partie de cette catégorie.

Présentons un peu le personnage. Donald Ray Pollock est né en 1954 et a grandi dans le village de Knockemstiff, dans le sud de l’Ohio. 200 habitants à tout casser. Avant de se mettre à écrire, il a travaillé durant trente-sept ans comme employé dans une fabrique de papier. Autant dire qu’à la différence d’un Flaubert où d’un Rimbaud, l’écriture ne s’est pas imposée à lui dès la plus tendre enfance. Enfin, on peut dire tant mieux, car il y a dans le style de Pollock une rage d’écrire et de dépeindre la réalité qui n’aurait sans doute jamais vu le jour s’il avait été amené à écrire jeune.

Knockemstiff se présente comme un recueil de dix-huit nouvelles qui portent sur trois décennies d’une petite ville du Sud de l’Ohio: Knockemstiff. Chacune de ces nouvelles portent sur des personnages différents, bien que l’on en retrouve certains à divers moments de leurs vies. Ainsi, il y a des personnages récurrents qui apparaissent dans différentes nouvelles, à l’image de la Fish Stick Girl, fille psychotique, qui se balade avec des poissons panés dans son sac à main qu’elle distribue aux gens qu’elle rencontre.

Dirty realism

Il faut voir Pollock comme un auteur appartenant au dirty realism, courant dont font partie Buckowsky, Palahniuk ou encore Hubert Selby. Je m’explique. Le dirty realism ou réalisme sale, relève de la littérature minimaliste et se caractérise par l’utilisation du moins de mots possibles ainsi que par une description superficielle des choses. Les auteurs qui appartiennent à ce courant se contentent de poser le contexte et c’est celui-ci qui donne du sens. Ainsi, se sont rarement l’auteur, ou bien les personnages qui donnent du sens et interprètent ce qui leur arrivent. Cela arrive, c’est tout et c’est au lecteur d’interpréter et d’en tirer ce qu’il souhaite, bien que le contexte pose le sens général. Or, Pollock appartient totalement à ce courant. Il se contente de décrire les activités banales et quotidiennes de ses personnages. Il ne donne pas son avis, bien que son style dénote un profond attachement à ces personnes qu’il a côtoyé durant si longtemps, comme si il les excusait de leurs comportements, de leurs névroses et de leurs errances.

Mais, en même temps Pollock n’est pas un énième auteur de ce courant, il est différent. En premier lieu parce qu’il a un style qui diverge des tenants du dirty realism. Là, où chez un Selby on a un flot complètement déstructuré dans la ponctuation (pas de passage à la ligne, pas de tirets pour les dialogues) comme un torrent de mots servant à donner une impression d’étouffement au lecteur, Pollock, au contraire, écrit de façon précise, froide et chirurgicale. Les mots sont choisis avec justesse, renforçant par la forme même, la sensation d’une description dépourvue d’interprétation rendant fidèlement compte d’un quotidien désespérant, sans avenir, désolé.

Pollock écrit de façon précise, froide et chirurgicale

Aérosol, cancer et amphétamines

Ainsi, face à ce lieu perdu qu’est Knokemstiff, les personnages en sont réduits à un comportement autodestructeur, témoignage d’un rejet de leur existence et de leur vie. Ils se démolissent à l’aérosol, soignent le cancer en buvant du vin dès dix heures du matin où prennent assez d’amphétamines pour tuer un cheval dans l’heure. Ils sont suicidaires. Et ce n’est même pas leurs fautes. Ils n’ont aucuns échappatoires. C’est tout.

Cet état d’esprit général s’illustre parfaitement dans la nouvelle Gigantomachie où le personnage principal, un gamin nommé Teddy, est contraint par sa mère de faire semblant d’agresser et de violer celle-ci. Or, comme dit Teddy:

A part les capsules noires qu’elle obtenait de sa soeur Wanda (amphétamines), la peur semblait la seule chose qui pouvait réveiller ma mère, la rendre à la vie“.

Et c’est là, l’élément central de ce livre : l’autodestruction dont les personnages sont habitée se justifie du fait que la vie n’a rien à leur apporter. Ils sont morts-nés. Ils sont tels des morts-vivants et ce, de parents à enfants, n’ayant que la violence, le sexe, la peur, la drogue, et l’alcool pour oublier leurs vies de merde.

Aussi, je suis surpris quand la plupart des critiques que j’ai pu lire sur Krokemstiff font l’éloge de l’aspect critique sociale de l’ouvrage, citant ainsi la nouvelle Knockemstiff dans laquelle des touristes s’arrêtent dans ce trou paumé de l’Ohio pour faire des photos des indigènes du terroir:

C’est difficile d’imaginer qu’il y a des gens si pauvres dans ce pays (…) Qui vivent comme ça dans le pays le plus riche du monde“.

Il y a cet aspect là, c’est évident. Cette volonté de l’auteur de montrer une autre facette de l’Amérique moderne de la fin du XX ème siècle. Une Amérique sauvage, nauséeuse, dépourvue de solidarité, de rêves et d’idéaux(si ce n’est dans le viol).

Pollock montre ainsi que lorsque les individus sont laissés à eux-mêmes, quand ils n’ont conscience de rien, ils se dévorent comme des chiens.

Une satire sociale ? 

Mais, à mon sens, ce recueil de nouvelles va plus loin. Ce n’est pas qu’une critique de la société et de surcroît de la société américaine, c’est une attaque en règle de l’existence et de l’absurdité de celle-ci. En dépeignant des faits, et seulement un enchaînement de faits, l’auteur nous montre à quel point la réalité décrite telle qu’elle est, est dégueulasse. A quel point l’existence n’a aucun sens quand on a aucunes cartes dans les mains, que le jeu est truqué et que l’on est tout de même contraint de jouer.

Ce n’est pas qu’une critique de la société , c’est une attaque en règle contre l’existence et son absurdité

Knockemstiff se présente ainsi comme une prison, un purgatoire, auquel les habitants sont enchaînés et où leurs vies comme leurs rêves ne dépassent pas les bords du val. Les seuls moments où les personnages partent de ce lieu, c’est pour tabasser à mort un PD dans un motel pourri pour du fric, où se retrouver dans une caravane en train d’essayer la perruque de la mère défunte d’un camionneur aux tendances incestueuses bien affirmées. Krokemstiff se présente comme un ensemble d’envies inachevées, un lieu où la pulsion prend le pas sur la morale.

L’étoile la plus brillante

Seulement, même dans cet endroit, il y a de l’espoir et un sentiment d’éternité qui habite certains personnages (souvent les enfants) à l’image de Duane dans la nouvelle Lard qui s’achève ainsi:

En levant la tête il a cherché l’étoile la plus brillante qui pulsait dans le ciel au-dessus de Knokemstiff, ensuite il a pris son élan et à lancé une des fléchettes dessus. Il a continué de les lancer, aussi fort qu’il le pouvait, jusqu’à ce qu’elles disparaissent dans le noir qui l’entourait“.

Non, définitivement Knokemstiff est un cri, un réquisitoire, une putain de droite dans la gueule tout en étant un appel à l’aide, d’une population qui ne sait que dire de la vie sinon qu’ils en chient. A la fin de ce recueil, on n’est forcé d’admirer le talent de Pollock qui rend compte du réel avec tant de brio. Puis, on va chercher de l’alcool pour oublier tout ça.

  • Knockemstiff, Donald Ray Pollock, Libretto, 7 février 2013.
Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

Copyright © 2013 Zone Critique. Tous droits réservés. ISSN 2430-3097
Lire les articles précédents :
Michel Houellebecq
Les derniers vers de Houellebecq ?

Michel Houellebecq, l'auteur des Particules élémentaires, et prix Goncourt en 2010 pour La Carte et le Territoire, nous revient avec...

Fermer