L’équivocité de la couleur

Grande salle à manger dans le jardin (1934-1935)

Grande salle à manger dans le jardin (1934-1935)

« Pierre Bonnard, peindre l’Arcadie » : nous voilà bien introduit. Il est vrai que Pierre Bonnard, c’est d’abord le peintre d’un bonheur simple et coloré mais il serait réducteur de penser qu’il n’est que cela. La rétrospective très complète qui lui est dédiée au Musée d’Orsay jusqu’au 19 juillet, met bien en évidence l’ambivalence de ses œuvres, loin d’être simplement le reflet d’une réalité sublimée. 

Bonnard affiche Orsay

17 mars – 18 juillet 2015

Pierre Bonnard ? Né en 1867, licencié en droit puis reçu aux Beaux-Arts, il rejoint d’abord le groupe des Nabis (Edouard Vuillard, Paul Sérusier, Maurice Denis, Paul Ranson, pour n’en citer que quelques uns) avant de s’en détacher pour suivre sa propre voie. Il retiendra cependant de ce mouvement le pouvoir significatif de la couleur et de la lumière, ainsi que l’influence de l’art japonais : le japonisme. Suivant un parcours thématique, l’exposition du Musée d’Orsay débute par-là; des peintures sans perspective où les silhouettes aplaties, parées de couleurs vives dans un univers naturel aux lignes souples, presque spiralées rappellent les estampes japonaises. Cette inspiration vaudra d’ailleurs à Bonnard le surnom de « Nabi très japonard » et l’orientera très tôt vers une stylisation décorative.

L’Arcadie ? Une région de la Grèce antique où les habitants, presque isolés du monde, menaient une vie simple et pastorale. Le terme « Arcadie » renvoie plus généralement à un lieu fantastique et paradisiaque et présente le fil rouge de l’exposition. Il est intéressant de voir comment Bonnard intègre cette notion dans ses œuvres, notamment dans les scènes de la vie quotidienne.

« Rendre vivante la peinture »

« Il ne s’agit pas de peindre la vie, mais de rendre vivante la peinture ». Cette citation de Bonnard fait écho à ce que disait déjà Balzac dans la nouvelle Le Chef-d’œuvre inconnu, « la mission de l’art n’est pas de copier la nature mais de l’exprimer. » Ainsi, Bonnard transfigure le réel et fait d’une toilette intime, un spectacle resplendissant et d’un jardin, un épanouissement floral grandiose. Dans tous ses tableaux, les personnages sont à l’image de leur environnement ; colorés, fondus dans le décor et ce qui domine, ce n’est pas tant la reproduction à partir d’une impression brute que la volonté d’un enchantement. L’état d’esprit de Bonnard est bien celui d’un homme allègre qui saisit la réalité pour, avec sa palette, la métamorphoser dans une atmosphère toujours paisible, presque insouciante. Même si certaines représentations paraissent figées ou mécaniques, un petit animal tel qu’un chien ou un chat apparaît pour donner du mouvement, figurer l’énergie vitale. Contempler les œuvres de Bonnard est tout simplement une réjouissance.

Contempler les œuvres de Bonnard est tout simplement une réjouissance.

Cependant, derrière l’engouement pour le thème arcadien, se cache le profil d’un artiste nostalgique. En effet, une certaine mélancolie se distingue dès la troisième

Nu dans le bain (1936)

Nu dans le bain (1936)

salle de l’exposition qui réunit des scènes de bain. On le voit notamment à travers l’usage du violet, couleur froide qui atténue l’éclat des jaunes mais aussi à la présence récurrente d’un corps presque fantasmagorique dont on ne sait s’il est endormi ou mort, dans une baignoire remplie d’eau. Dans Nu dans la baignoire (1925), il y a juste des jambes, puis dans Nu dans le bain (1936), le buste et la tête sont dévoilés. L’exposition permet ainsi de voir comment, en l’espace de dix ans, Bonnard ose et s’affirme. La perception en hauteur de ce dernier tableau, créant un effet de plongée, fait penser à la prise de vue d’une photographie. A juste titre, Bonnard semble parfois vouloir rendre au réel toute sa spontanéité : dans La Loge (1908), un homme a la tête coupée, seulement envisageable dans un hors-champ imaginaire, comme s’il s’était levé au moment où Bonnard peignait le tableau (alors que l’on sait que l’artiste a surtout travaillé de mémoire, plutôt que d’après modèle vivant). Plus largement, Bonnard intègre les codes de l’art photographique qu’il a aussi pratiqué, dans la peinture par le choix de multiples cadrages : effets de miroirs, profondeur de champ, distinction des plans … Bonnard aurait-il fait un bon cinéaste ? Sans aucun doute.

De la fantaisie

Bonnard a aussi le souci du détail : dans les scènes de toilette en particulier, tous les nus sont nus excepté le fait qu’ils portent des chaussures. L’artiste aime ainsi à inclure dans sa peinture des motifs « cachés », que ne remarqueront que ceux qui se penchent avec attention sur les toiles. Bonnard, lui-même, parlait de « faire jaillir l’imprévu » dans des évènements de la vie domestique, comme pour troubler un calme trop évident. En cela, sa peinture réduit souvent les figures à des apparitions saugrenues, des vibrations colorées, des taches incertaines. Pourtant, les visages, bien que volontairement simplifiés, n’en sont pas moins expressifs et l’économie du trait redouble paradoxalement l’évocation d’une humeur ou d’une émotion.

Cette observation laisse entrevoir l’humour de Bonnard qui n’hésite pas à mettre en scène ses amis Thadée Natanson et sa femme Misia sur le point de divorcer (Thadée Natanson et Misia, 1906). La figure paisible du mari qui caresse le chat sur ses genoux contraste avec le profil sévère de l’épouse du premier plan.

Mythologie(s)

Thadée Natanson et Misia (1906)

Thadée Natanson et Misia (1906)

Les dernières salles de l’exposition permettent enfin de saisir le thème arcadien de manière tout à fait concrète avec la représentation d’espaces naturels embellis, de scènes légendaires comme l’enlèvement d’Europe, et pastorales. Le décor conçu pour l’hôtel parisien des frères Bernheim, composé de quatre toiles, déroule un univers où se mêlent références mythiques, inspirées de l’esthétique classique et éléments urbains et industriels. L’ensemble forme incontestablement un paysage idyllique que les visiteurs auront l’impression de pouvoir pénétrer, eu égard à l’imposante taille des panneaux (2 mètres par 3 environ).

« Bonnard, peindre l’Arcadie » est donc un grand hommage rendu au peintre et à son œuvre. L’exposition comporte une collection exhaustive qui retrace un demi-siècle de création artistique et permet d’envisager pleinement les différents univers de Bonnard, unifiés par la recherche de l’absolu et par le « raisonnement » de la couleur, au sens où l’artiste n’a jamais cessé de travailler les nuances, de contrôler et de soutenir le ton.

Laissez-vous guider par l’ensoleillement printanier pour faire un saut à Orsay et sortir de la rétrospective, le visage égayé, l’esprit ravi par ce « peintre du bonheur ».

  • Pierre Bonnard: peindre l’Arcadie, au Musée d’Orsay jusqu’au 19 juillet

Jeanne Pois-Fournier

La loge (1908)

La loge (1908)

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