Éric Chevillard, agent psychotrope

Copyright: Andersen / Solo

Eric Chevillard  (Copyright: Andersen / Solo)

Éric Chevillard est la démesure de toute chose… Dans tous ses livres, il applique à la lettre le précepte de Diogène le cynique : « Homme, tu es le seul dieu assez puissant pour te rendre heureux. ». Preuve en est son dernier livre, Péloponnèse, sur lequel Zone Critique revient en détail

Péloponnèse — Fata Morgana

2013

Les Éditions Fata Morgana

Que nous propose-t-elle de nouveau « la fée Morgane » (éditions Fata Morgana) quant à l’actualité chevillardienne récente ? Un mirage ? Non, un livre évident : Péloponnèse ou de qui se moque-t-on ? On aime l’aspect et le toucher d’un recueil provenant de ces éditions. L’objet livresque est luxueux et déjà précieux. On veut en faire la collection. On ne le prêtera à personne. Plutôt le racheter pour l’offrir. On lit à la dernière page que les premiers exemplaires, numérotés, furent imprimés sur vélin de l’île de Choir. On apprécie le clin d’œil à l’attention des Éditions de Minuit qui publièrent en 2010 « un concentré d’humour noir », comme l’écrivit l’ami Pierre Jourde, intitulé Choir : un roman corrosif et hilarant.

Invitation au vertige

Avec Péloponnèse, Éric Chevillard invite encore une fois la pensée de ses lecteurs assidus à des aventures vertigineuses et stylistiques qui les transformeront. L’auteur s’arme de mots bien placés pour se révolter sans dissimulation contre ce que la vie nous sert inévitablement. On s’émerveille devant cet ouvrage hargneux qui est une anti-célébration de la réalité faussement ordonnée répondant à des lois idiotes qu’il faut dénoncer, saboter. Ivre de mots, Éric Chevillard désosse le squelette qui tient debout le “monde que l’homme s’est inventé (en se plaçant naïvement au centre)”. L’écrivain nous montre dans Péloponnèse la vie telle qu’elle ne devrait pas être — prévisible, lassante — mais telle qu’elle est pourtant, obstinément, pour lui servir de prétexte littéraire : « Toute mon expérience sensible est infirmée brutalement par la réalité muette et obtuse. » Il exprime sa désolation ou sa fausse désolation : « Pourquoi le miroir ne daigne-t-il jamais s’empreindre de notre image ? »

Logicien fanatique, il s’ingénie sous nos yeux ébahis à détricoter le filet qui nous retient prisonnier de nos habitudes et nous choyons de nos berceaux d’illusions : « Allait-il falloir apprendre à se méfier des poissons rouges aussi ? » Au fil de la lecture, les doigts ensanglantés par les dessins embryonnaires de l’illustrateur Jan Voss qui dénonce à sa manière son refus de se prendre au sérieux, on assiste à la création en direct de la légende chevillardienne. Le lecteur joue le jeu : « quelque fois j’en fais un allié comme s’il allait de soi qu’il était de mon avis et qu’on était d’accord contre un ennemi commun ». Le lecteur trouve tout de suite sa place auprès du narrateur qui choisit ses mots avec une terrible maniaquerie pour mieux mettre la pagaille dans l’ordre des choses. Heureusement, Éric Chevillard a l’esprit bien tourné, toujours vers le large : « (Ainsi j’aurai vécu dans mes parenthèses, zézayant, zigzaguant, comme une mouche entre deux cymbales avant qu’elles ne frappent triomphalement la note éblouissante du final.) »

Provenance

Attention au décollage ! Le vaisseau spatial Péloponnèse qui nous libère de la pesanteur, de la lourdeur liées à notre présence sur Terre, nous transporte au-delà de notre propre compréhension dans une nouvelle constellation inconnue où luisent vingt-trois astres : autant de textes que le lecteur fidèle aura déjà appréciés ailleurs, dans des publications numériques ou d’imprimerie (revue collaborative du Théâtre du Rond-Point ventscontraires.net ; Le Monde de l’Art ; Décapage ; Pylône ; L’Imbécile de Paris ; Tire-Lignes). Notre homme est un auteur compulsif qui crée comme il respire ou plutôt, avoue-t-il métaphoriquement : « J’éjacule comme je respire. »

Liaisons chimiques

La littérature chevillardienne n’est certes pas illisible mais autrement lisible. D’un point de vue neurologique, il faut un autre réseau neuronal pour appréhender cette écriture et le sens qu’elle se donne : « La poésie invite la conscience à des expériences qui élargissent son champ de connaissance et d’intervention. Espace dégagé, terrain conquis, d’où part la contre-attaque. Ainsi l’homme sera vengé. » Plasticité cérébrale à l’œuvre, de nouvelles liaisons chimiques se créent dans notre cerveau pendant la lecture de Péloponnèse d’Éric Chevillard. On se drogue avec la substance que ses phrases nous font fabriquer. On devient « hypervigilant », l’esprit se déverrouille. On jubile. On n’en gaspille pas une miette. On découvre que le surnaturel possède parfois des attraits supérieurs au réel. On est sidéré. On hallucine. On n’en peut plus de joie. On s’affranchit de la réalité. Les mots malaxent nos neurones : « (…) : le temps s’acharne. Notre ruine est bientôt consommée. L’enfant écrasé, aplati par ce char implacable s’étire comme une pâte sous le rouleau à pâtisserie jusqu’en des dimensions grotesques. Puis cet adulte à son tour roule dans la farine, mord cette poussière blanche, sa face devient bientôt horrible à voir, modelée par le sabot du temps, son nez s’effrite, ses joues se creusent, ses dents tombent, ses yeux apeurés, larmoyants, frappés de cécité voudraient pouvoir s’enfoncer plutôt dans le conduit spiralé de ses oreilles conchoïdales qui au reste n’entendent plus rien, ni même la rumeur de la mer. » Notre vision du monde est transfigurée, notre intelligence décuplée. On surgit vainqueur de cette lecture, « un chaos fécond qui annonce un nouveau monde » : le nôtre, revu et corrigé par Éric Chevillard.

De nouvelles liaisons chimiques se créent dans notre cerveau pendant la lecture de Péloponnèse d’Éric Chevillard

Parmi les choses qui encombrent et déplaisent, on regrettera tout de même que l’auteur ne consacre pas une chronique au cintre qui est « le seul objet qui agresse l’homme par pure cruauté » selon Pierre Desproges, regretté bienfaiteur de l’humanité. Allégresse, désinvolture, irrévérence, cabotinage et mauvaise foi : on admire l’impériosité du créateur de Péloponnèse ou de qui se moque-t-on ? en proie à la panique dès que tout menace de se figer et qui refait le monde avec ses phases pour échapper à cette fatalité : être épinglé par la mort. N’ayons crainte, l’inventeur Éric Chevillard a retenu la leçon du copain Georges Brassens : « Je ne me baigne jamais deux fois dans la même eau. » Lisons et baignons-nous dans une eau toujours renouvelée, ainsi échapperons-nous à l’emprise de la vase existentielle : la médiocrité.

Appuis logistiques :

  • Péloponnèse ou de qui se moque-t-on ?, Éric Chevillard, dessins de Jan Voss, éditions Fata Morgana, 2013, 112 pages, 19 euros
  • Portrait craché du romancier en administrateur des affaires courantes, Éric Chevillard, éditions Fata Morgana, 2004, 16 pages, 5 euros
  • Paroles d’Éric Chevillard prononcées lors du Colloque International : « Éric Chevillard », organisé par Olivier Bessard-Banquy et Pierre Jourde au Centre Stendhal de Valence, site de l’antenne universitaire de Valence, université Stendhal-Grenoble III, les 26 et 27 mars 2013.

Estelle Ogier

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