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Photographier la perte et l’oubli

Rozotte Bon 3

Dépeuplement et vision se rencontrent et ne font plus qu’un dans le livre fascinant que Corinne Rozotte a consacré de manière poétique à la maladie d’Alzheimer. Rigoureusement parlant, l’image n’existe plus tout en résistant, près du seuil de disparition. Et ce travail transforme Corinne Rozotte en  « abstractrice » de quintessence.

L’ « émerveillement » paradoxal de l’image tient au drame existentiel qu’il suggère. Et si la peinture ne peut être que du wagnérisme, la photographie permet l’esthétique de l’effondrement. Les objets ne sont plus des décors : ils font sens là où,  justement, celui-ci se perd.

Corinne Rozotte met en exergue le temps où l’être est livré à sa solitude irrévocable. D’où la présence de plusieurs prises “formlessness”. La photographie tend alors à créer ou recréer cette absence de lieu capable de renvoyer l’être à sa misère, au secret de son identité verrouillée.

Par ses images en effacement la photographe fait éprouver comment, en une telle pathologie, tout souvenir devient une ombre passagère en déperdition. Sensible à l’étroite parenté qui relie son interrogation fondamentale à la réflexion sur le sujet, l’artiste met en évidence comment l’image voudrait piéger la mémoire et la retenir. Mais en même temps elle montre comment toute remémoration se délite. Soudain l’image la plus forte devient l’image de rien, de personne.

Pour le traduire Corinne Rozotte crée l’extinction programmée de toute visibilité au moment où la maladie impose la suppression et l’anéantissement du monde. La photographe le montre avec émotion dans son patchwork de visages, de mots et de choses éparses qui ne semblent plus répondre à ce qu’il laissait attendre et entendre.

Oubli, disparition, solitude

Oubli, disparition, solitude sont insérés en une logique visuelle capable d’évoquer l’essence de la disparition de toute mentalisation conséquente. Paradoxalement la négation qu’engage une telle monstration exprime à la fois du négatif mais dégage de l’exprimable pur.

Les photographies permettent d’engendrer la voix du fond de l’abîme de l’être, le moi dissous, le Je fêlée, l’identité perdue, le chaos de l’être

Les photographies permettent d’engendrer la voix du fond de l’abîme de l’être, le moi dissous, le Je fêlée, l’identité perdue, le chaos de l’être. D’où la création d’images qui atteignent une évaporation jusqu’à la transparence au moment où, pour l’être malade, rien ne peut être réel que le rien.

Les images deviennent autre chose qu’une mimesis et elles ne prétendent plus à la possession carnassière du monde. Existe la transcription avec des moyens plastiques de « ce qui arrive » au moment de l’oubli irrévocable. L’image n’est plus une poussée : elle semble se rétracter dans le peu pour suggérer l’avancée du vide tout en ébranlant le regard du spectateur afin qu’il le comprenne.

La créatrice opte pour des images dont les possibilités  – ou les impossibilités – d’expression tendent à suggérer cette forme de chaos. L’œuvre trouve la puissance paradoxale à creuser le monde. Elle se démet de tout chaînon expansif en un étrange ordre des choses, fait d’ordre en mal de choses, de choses en mal d’ordre et d’être en mal d’identité.

Se soumettant à cette incoercible absence de rapports qui coupe le malade du monde, Corinne Rozotte écarte l’exercice de la photographie de toute tendance réaliste afin de montrer un des objets dont le sens est  ostensiblement absent.

Loin de l’hallucination et de  la littéralité une telle photographie  touche en des lieux inconnus de l’être où il n’existe plus d’image possible. C’est à partir de cette postulation  que Corinne Rozotte  est entraînée vers une sorte de crucifixion de l’image, vers l’écroulement des formes dans ce qui doit demeurer à la fois exaltation  et anéantissement.

L’image semble croupir pour rappeler qu’Alzheimer est un enfer, un enfermement : d’où ces veines, ces défilés d’objets comme inachevés, comme s’il n’y avait que le temps (mort) à passer au travers pour un impossible retour vers la réalité.

Qualité “inexpressive”

La créatrice garde le mérite d’accorder une sorte de qualité “inexpressive” à ses images afin que celle-ci reste néanmoins les images les plus significatives qui soient pour suggérer l’empêchement.

Elle a su trouver une voie originale en refusant le chemin du retour à la vieille naïveté comme la tentative de vivre sur le pays conquis.   Minimaliste des plus étonnantes elle est capable de tirer parti plastiquement d’une situation existentielle  sans issue.

L’impasse vitale permet de croire à cette « chose » qu’est l’art. Ses images ne sont pas forcément délectables car elles ont d’autres choses à dire et à montrer. Leur paradoxe est parfois de faire du vide, de disparaître. Mais pas en totalité afin que la destruction de la mémoire soit compréhensible moins par négation que soustraction.

En ce sens l’œuvre de Corinne Rozotte est nouvelle. Elle est une des premières à répudier le rapport sous toutes ses formes afin  d’arracher du visible quand le visible s’arrache à nous. Elle suggère l’impossibilité, la privation que la maladie induit en nous faisant oublier qu’un jour nous avons été sous un ciel inoubliable.

  • Nos vies entières, Corinne Rozotte, Corridor Elephant, Paris, 80 pages, 2016.
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