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L’espace est silence

Zao Wou-Ki, Décembre 89–Février 90—Quadriptyque (December 89–February 90—Quadriptych), 1989–90. Oil on canvas. Each canvas: 63 3/4 x 39 3/8 in.

Zao Wou-Ki, Décembre 89–Février 90—Quadriptyque (December 89–February 90—Quadriptych), 1989–90. Oil on canvas. Each canvas: 63 3/4 x 39 3/8 in.

« Légèreté de l’espace, fusion des couleurs, turbulences des formes qui se disputent la place du vide, masses qui s’affrontent comme mes angoisses et mes peurs, silence du blanc, sérénité du bleu, désespoir du violet et de l’orange… » Ainsi Zao Wou-Ki parle-t-il de son travail dans son ouvrage autobiographique Autoportrait. Cinq ans après sa mort, et quinze ans après une exposition au Jeu de Paume, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris lui consacre une rétrospective.

 

ZAO-WOU-KI-ESPACE-SILENCE_3908172342884767016La création d’espaces immersifs est une des grandes ambitions de nombre d’artistes contemporains : pour atteindre un tel but, ils créent des installations monumentales. L’exposition du Musée d’Art Moderne de la ville de Paris nous rappelle qu’une installation n’est peut être rien d’autre que des œuvres, chacune travaillée individuellement, s’organisant et se répondant in situ.  Ainsi les vastes salles, claires et lumineuses, du musée, nous permettent de nous immerger dans un espace que les toiles grands formats de Zao Wou-Ki structurent. Loin des concepts chers à l’art contemporain, comme ce qui justifie et rend compte d’une œuvre plastique, nous sommes ici plongés dans une pure expérience esthétique. La sobriété des indications liées à chaque toile est une invitation à une contemplation purement sensible : pas de signification compliquée ou de message pédant, mais un réseau abstrait de couleurs et de formes, créateur de beauté.

Cette exposition rentre en dialogue de manière particulièrement heureuse avec celle qui vient de s’achever au musée de l’Orangerie : « L’abstraction américaine et le dernier Monet ». Zao Wou Ki (1920-2013), peintre chinois naturalisé français en 1964, a entretenu de fructueuses relations avec l’avant-garde américaine, et peint lui même son Hommage à Claude Monet en 1991 (troisième salle de l’exposition). On peut regretter le nombre limité des pièces exposées, principalement des huiles sur toile et quelques encres monochromes, mais c’est une première découverte qui donnera sans doute envie aux visiteurs de s’intéresser à une production diversifiée, qui se distingue par de nombreux très grands formats. Zao Wou Ki a traversé plusieurs périodes auxquelles correspondent différentes techniques : après les œuvres de jeunesse qui repoussent la tradition chinoise avec l’usage de la peinture à l’huile, la période française est d’abord figurative puis vient l’abstraction, voie que confirme un séjour américain en 1957. Après le décès de sa femme May, et un retour en Chine, Zao Wou Ki revient vers l’héritage chinois avec des encres sur papier. L’exposition prodigue peu d’informations puisqu’elle se veut plutôt poétique (comme l’indique son titre) mais le catalogue permet d’aller plus loin dans la découverte de l’artiste.

La sobriété des indications liées à chaque toile est une invitation à une contemplation purement sensible : pas de signification compliquée ou de message pédant, mais un réseau abstrait de couleurs et de formes, créateur de beauté.

Dans la troisième salle, une pause face à Décembre 89-Février 90, Quadriptyque. Le titre ne donne que des indications techniques, pas d’orientation du regard. Libre court est laissé à l’imagination : Zao Wou-Ki « traite l’espace pour lui-même, en milieu élémentaire matérialisé tel quel sur la toile » selon les mots de Bernard Noël, critique et poète. Des arcs organisent la surface, bleu tirant sur le violet et rouge, ils semblent mus par un rythme présidant à leur rencontre et leur séparation qui créent de nouveaux espace, jaunes très pâles tirant sur le vert. Henri Michaud, poète et ami de Zao Wou-Ki, compte sur l’inventivité des peintres comme sur celle des « généticiens » pour toujours plus décomposer l’espace. L’image du poète semble répondre à cette toile qui évoque une structure d’ADN, ou encore un réseau veineux proche du cœur, entre pulsation et rougeoiement puis bleuissement du sang. Tout se passe comme si le choc des formes et des couleurs permettait de remonter à des structures élémentaires. Mais ces images n’épuisent rien : chaque toile contient des univers. Michaux insiste quant à lui sur une vertu des toiles de Zao Wou Ki : « elles sont bénéfiques ».

L’espace est silence. Il s’identifie à lui, Zao Wou-Ki se dit lui-même « toujours poussé par l’unique nécessité de me retrouver dans le silence de mon atelier devant une toile vierge avec un pinceau et des couleurs ». Il suppose le silence, c’est la condition même pour contempler ces œuvres et s’en laisser imprégner. Enfin, il provoque le silence, la beauté fait peut être simplement taire les discours interprétatifs superflus.

 

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