La nostalgie de l’étreinte

Clément Bénech vu par Arthur Dreyfus

Clément Bénech vu par Arthur Dreyfus

Celui qui n’a pas de prénom revient vers nous en voyage d’étude pour mettre un point final à sa thèse sur le lien en géographie. Nous attendions à la rédaction cet événement avec impatience. Nous nous réjouissons de constater que la voix cristalline du jeune Clément Bénech s’impose à nouveau, sans brusquerie, avec calme, sans fausse note comme un singulier chant du monde littéraire. 

Mars 2015

Mars 2015

Lors de la parution de son premier roman, L’été slovène, au printemps de l’année 2013, nous nous étions agréablement laissés embarquer au sein du rêve éveillé du héros funambulesque bénechien, guidés par la plume du vaillant écrivain âgé de 21 ans à l’époque. Tel un félin sur la plus haute branche, le jeune homme, héros romantique de L’été slovène, surnommé « mon chat » (« Ça irait mieux, lui dis-je, si tu m’appelais un jour par mon prénom. ») observe le monde avec ses yeux perçants et amusés : « C’est vrai, répondis-je froidement, c’est vrai que je suis un assez bon exemple d’un garçon tel que moi. » Un univers nouveau s’offre à lui puisqu’il voyage en territoire inconnu aux bras d’Éléna, « dont l’infantile n’avait jamais été le créneau », un mètre quatre-vingt-huit. Le lecteur souriant, que l’auteur sincère nous incite à être, assistait au parcours intime des deux étudiants, jalonné d’indices de désamour, d’images percutantes de la désillusion, au romantisme amer mais joyeux. « Tout a l’air parodique avec toi, dit-elle. (…). Tu sais bien que pour moi, tout ça n’existe pas, lui répondis-je, je ne crois pas que ça existe. » Il n’est que dans le rêve que l’étudiant préparant une thèse sur le lien en géographie s’y retrouve, qu’il sait donner intimement une « importance symbolique » aux événements : le rêve du concept de linceul déclenché par la peur de la conduite automobile, le rêve du château suite à la visite au poste de police, le rêve de la baignoire survenant après une vision effrayante au centre aquatique (« On est passés devant un long miroir et je nous ai vus tout flasques, tout blanchâtres, tout morts (…). »). Éléna quant à elle, après qu’ils aient fait l’amour, rêve d’une fille qui beugle. « Seulement (comme dans certains rêves où les choses sont remplacées par leur concept), je ne me serrais pas contre elle, non, je ne me serrais pas contre elle mais contre la fin de notre histoire. » La joie n’éclaterait-elle que dans le songe ? L’émerveillement n’envahirait-il que le dormeur ? Car « le dormeur n’en veut à personne ». La gaieté et l’espièglerie du narrateur qui somnambule dans L’été slovène de Clément Bénech ont la gravité de l’enfance. Nous apprenions une leçon de vie à la lecture de ce premier roman : « Je me laissai aller à prendre tout ceci à la légère ».

Les contours d’une ombre humaine

Ce printemps, en publiant Lève-toi et charme, le jeune romancier continue de tracer « les contours d’une ombre humaine », la sienne propre, avec une retenue élégante et polie, une douceur infinie, une ironie déguisée, sans impatience, en contemplant l’action invisible des choses et des êtres sur lui, qui prend ses marques, en se recréant romanesquement sous les traits d’un jeune adulte qu’il ne prénomme toujours pas dans son second livre. Cette recréation ressemble à une récréation (le vol en avion vécu comme un surf aérien, la ville vécue comme une terre d’aventure avec sa bibliothèque universitaire où l’on peut visionner des vidéos de basket sur un ordinateur, son site industriel interdit où l’on décapsule une bière, son appartement où le chat est roi, son lavomatique au tableau de bord ressemblant à un distributeur de bonbons, son open space d’entreprise où l’on va à la pêche aux sourires, ses bancs publics pour faire la sieste, son spectacle souterrain pour observer la vie secrète des paraphiles, sa chambre où l’on clavarde et l’on montre son anatomie par visioconférence avec un avatar, son habitat inédit et historique où l’on s’enferme dans une salle de bain pour épier les « grandes personnes » qui parlent gravement, ses terrains de basket où l’on joue collectif, son café où l’on peut choisir des pâtisseries salissantes, ses tables de ping-pong, sa boîte de nuit, son école où l’on retire un lot gagné à la tombola, son musée où l’on se promène les mains dans les poches, son cimetière où l’on se promène quand il fait beau, son repaire d’un supposé « dangereux criminel » qu’on cherche à découvrir quand on joue au « chasseur de prime », sa fête foraine abandonnée où l’on est pris d’une nostalgie de l’enfance…). Nous embarquons pour Berlin auprès de notre éclaireur qui devra terminer sa « thèse de géographie apparentée à l’urbanisme, qui [étudie] comment le lien social [est] paradoxalement recréé par les nouvelles techniques de communication numérique que l’on [dit], à tort [lui semble-t-il], ferment de la solitude au sein de la foule. » Procrastinateur, il parviendra cependant brillamment à nous démontrer cette thèse tout au long du récit en nous prouvant « le pouvoir multiplicateur des technologies numériques, (…). Elles rapprochent ce qui est proche, et éloignent ce qui est lointain. » Le narrateur, qui n’a pas l’étoffe d’un héros, s’éloignera physiquement d’Annabelle, sa petite amie, qui restera à Paris, dont l’image rétinienne laissée dans l’esprit de l’étudiant se transformera en hologramme qui disparaîtra puis réapparaîtra sous la forme pixelisée d’un avatar sur l’écran d’un ordinateur. Auront lieu des retrouvailles charnelles, à Paris ou à Berlin, « au naturel », qui réveilleront leur « attirance ancestrale » et consolideront leurs liens affectifs. Il s’éprendra pour Dora — une Berlinoise qui invente sa propre vie et sa propre folie — d’une passion tendre car elle est « invivable » et farouche. Il sera heureux sous son emprise puis il choisira le désintérêt pour masquer son dégoût : « j’étais un rang derrière elle et voyais le sommet de son crâne au-dessus du siège, ses cheveux blonds — et sa main embarrassée qui venait les malmener, une mygale dans le foin ».

Grâce à la ductilité de son style semblable à la marche sur coussinet du félin et son intelligence romantique d’éclaireur, Clément Bénech nous captive 

Tentative d’incarnation

Son voyage d’étude ressemble à une tentative maîtrisée d’incarnation, de pénétration du monde extérieur en se rendant perméable au réel, en devenant poreux, pourrions-nous écrire, par une permanente méditation poétique, surréaliste et humoristique qui apaise sa crainte de la dégradation et suspend son incrédulité face aux événements qui se déroulent sous ses yeux. Il se défend ainsi contre « la nostalgie du futur » qui pourrait le torturer s’il s’attachait à un absolu qui serait le lieu de la désincarnation et de l’errance. Grâce à la ductilité de son style semblable à la marche sur coussinet du félin et son intelligence romantique d’éclaireur, Clément Bénech nous captive en avouant simplement avec netteté que « l’exercice du calligramme s’apparente à l’écriture d’un roman (…) : la recherche d’un équilibre funambulesque entre la partie et le tout, un œil au microscope et l’autre dans la longue-vue ». Formé de beauté, de lettres et d’images, son photoroman tel un calligramme est une véritable entité poétique. Il s’agit pour l’auteur de peindre ses scènes avec des phrases qui vont épouser les vallonnements de son esprit (nous imaginons un tracé éléctroencéphalographique) et d’insérer des images qui imposeront « la nudité monumentale » du « temps à l’état pur » proustien. Restons avec Proust encore un instant pour mieux comprendre ce qui nous arrive à nous, lecteurs : « Le langage même du livre est pur (…), rendu transparent par la pensée de l’auteur qui en a retiré tout ce qui n’était pas elle-même jusqu’à le rendre son image fidèle ; chaque phrase, au fond, ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l’inflexion unique d’une personnalité ; de là une sorte de continuité, que les rapports de la vie et ce qu’ils mêlent à la pensée d’éléments qui lui sont étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de la pensée de l’auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent dans ce calme miroir. » Lève-toi et charme est un « témoignage poétique », un médium qui évoque durant le moment de la lecture l’intransmissibilité d’une nostalgie que l’auteur qualifie de « prototype ». Dora — objet de la désillusion du narrateur — balaiera ses propres scrupules en refusant leur amour qui agissait comme un écran de protection contre « le réel tentaculaire ». Dora qui aura soudain « revêtu sa raison » et le thésard qui sera devenu docteur rentreront dans le cadre de leur « vie permise » et abandonneront l’exploration de leur « vie potentielle ».

Photographe : Snostein (Flickr)

Photographe : Snostein (Flickr)

Parce qu’il faut conclure

Clément Bénech aurait-il trouvé la formule magique et dynamique avec le photoroman pour parvenir à exprimer l’intériorité et sortir bravement du « tourbillon d’individualités » qui nous emprisonne dans la solitude ? Nous ne sommes jamais seuls quand nous atteignons à l’origine de nous-même. Fouillons dans la glaise chevillardienne et autofictive pour modeler une réponse probable : « Mon corps et mon esprit… à quoi – à qui – se rapporte ce possessif ? Quel est ce moi qui posséderait ce corps et cet esprit et qui leur serait extérieur ? Mon corps et mon esprit est une phrase sans sujet, proprement inconcevable. » 

  • Lève-toi et charme de Clément Bénech, Flammarion, 176 pages, 16 €, 2015
  • L’Été slovène de Clément Bénech, J’ai lu, 124 pages, 5,20 €, 2015
  • L’Été slovène de Clément Bénech, Flammarion, 126 pages, 14 €, 2013
  • Dans une vidéo réalisée par la librairie Mollat, Clément Bénech vous présente son ouvrage Lève-toi et charme aux éditions Flammarion.
  • Création radiophonique, France Culture, septembre 2015 (cinq épisodes).

Estelle Ogier

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