Le contemplateur de la constellation du désir

Claude Louis-Combet (© Olivier Roller)

Zone Critique vous convie à la lecture d’un récit dérangeant, hilarant et sublime, inspiré d’une légende biblique, qui met en scène des vieillards impuissants mais lubriques livrés à eux-mêmes au sein d’un asile et qui s’agitent dans l’attente de la venue d’une infirmière qui devrait leur rendre leur dignité d’hommes en accomplissant un miracle. 

L'Atelier Contemporain François-Marie Deyrolle éditeur

2013

Relisons un entretien de Claude Louis-Combet pour comprendre quel genre de littérature nous allons découvrir en ouvrant le livre Suzanne et les Croûtons : « L’autobiographie doit se développer sur le territoire des mythes, des rêves, des fantasmes. Elle réalise, en ce sens, un projet anthropologique. Le narrateur cesse de raconter sa vie. Il s’efforce seulement de la déchiffrer dans les miroirs des songes collectifs ou individuels. C’est ce que j’ai appelé une mythobiographie. » (Entretien avec Alain Poirson, France-Nouvelle 1980.) Sous l’éclairage d’une légende d’inspiration chrétienne, nous aurons l’immense bonheur de percevoir les multiples colorations de l’âme inquiète de l’écrivain face à la vieillesse qui lui sourit avec sa bouche édentée et ses yeux chassieux. Poliment, Claude Louis-Combet répondra par un malicieux sourire au vilain rictus en laissant crier sa plume sur le papier.

Vingt jours… vingt jours seulement pour créer l’œuvre littéraire Suzanne et les Croûtons. Seize pages manuscrites recto-verso, titre compris, sans presqu’aucune rature. Comme si Claude Louis-Combet avait écrit sous la dictée de quelqu’un qui lui eût chuchoté le texte à l’oreille. Son héroïne Suzanne peut-être ? Originalement et avec raffinement, l’Atelier contemporain, François-Marie Deyrolle éditeur nous propose à la lecture le manuscrit original qui précède dans la présente édition, le texte imprimé. Nous découvrons une écriture manuscrite fine, évidente, régulière, propre, fluide, soignée, racée. Nous apprécierons aussi le discret clin d’œil coquin figuré par une silhouette placée devant le nom des éditions en couverture et sur la tranche de l’ouvrage…

Nous imaginons aisément en déchiffrant la reproduction du manuscrit autographe de Suzanne et les Croûtons l’homme d’écriture au travail, comment « la langue se [frayait] son chemin d’entrailles » chez Claude Louis-Combet durant la création du récit afin que « la phrase, quand elle serait née avec l’intuition irrésistible d’être la seule issue, s’efforcerait, dans le cours de ses méandres, d’envelopper à son tour ce qui avait enveloppé l’enfant dans son enfance » et comment enfin « le texte [naissait] de l’épiphanie des viscères » pour rassurer le vieil homme qu’il savait devenir. « Ecrivain de l’imaginaire, du fantasme » (Éric Loret, Libération, 17 avril 2003), fouilleur de sombreur, révélateur de lumière, Claude Louis-Combet pénètre allègrement et majestueusement à 82 ans la frontière du grand âge et déploie une énergie extraordinairement rafraîchissante pour nous faire partager sa vision personnelle à la fois désopilante et grave de l’extrême vieillesse en transposant un texte biblique tiré des Additions au Livre de Daniel.

Claude Louis-Combet nous offre ainsi un récit prodigieux qui plonge ses racines dans la Bible — que nous relisons autrement, avec plaisir — et soulève des fleuraisons méphitiques. Sous l’effet des transformations alchimiques de la littérature, nous sommes pris d’un vertige en découvrant le texte Suzanne et les Croûtons comme nous le fûmes lorsque nous eûmes découvert le poème d’Arthur Rimbaud, Les Assis ou celui de Baudelaire, Une Charogne. Ou encore quand nous écoutâmes Léo Ferré chanter Le Crachat. Ou encore quand nous lûmes Le Nécrophile de Gabrielle Wittkop ou Pornographia de Jean-Baptiste Del Amo. Ou aussi quand nous restâmes immobiles face à une toile de Leonor Fini, Le Bout du Monde.

Nous serons très attentifs  aux jeux délicieux de lumière et d’ombre qui éclairent ou assombrissent les scènes du livre.

Nous serons très attentifs au cours de notre lecture aux jeux délicieux de lumière et d’ombre qui éclairent ou assombrissent les scènes du livre. Prenons un exemple de la naissance, de l’agonie puis de la résurrection de la lumière au cours du récit Suzanne et les Croûtons :

Que la lumière soit

Comme lors d’une éclipse, tout débute lumineusement : « L’heure était venue, semble-t-il, c’était, ainsi que dans le récit de l’Ecriture sainte, le commencement. En effet, dès qu’elle se fut déshabillée et placée sous la pomme d’arrosoir et dans l’ondée universelle tombant du plafond comme du ciel, elle vit se lever le volet qui la séparait du reste du monde, et la lumière du jour irrupter d’un coup dans la cabine. Aussitôt, elle se vit toute vue et put se regarder toute regardée. » Nos yeux cuisent. Nos nerfs sont à vif.

Que la sombreur demeure

Comme lors d’une éclipse, nous oublions la lumière révélatrice pour pénétrer au cœur de l’obscurité. Encasernés avec les pensionnaires de l’asile de vieillards, les « évadés du temps », prisonniers d’une « attente infinie », nous guettons, lecteurs gourmands que nous sommes, la survenue de Suzanne. Dans « l’Avent du grand retour de la femme » rien ne nous sera épargné de l’urgence du désir destructeur parce qu’inassouvi qui supplicie les « vieux Croûtons », pensionnaires à vie de la « Clinique du Confluent » et qui, selon l’« évangile de la féminité », l’annonce du « Roi des Flapis », le doyen de l’asile, doit s’incarner dans le corps jouissant de Suzanne, « la femme, en son éternité de vulve », la pacificatrice, l’infirmière, la prêtresse de « la détresse de l’inassouvissement ». « Cela commençait, le plus souvent, par un concert de gémissements. Un Croûton se mettait à feuler, d’autres lui répondaient, et le chant des tripes allait en montant, avec des mouvements de vagues, s’exaltant et exultant selon le même temps et, le moment d’après, s’affaissant et s’épuisant jusqu’aux limites de l’audible, pour reprendre, ensuite, plus fort, plus nostalgique, plus poignant : une manière de cantilène polyphonique de chair avide et désolée , un plain-chant de désir et de douleur, expulsé du fond de l’être, et que l’on pouvait croire antérieur à toute musique savante et réfléchie. De cette plainte continue, un cri venait à percer, et dans ce cri, un nom, un appel, Suzanne ! » Comment Claude Louis-Combet parvient-il à nous faire entendre ce chant des « Croûtons » ? L’entendez-vous ce chant ? Mystère du génie littéraire.

Que la lumière revienne

Comme lors d’une éclipse la lumière éclate de nouveau pour que surgisse la vérité crue : « Ecartelée, les reins cambrés, toute sa vulve à la lumière, elle faisait mine de se pénétrer, jusqu’à y aller, dans sa frénésie, de son poing entier et de son poignet, avec des râles, des cris, des sanglots, jusqu’au hurlement final qui suspendait tout le vacarme ambiant et mettait un terme au cérémonial des corps impossibles. » Je vous avais prévenu…

Nous vivons organiquement la lecture de Suzanne et les Croûtons qui agit sur nous en déclenchant des sensations intimes où se confondent un bien-être charnel et spirituel. Nous éprouvons grâce à l’écriture de Claude Louis-Combet une véritable jouissance de la lecture qui s’accorde à l’âme — matrice du désir — qui est un mouvement qui se meut par soi-même. Nous prenons conscience du souffle vital que nous sommes. Nous sommes vivants et désirants. Nous éteignons tous nos écrans (ordinateur, tablette, téléphone portable, télévision…) qui nous séparent de l’autre, du sujet fantasmé, du sujet convoité, du sujet désiré. Nous nous levons. Nous nous tenons debout face à l’être aimé que nous choisissons d’étreindre sur notre poitrine. Nous sourions de joie. Nous sommes en communion avec la vie.

  • Claude Louis-Combet, Suzanne et les Croûtons, L’Atelier Contemporain, François-Marie Deyrolle éditeur, 2013. 15 €
  • Claude Louis-Combet, Le Don de Langue, Collection Entre 4 Yeux, 1992. 8,5 €
  • Claude Louis-Combet, Ouverture du cri, Editions Cadex, 1992. 10 €
  • Emission radiophonique « Du jour au lendemain », France Culture, Alain Veinstein reçoit Claude Louis-Combet, 09.01.2014 

Estelle Ogier

« Les prétendants », dessin à la mine de plomb, Michel Ogier

« Les prétendants », dessin à la mine de plomb de Michel Ogier

Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

Copyright © 2013 Zone Critique. Tous droits réservés. ISSN 2430-3097
%d blogueurs aiment cette page :
Lire les articles précédents :
Michel Serres
Les nouveaux cailloux de la Petite Poucette

En mars 2012, l'académicien et philosophe Michel Serres publiait Petite Poucette, un essai interrogeant notre génération , perdue entre les traditions...

Fermer