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Une débandade française

Crédit photo : Emanuele Scorcelletti

Crédit photo : Emanuele Scorcelletti

A travers une analyse du dernier roman d’Amanda Sthers, Les érections américaines, notre contributeur se livre à un état des lieux corrosif d’une certaine littérature contemporaine. Une débandade française, par Yann Solle. 

2013

Je dois à l’honnêteté intellectuelle de confesser que cette chronique est, pour l’essentiel, un prétexte. Il n’y a en soi aucun intérêt à consacrer plus de cinq mots aux Érections américaines d’Amanda Sthers. D’abord parce que le livre est paru depuis suffisamment longtemps pour que le traitement que je m’en vais lui infliger influe d’une quelconque manière sur ses chiffres de vente. Ensuite pour la simple et bonne raison que ce « roman », puisque c’est ainsi que son auteure et son éditeur jugent approprié de le qualifier, n’a en soi aucun intérêt littéraire.

 Ceci dit, il est évident que ce livre, même dans son inanité (qui est très grande), a une considérable valeur d’exemple : en moins de cent trente pages, il parvient à cristalliser tout ce qui, aujourd’hui, va de travers dans la littérature française. Je profiterai donc de cette critique pour glisser une ou deux observations sur son état. Et puisqu’il est entendu que les observations ne sauraient engager que ceux qui les enfantent, il sera fait dans les lignes qui suivent un usage inhabituel et conséquent de la première personne du singulier. Qu’il me le soit pardonné.

Un mot du livre d’abord. Il y a plusieurs mois, une tragédie frappait les États-Unis : une fusillade dans une petite ville du Connecticut, une de plus dans un pays à ce point ravagé par la violence armée que l’on n’en reçoit plus la nouvelle d’une fusillade qu’avec un haussement d’épaules résigné. Mais les choses étaient différentes cette fois-là. L’horreur avait pris une dimension inédite : la fusillade avait eu lieu dans une école et elle avait coûté la vie à une vingtaine d’enfants. Chacun se souvient de l’emballement médiatique qui s’en est suivi. Ce drame est le point de départ du livre d’Amanda Sthers, qui l’ouvre et le clôt sur le rappel de ces faits douloureux : « Connecticut. États-Unis. Le 14 décembre 2012, Adam Lanza, un jeune homme de vingt ans tire quatre balles dans la tête de sa mère. Puis il prend la voiture garée devant leur grande maison de Newton avant d’aller tuer vingt enfants et six adultes dans l’école élémentaire de Sandy Hook. Il est armé d’un fusil semi-automatique Bushmaster qui appartient à sa maman. Il est ainsi certain de faire un maximum de victimes en un minimum de temps. Le chargeur de trente balles, rapide à enclencher, peut en tirer deux à la seconde. La dernière est pour lui. »

Troublée par la sauvagerie de la tuerie, elle décide de se rendre sur place, pour mener sa propre enquête sur l’affaire Adam Lanza, et analyser les causes d’une violence superlative qui est devenue, au fil des siècles, la marque la plus visible de ce pays, son identité la plus intime. Et, soyons honnêtes, ça commence plutôt bien. On comprend vite qu’on ne tient pas là un chef-d’œuvre de la littérature française, mais il y a dans les premières pages, qui relatent l’hystérie des médias, le contraste des sentiments (« la maman en moi s’effondre, mais l’écrivain qui a tissé sa peau autour reste fasciné »), l’impuissante fascination, quelque chose d’énergique et de vaguement mystique. Il y a même quelques phrases franchement bien tournées.

Ça commence bien, donc. Mais ça se gâte très vite. Spécialement quand on commence à lire des choses comme : « Ce pays ressemble à mes personnages : schizophrène, sans père (…) Et Adam Lanza est la maladie de cette Amérique, de mon personnage, son symptôme (…) Mon personnage est un dur. Regardez-moi cette fougue ! Même ses erreurs ont de la gueule. » Du travail d’esthète, comme vous voyez. Et encore, on n’en est pas arrivé au fond. Parce que figurez-vous qu’Amanda Sthers a une théorie : les tueries de masses aux États-Unis sont, paraît-il, le symptôme d’une frustration sexuelle… Bon, dit comme cela, ça ne paraît pas plus invraisemblable que le caractère naturel du visage des frères Bogdanov, mais si on dira assez en quoi la démonstration échoue ensuite, certains savent résumer le résultat de manière plus directe.

Une chose que je ne manque jamais de faire avant d’acheter un roman, c’est de lire ce qu’en disent les clients d’Amazon. Dans le cas qui nous intéresse, les commentaires1 sont pour le moins limpides et sans appel2. Commençons par alicia753 “alicia”, qui est dès l’abord refroidie par le titre, « aussi subtil qu’une blague de Carambar. »3 Pour A. Parlant “Joliemaman”, « mal ficelé, mal écrit, mal documenté, ce ridicule opuscule ne mérite pas d’être publié ». alainlm « referme le bouquin avec l’impression d’avoir lu une mauvaise préface ». Le Citron, sans surprise, est plus acide que ses camarades : « Le livre d’Amanda Sthers n’est pas seulement la pire chose que j’ai pu lire en 2013, celui-ci est carrément pousse-au-crime, en plus d’être affligeant de connerie. » zoé et Boojum & Snarks sont d’accord : ce livre est non seulement d’une « indigence rare», mais il est aussi « nul et opportuniste ». Amour et bienveillance… On pourrait d’ailleurs s’arrêter ici, tant la sagesse déployée par ces internautes est infinie, mais ce ne serait pas du jeu, n’est-ce pas ? Alors, sans plus tarder, allons au fond des choses.

Une certaine idée de la superficialité

Je suis tombé avant lecture sur une interview, dans Paris Match, où Amanda Sthers racontait ainsi la genèse de son livre : « Je n’en pouvais plus d’entendre les commentateurs expliquant ce massacre par une addiction aux jeux vidéos. Pour moi, c’était comme un viol collectif » (j’ai, sur le moment, fait à mademoiselle Sthers l’amitié de croire que ce doux épithète faisait référence à la tuerie et non pas aux commentaires des journalistes…) La pensée est plus précisément exposée dans les premières pages du livre : « Les analystes se relaient et très vite on parle des jeux vidéos, grands coupables des tueries de masse. Je m’offusque de ne jamais entendre ce qui m’est toujours apparu comme une évidence : le schéma tordu qui s’installe dans la tête d’un tueur de la sorte ne peut être que la manifestation d’une frustration sexuelle. Le pistolet est un symbole phallique évident (…) » Si on doit à ce stade appliquer un syllogisme simple à cette prémice, on dira que tuer en masse c’est soulager sa frustration sexuelle. Or l’arme à feu est un symbole phallique. Et chacun peut posséder une arme à feu aux États-Unis. Les américains tuent donc en masse avec des armes à feu pour soulager leur frustration sexuelle. CQFD. On est déjà alarmé, mais en lecteur curieux, on n’hésite pas à aller plus loin.

Bien qu’on n’ait pas encore clairement saisi comment une seule personne peut se rendre coupable de viol collectif, ni qui sont, au juste, les violés dans l’histoire d’Amanda Sthers (les victimes ou les spectateurs ?), on se dit pourquoi pas, après tout ? Face à des actes qui soulèvent à ce point le dégoût et l’incompréhension, toutes les tentatives d’explication sont bienvenues. On ne conteste donc pas le principe du livre. L’exécution en revanche, c’est une autre affaire.

Le personnage d’abord, Adam Lanza. Je dis « personnage », parce que c’est ici que l’auteure fait véritablement œuvre de fiction dans son « roman ». Intercalés dans l’enquête (dont on verra plus loin qu’elle ne vaut pas un kopek), des chapitres en italiques, purement romancés, sont censés représenter des souvenirs d’Adam Lanza, restituer sa psyché, nous aider à comprendre comment est né le monstre. Au lieu de quoi on nous brosse le portrait d’un garçon délaissé par son père, étouffé par l’amour d’une mère castratrice qui aime trop les flingues, moqué au lycée, sans vie sociale, accroc aux jeux vidéo, donc puceau, donc sexuellement frustré, donc meurtrier de masse, vous voyez… Et je caricature à peine.

Comme si cela ne suffisait pas, on doit subir une interminable collection de poncifs sur les États-Unis et des comparaisons encore plus ahurissantes avec les sociétés européennes. Vas-y que les États-Unis sont une nation schizophrénique, vas-y qu’ils sont déchirée entre le puritanisme et la pornographie, vas-y qu’ils ne sont pas à l’aise avec leur sexualité comme nous autres du vieux continent… On est, du reste, assez consterné par la naïveté dont fait preuve Amanda Sthers au sujet de ce pays, semblant découvrir, à l’occasion de son voyage que non, tout n’y est pas fantastique et idyllique. Même en admettant qu’elle ne se soit contentée, pour faire son apprentissage, que de films et de séries télés (on y arrive), il fallait vraiment qu’elle n’eût regardé que de la guimauve pour ne pas avoir déjà compris que les États-Unis, en dépit de nombreux points positifs, sont durement minés par la peur de l’autre et un vif sentiment d’insécurité. C’est une société très individualiste et donc, par nature, excluante. Et tous ceux qui sont laissés en marge de cette société, pour Amanda Sthers, ont le profil d’Adam Lanza, ce qui explique leur frustration sexuelle, qu’ils satisfont en tuant, et en se tuant. J’ai envie de dire qu’il leur serait sans doute plus simple d’aller aux putes, mais je crains de paraître grossier et trivial… Bref, on a vite fait le tour de sa question.

L’obsession d’Amanda Sthers, c’est Freud (l’influence du père psychiatre, sans doute). Et Freud, c’est l’obsession sexuelle. D’une manière ou d’une autre, tout doit se ramener au sexe, s’expliquer par le sexe. Les pistes de réflexion alternatives ne manquent pourtant pas. Quand Amanda Sthers écrit par exemple : « Je réalise que si les tueries de masse existent dans plusieurs schémas sociétaux, elle sont principalement le lot malheureux des États-Unis. Comment dans une société tournée vers la liberté individuelle, ultra-capitalisée et qui offre tant de choix, en arrive-t-on là ? Est-ce que la tuerie de masse est la version absolue du suicide contemporain ? », il me semble qu’elle met le doigt sur quelque chose d’intéressant. Dans une société qui exalte l’individu autant qu’elle l’écrase, le meurtre de masse participe peut-être d’un désir morbide de reconnaissance, de la volonté de prouver à tous qu’on existe et qu’on a du pouvoir sur son destin et sur celui des autres. Il me semble que cantonner ces actes à la manifestation de la pulsion charnelle est non seulement réducteur, mais aussi paresseux. Alors oui, on peut avoir une thèse et tenter de la démontrer, mais la présenter comme cela, sans recul, sans nuances, alors même l’éventail de possibilités est aussi large, relève au mieux d’une profonde fainéantise intellectuelle (il y a d’ailleurs quelque chose de très freudien dans cette manière de poser ses propres obsessions en vérités générales et de les appliquer à une société entière). J’ai parlé plus haut d’aller au fond des choses. C’est une curieuse ironie, concernant un livre qui ne va jamais plus loin que la surface des choses, et ne se confronte finalement jamais au mal.

On n’avait clairement pas lu un navet aussi affligeant sur les États-Unis depuis au moins l’American Vertigo de Bernard-Henri Lévy

On n’avait clairement pas lu un navet aussi affligeant sur les États-Unis depuis au moins l’American Vertigo de Bernard-Henri Lévy. Mais si le normalien était bien court sur les faits, au moins était-il abondant dans les conclusions. Amanda Sthers est indigente sur les faits et inexistante dans les conclusions. Elle place d’ailleurs elle-même son livre dans la filiation de ceux de Bernard-Henri Lévy. On se demande pour lequel des deux la comparaison est la plus insultante…

Puisqu’il faut faire sensation

Il n’est sans doute pas utile de s’attarder sur la manière dont Amanda Sthers tient sa plume ici. Elle n’a jamais été et ne sera sans doute jamais une grande romancière (quoiqu’elle soit, je m’en voudrais de ne pas rendre à César, une excellente dramaturge). Ceci ne la dispense toutefois pas d’un minimum syndical de rigueur sur l’essentiel. Une coquille navrante s’est glissée dans le livre : partout y est mentionnée la ville de « Newton ». Il se trouve que le nom de la ville est en réalité Newtown. Il est compliqué de prendre au sérieux quelqu’un qui prétend aller enquêter sur un lieu, et n’est même pas capable de retranscrire correctement son nom. L’erreur peut se tolérer à l’écriture : la graphie « Newton » a été massivement relayée par les journalistes et les chaînes d’information en continu. Mais que cela n’ait pas été corrigé à la relecture ne peut laisser penser que deux choses : où le travail des relecteurs a été très superficiel, ou il n’y a pas eu de travail de relecture du tout. Et mademoiselle Sthers a décidément un problème avec les lieux, puisque la ville voisine de Monroe devient ici « Monrow »…

J’ai dit que je ne parlerais pas du style dérisoire, dont chacun peut se faire une idée à travers les extraits déjà cités, mais comment résister à la tentation de mentionner le passage où l’auteure décrit le ciel de Newton, « presque blanc de cette couleur douteuse des slips adolescents » ? Sans doute la métaphore la plus nunuche que j’aie eu l’occasion de lire de toute ma vie. N’oublions pas cette comparaison sacrilège qui fera enrager les fans les plus dévoués de Star Wars : Adam Lanza et sa coiffure « en forme de casque de Jedi. » Les Jedis qui n’ont pas de casques, mais bon… Cela en plus du lot d’erreurs, d’approximations et de constructions syntaxiques douteuses, que je signalerais volontiers ici, mais puisque cela reviendrait peu ou prou à citer 95% de ce livre consternant de vacuité et prétention, je vous l’éviterai.

Bref, ça sent la commande bâclée. Quelqu’un, quelque part dans les couloirs de Flammarion a du en avoir l’idée, qu’il a crue brillante alors, mais qui devait bientôt se révéler toxique. Imaginons une conversation entre deux éditeurs de Flammarion, désespérant de trouver, dans le grand fatras de manuscrits parvenu par La Poste, leur prochain coup éditorial. De guerre lasse, l’un d’eux demande : « Et si on suggérait à quelqu’un de faire un livre sur Newton ? – Hé ! répond son collègue, soudain tiré de sa torpeur. Mais c’est pas mal comme idée ça. Et ça pourrait même très bien marcher. – N’est-ce pas ? Bon, qui chez nous écrit plutôt rapidement, n’a que les États-Unis à la bouche, et peut y être rattaché par un ou deux éléments de son histoire personnelle ? – Laisse-moi réfléchir une seconde… Mais Amanda Sthers, pardi ! – Exactement ! T’es un génie. – En plus elle a vraiment  la tête de la girl next door californienne elle. On l’appelle ? »

On ne demande plus à la littérature de convaincre par la forme, mais de buzzer par le fond

L’ambition de ce livre n’est pas littéraire, elle est médiatique. Il n’a été écrit que pour satisfaire au buzz. En cela, il est bien dans l’air du temps : on ne demande plus à la littérature de convaincre par la forme, mais de buzzer par le fond (un fond qui est de plus en plus souvent celui de la poubelle). Encore que rien ne soit là d’une extraordinaire nouveauté : en son temps, une controverse assez virulente opposait déjà Victor Hugo à ses détracteurs, comme Flaubert ou les frères Goncourt, qui estimaient que, « la courtisanerie de la vile multitude » pour seul crédo désormais, il avait abandonné toute prétention littéraire, esthétique, pour ne produire que des écrits subversifs (comprendre, Ô ! supérieure horreur !, politiquement engagés) et populistes, qui lui apporteraient la gloire et la reconnaissance des masses.

Je suis, comme beaucoup, convaincu de la faiblesse littéraire et artistique des Misérables. La grande fresque n’était qu’un prétexte, une charge de bélier contre le pouvoir dans laquelle les personnages, à force de symbolisme, perdent toute consistance, toute humanité. Mais là où Victor Hugo cherchait à attirer avec sincérité, je pense, l’attention sur une rude réalité sociale, le chétif opuscule d’Amanda Sthers prend prétexte d’une rude réalité sociale pour discourir de rudes futilités et, surtout, rude futilité suprême, d’elle-même (nous y reviendrons).

Voilà donc une jolie petite machine de guerre, bien soutenue par un plan médias intense et calibré. Mais ne jetons pas la pierre à Flammarion : toutes les maisons, même les plus honorables, s’adonnent à cette pratique. La vérité est que beaucoup trop de livres paraissent à la rentrée littéraire, six cent romans en moyenne (je partage, du reste, l’avis de ceux qui estiment qu’il faudrait étaler les sorties sur l’ensemble de l’année). La littérature française est plus que jamais devenue un commerce, une industrie, et la concurrence y est farouche.

Dans cette mêlée brouillonne, il faut essayer de se démarquer, de frapper un grand coup. C’est à celui qui sera le mieux remarqué dans les rédactions littéraires, c’est à celle qui alimentera le mieux l’alcoolisme mondain du landernau germanopratin. Il y a cependant une différence manifeste entre flairer un bon coup (comme a pu le faire Gallimard avec Les Bienveillantes de Jonathan Littell et L’Art Français de la Guerre d’Alexis Jenni, tous deux couronnés par le Goncourt) et essayer de fabriquer un bon coup, comme cela semble être le cas ici : quand c’est autant du chiqué, ça se voit.

La frontière du romanesque

Du reste, puisque nous parlons de commerce, chacun aura remarqué que Les Érections américaines s’inscrivent dans un genre qui a plus que jamais le vent en poupe : le roman-enquête, ces fictions très peu romancées, qui reposent sur des faits divers ou des évènements marquants. Bien sûr, de tous temps, le réel a inspiré la littérature, et heureusement ! Bien de grandes œuvres de la littérature française ont pour point de départ un fait divers, ou pour toile de fond un évènement important. « Je réfléchis combien l’imagination donne peu, ou plutôt qu’elle ne donne rien, en comparaison du vrai (…) », écrivait très justement Edmond de Goncourt.

Mais nous avons changé d’ère. Dans notre société hyper-connectée, en mouvement perpétuel, la soif d’information semble n’être jamais vraiment satisfaite. Certains écrivains ont compris qu’ils avaient tout intérêt à cibler un lectorat intermédiaire, celui qui (par maque d’érudition ou de temps) est réticent à lire des essais et, dans le même temps recherche (par mondanité) de la littérature dans le coup et facile d’accès. Ce qui représente aujourd’hui, il faut bien le reconnaître, la majorité des lecteurs. Indéniablement, un culte du fait divers s’est installé dans les lettres françaises. D’aucuns, comme Michel Houellebecq (et la génération d’ersatz déférents qu’il a enfanté), le célèbrent, allant jusqu’à considérer que la littérature doit s’agenouiller devant les faits : l’écriture doit se mettre en retrait, se cantonner à une forme d’adynamie, la « forme plate », le roman Wikipédia.

En tout état de cause, ce qui fait, on en conviendra, la différence entre un récit (ou une enquête) et un roman, c’est l’incarnation de la narration. Le roman repose avant tout sur des personnages, dont la mise en situation et l’évolution permet de raconter une certaine vision de la société ou du monde. Il ne suffit pas de reprendre un rapport d’enquête ou un article de la PQR, et d’y accoler la mention « roman ». L’intitulé doit se mériter. Il ne s’agit pas de raconter simplement l’histoire, il faut la faire respirer, la transcender. C’est ce que réussit à faire par exemple Arthur Dreyfus dans l’excellent Belle Famille (Gallimard) (que nous vous recommandons chaudement, au passage), librement inspiré de l’affaire Maddie McCann. Là, l’auteur parvient à se délivrer du fait divers, à inventer un sujet et une narration qui lui sont propres, à composer des personnages totaux (la petite Maddie McCann, par exemple, change de sexe et devient le petit Madec Macand) et tangibles, à la psychologie singulièrement minutieuse et élaborée.

C’est précisément là que pèchent encore Les Érections américaines. Le caractère ectoplasmique de ses personnages empêche absolument tout dépassement. Le livre n’a été écrit que pour démontrer une thèse, « frustration sexuelle et meurtres de masse » (souvenez-vous) et absolument tout est vu, conçu et délivré par le prisme de cette thèse. Cela donne quelque chose d’aussi léger que monolithique, qui n’arrive jamais à convaincre, encore moins à intéresser, comme un de ces articles de Psychologies, qui ne semble avoir été écrit qu’à l’usage de son seul auteur. Le lecteur demeure à tout moment totalement étranger à cette démonstration.

Pour en revenir à Arthur Dreyfus, jamais, à aucun moment, n’est imposée dans son roman sa vision de la vérité. Je m’explique : dans La Première Pierre (Gallimard) dont j’ai parlé ici récemment, Pierre Jourde s’interroge sur la légitimité de l’écrivain à s’inspirer du réel, et plus particulièrement du quotidien de ses proches. Le complément naturel de sa réflexion me paraît être la recevabilité de la conviction personnelle de l’écrivain : est-il autorisé à substituer à la vérité, fût-elle tue ou floue, sa propre croyance ? A-t-il le droit de suggérer, par action ou par omission, que sa vérité est LA vérité ?

C’est un reproche qui a été récemment fait à La Ballade de Rikers Island (Seuil) de Régis Jauffret, qui est une sorte d’enquête romancée sur la désormais canonique affaire DSK. Il présente le viol et certains aspects obscurs de la vie de Nafissatou Diallo comme des vérités absolues. Mais les détails de ce qui s’est passé dans cette suite du Sofitel de New York, nous ne les saurons probablement jamais, et Régis Jauffret non plus. Mais il ne se donne pas vraiment la peine de préciser que les choses qu’il relate naissent directement de son imagination. Il ne dit jamais vraiment « je suis convaincu que », se disant sans doute que la citation de lui-même qu’il place en exergue de son livre suffit à l’expliquer : « Le roman, c’est la réalité augmentée. » Certes. Mais cela ne suffit pas. Loin de moi l’idée de mettre en cause l’intelligence et les capacités de déduction des lecteurs (quoique…), mais à une heure où on est formatés à recevoir l’information directement, sans recul ni effort d’analyse préalable, plus d’un se laissera abuser par ce stratagème, et c’est grave.

Un reproche équivalent peut être adressé aux Érections américaines, pour les passages en italique présentés comme des souvenirs d’Adam Lanza, où l’auteure fait pourtant, on l’a dit, véritablement et totalement œuvre de fiction. Essayer d’interroger des proches ou des connaissances de l’assassin, pour essayer d’en dessiner une psychologie plus ou moins vraisemblable, aurait sans doute une bonne idée. Mais en grande prêtresse de la religion du quant-à-soi, Amanda Sthers estime qu’on a besoin que de sa conviction et de sa fantaisie. Et que l’on ne me sorte pas surtout pas l’excuse du « mais, après tout, ce n’est qu’un roman », parce que ce serait bien trop facile de se réclamer soudain totalement du roman, pour tenter de camoufler l’indigence du propos et l’insuffisance de l’enquête.

S’agissant d’ailleurs de l’enquête, j’aimerais pouvoir conseiller à tous ceux qui veulent mener proprement une enquête de lire ce livre pour savoir exactement ce qu’il ne faut pas faire, mais ce serait inutile : il n’y a pas d’enquête. Assez vite lassée par son sujet, Amanda Sthers se met rapidement à parler de la seule chose qui l’intéresse vraiment ici : elle-même.

Le culte du « moi »

Il y a peu de manières de le dire : avec Les Érections américaines, nous sommes victimes d’une tromperie sur la marchandise assez scandaleuse. Il faut attendre le dernier tiers du livre pour que l’auteure se livre à un semblant de travail de recherche sur le terrain. Tout le reste n’est qu’interminable blabla psychologisant et anecdotes franchement dispensables sur son séjour américain.

C’est comme le billet de blog trop long d’une gentille mère de famille parisienne allée s’encanailler à New York. Parce qu’au fond, c’est quand même ce qu’on apprend ici de moins inintéressant. Et avec gros panneau de signalisation à l’appui, s’il vous plait : parce que les lecteurs d’Amanda Sthers seront sûrement « choqués » d’apprendre qu’elle n’est pas du tout, mais alors pas du tout celle qu’ils croyaient. « Je tente, explique-t-elle, de me défaire de ce que je suis, de ce qu’on attend de moi. » Y parvenir implique donc de passer des nuits en boîte, d’embrasser, de boire, de vomir, et de se réveiller avec sa « putain de gueule d’ange » (sic)…

Non, Amanda, les lecteurs ne sont choqués (il me semble même le pape ne serait pas choqué, mais je m’avance peut-être un peu), mais ils sont consternés, se sentent floués et s’emmerdent prodigieusement. Parce que, franchement, qu’est ce qu’on en a à faire que vous soyez « née au son de Grease » ?  Que vous ayez « construit les bases de votre sensibilité devant E.T. et Les Goonies » ? Que vous ayez reçu une éducation bilingue et étudié à Miami ? Que vous ayez passé votre permis de port d’armes en trois heures aux États-Unis ? Que vous ayez été déçue par ce pays qui ne correspondait pas à l’image un peu sotte que s’en faisait votre esprit d’adolescente parigote abreuvée de séries télés américaines ? Pas grand-chose, vraiment, mais les lecteurs polis vont jusqu’au bout des livres. Et puis on espère encore sincèrement que quelque chose d’intéressant finira par se produire, mais nos espoirs seront vains. On referme l’ouvrage envahi par une intolérable impression de vide. Pas même de déception ou frustration, juste de totale vacuité.

Et là, on peste contre cette tendance à la mise en scène romanesque de soi, cette surenchère débilitante dans l’autofiction, le culte de soi, l’étalage de l’intime, qui n’ont même pas la courtoisie, comme Les Mandarins de Beauvoir, ou L’Amant de Duras, d’avoir quelque ambition littéraire. On en a soudain plus assez que jamais de tous les Guillaume Dustan (paix à son âme), de tous les Nicolas Rey, et de toutes les Christine Angot de la Création. Encore qu’avec cette dernière, on sache plus ou moins à quoi s’attendre. Ce qui d’ailleurs admirable chez Angot, c’est le caractère résolument frontal et sans compromis de ses écrits. Elle n’est pas dans la mystification. Elle écrit ce qu’elle est, avec ses tripes (même si on sait que ce qu’il y a dans les tripes, c’est de la merde), ses livres exhalent, même dans leur fabuleuse médiocrité, un vigoureux parfum d’authenticité. On ne peut pas en dire autant d’Amanda Sthers.

On en a soudain plus assez que jamais de tous les Guillaume Dustan (paix à son âme), de tous les Nicolas Rey, et de toutes les Christine Angot de la Création

Revenons sur l’interview de Paris Match, et sur toutes celles qui ont accompagné la sortie de ce livre. Le choix des mots (« viol collectif ») et l’attitude un peu provocante peuvent, quand on connait un peu Amanda Sthers, dérouter. Mais on comprend vite que cela participe d’une mise en scène minutieuse. Amanda Sthers cherche à modifier son image, faire moins consensuelle, plus trash. Le mot est lâché. Dans cette société du paraître absolu, faut-il que l’écrivain soit lui aussi condamné à devenir le personnage d’une fiction permanente ?

Qu’essaie de nous prouver Amanda Sthers en relatant par exemple ses soirs de beuveries ? Désire-t-elle se poser comme une sorte de Bukowski au féminin ? Bon, je veux bien l’admettre, c’est un parallèle excessif et de mauvaise foi. Mais si d’aventure c’était bien là son ambition secrète, il nous faut la mettre en garde : si Bukowski est demeuré célèbre pour son alcoolisme et ses coups d’éclat, je doute que beaucoup, aujourd’hui, se souviennent clairement du contenu de ses livres. Du reste, pour atteindre à ce statut d’icône littéraire débauchée et avinée, il aurait sans doute été plus efficace, pour mademoiselle Sthers, de se faire photographier chaque soir ivre-morte à la sortie du Baron que de convoquer les évènements de Newtown pour écrire et publier un tel tissu d’inepties.

Parce qu’il y a, osons le dire, quelque chose d’indécent, voire d’immoral à instrumentaliser ainsi la mort tragique de vingt enfants pour se mettre en scène de la plus pitoyable et de la plus insipide des manières. Mais après tout, ceci n’est qu’un « roman », n’est-ce pas ? Et cet étalage vulgaire n’est peut-être qu’une œuvre de l’imagination (on l’espère pour sa réputation et pour notre temps perdu). On ne pourra que regretter que Flammarion ait pris le parti de sacrifier des arbres innocents pour imprimer cela. Je conclus avec le sentiment très irritant de m’être épanché plus que de raison sur un livre qui n’en méritait pas tant. L’objet n’a même pas de vertu utilitaire : vu son épaisseur, on ne pourra espérer s’en servir pour caler des meubles ou des pieds de table. C’est d’ailleurs là son seul mérite : c’est une plaisanterie foireuse qui a au moins le bon goût d’être courte.

  • Les Érections américaines, Amanda Sthers, Flammarion, 2013, 12 € 4

Notes :

[1] Les éventuelles fautes de français des internautes ont été corrigées.

[2] Je dois également à l’honnêteté intellectuelle d’admettre que j’ai soigneusement occulté tous les commentaires positifs, qui, du reste, ne sont pas légion.

[3] C’est d’ailleurs en hommage à cette internaute que j’ai, moi aussi, choisi pour cet article un titre aussi subtil qu’une blague de Carambar.

[4] Et c’est encore trop cher.

 

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