Le regard d’Ifemelu

Chimamanda-Ngozi-Adichie

Chimamanda Ngozi Adichie

Publié chez Gallimard en janvier 2015, troisième roman de l’auteur nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, Americanah se joue des clichés, grâce à la variation des points de vue. Ce texte vivant, dont le ton oscille entre gravité et légèreté, résonne comme une invitation à l’ouverture d’esprit. 

Janvier 2015

Au premier abord, l’intrigue peut paraître simple : Ifemelu, jeune Nigériane partie poursuivre ses études aux États-Unis – pour mieux échapper à « la léthargie pesante du manque de choix » – est hantée par le souvenir de son premier amour, Obinze. Cet amour perdu devient le fil conducteur du roman, et le couple à reconstruire nous apparaît à travers l’alternance de deux voix narratives distinctes. Entre les aventures de la jeune femme et du jeune homme, des liens se tissent. Ces deux paroles séparées semblent se nourrir l’une de l’autre. Si le parcours d’Ifemelu la mène aux États-Unis, Obinze, lui, passe quelques années à Londres. Il y survit dans la peur et le dénuement qui sont le lot des immigrés clandestins, entre falsification d’identité, travail éreintant et mariage blanc. Le jeune homme est finalement renvoyé dans son pays d’origine.

Au thème de l’amour s’ajoute celui de l’exil. Notre jeune Nigériane porte un regard critique, mais non dénué de finesse, sur son nouvel environnement. Ifemelu met en lumière les travers d’une société américaine divisée, multiple, envahie par toutes sortes de distinctions, qu’elles soient politiques, raciales ou sociales. Mais la gravité qui pourrait émerger de ce roman est sans cesse contrebalancée par la vivacité du ton et la veine humoristique du récit. « Americanah » est un terme employé au Nigéria pour désigner les habitants revenus transformés de leur séjour aux États-Unis. À la réflexion sur l’identité américaine collective se mêle donc une interrogation sur la propension de l’individu à devenir autre, dès lors qu’il est éloigné de ses racines.

La force de ce roman, c’est de proposer une réflexion sur la complexité des identités tant individuelles que collectives.

Une quête identitaire

La richesse de ce roman repose en partie sur les variations de l’énonciation : assumée en alternance par chacun des membres du couple brisé, la narration est entrecoupée de billets du blog de la protagoniste. Grâce à son statut d’observatrice extérieure, Ifemelu réduit en pièces une multiplicité de clichés. Si ces extraits du blog se démarquent du reste du texte par une différence typographique, ils le rejoignent à travers leur intonation, marquée par une forte distance critique, qui fait sourire le lecteur. C’est ce dont témoigne par exemple le titre de l’un de ces billets : « Poste à pourvoir en Amérique : Arbitre national de ‘Qui est raciste’ ». « Je ne veux pas expliquer, je veux observer », affirme Ifemelu : l’ambition du roman semble être condensée dans cette formule. Cette valeur accordée à l’observation n’est pas sans rappeler Les Lettres Persanes (1721) de Montesquieu, roman épistolaire dans lequel la polyphonie est mise au service d’une réflexion riche et ouverte. À cette différence près qu’une sorte de retournement semble intervenir dans le roman de Chimamanda Ngozi Adichie. La question « Comment peut-on être Persan ? », présente sur toutes les lèvres lors des premières promenades parisiennes de Rica (Lettre XXX) est déplacée. Americanah est un roman qui soulève sans cesse l’interrogation suivante : comment peut-on être américain ? Cela est notamment perceptible au moment de la découverte des spécificités du système universitaire américain, lorsque Ifemelu fait ainsi part de sa surprise : « Ces américains ne sont pas sérieux ».

La force de ce roman, c’est de proposer une réflexion sur la complexité des identités tant individuelles que collectives. Dans son rapport aux lieux et à l’autre, l’individu apparaît en perpétuelle reconstruction. Americanah résonne donc comme l’affirmation de la dimension complexe et mouvante de ces identités, mais aussi et surtout comme une invitation à l’ouverture d’esprit, à l’adoption d’un regard curieux et intéressé sur le monde qui nous entoure.

  • Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie, Traduit de l’anglais (Nigéria) par Anne Damour, Gallimard, 528 p., 24,50 €, janvier 2015.

Claire Rozenbaum

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