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Sibel – Le souffle de l’affirmation

sibel_insertAvec Sibel, on tient probablement le film le plus original du 40e Cinemed. Emmené par une héroïne qui ne parle pas, mais qui ne se retient jamais de siffler, ce portrait de femme aux accents de thriller fascine. Tourné dans un village turc où la langue sifflée est encore pratiquée, il délivre un message universel qui vaut tous les dialogues et montre qu’on n’a jamais tort de s’affirmer face à la meute. Cette « meute » c’est la coalition que forment les villageois à l’encontre de Sibel, sauvageonne muette qui préfère chasser dans les bois plutôt que de rentrer dans le rang. Réalisé à quatre mains par Guillaume Giovanetti et Çağla Zencirci, il a fait sensation à Locarno et conquiert déjà le public montpelliérain.

sibel_afficheAvec ses grands yeux tempête et sa moue revèche, Sibel n’a besoin d’aucun mot pour transmettre mille émotions. Bluffante à chaque plan, Damla Sönmez effectue une peformance d’actrice en incarnant cette intrépide Calamity Jane anatolienne. Difficile d’imaginer, en effet, qu’elle ne savait pas siffler avant d’endosser ce rôle. Comme le chante Féloche avec Silbo, il existe de nombreux dialectes de cet acabit dans le monde, à ceci près que celui qu’on entend dans le film « a la spécificité de ne pas être une langue de commande et résulte d’une transcription syllabique », comme l’ont indiqué Giovanetti et Zencirci lors de leur venue au Cinemed. « C’est une langue ancestrale, qui sert à communiquer de vallée en vallée », précise la co-réalisatrice.

Louve alpha

Sans toutefois quitter le huis-clos de la vallèe où vit Sibel, l’intrigue nous plonge dans le quotidien de cette femme d’une vingtaine d’années, à qui son père laisse la possibilité de s’isoler des autres pour échapper aux traditions le temps d’une escapade en pleine nature. Là, dans la cabane qui lui sert de camp de base, elle est animée par une inlassable obsession : réussir à avoir un loup dans le viseur de son fusil. Une quête chimérique qui trouve sa métaphore dans la légende selon laquelle les Turcs devraient leur salut à la louve Asena, et dans l’étymologie de Sibel, qui renvoit aux notions de fertilité et de prophétie. Autant d’indices qui font de la jeune Turque l’archétype de la louve dominante, à qui il incombe de guider la meute. « Sa quête du loup correspond à sa recherche de force intérieure », observe Çağla Zencirci.

Modernité vs. traditions

A la croisée de Rosetta et Fishtank en termes d’influences, Sibel reste un électron libre qui propulse le specteur au cœur d’un environnement qui, bien que marginal, suscite l’identification. Les plans serrés sur le visage de Sibel, ses silences et le travail sur l’obscurité savemment orchestré par le chef opérateur renforcent cette immersion totale. « Au-delà des sifflements, ce sont ses respirations qui embarquent le spectateur », analyse Guillaume Giovanetti. Seul un plan furtif sur un téléphone portable rappelle l’ancrage contemporain de ce film qu’on croirait hors du temps. Les aspects traditionnels et modernes inhérents à la vie des habitants de ce village reculé sont présentés sans jugement, mais sous l’angle libertaire du regard que Sibel pose sur son quotidien. A contrario de sa cadette à l’instinct grégaire, elle sait l’importance de l’affirmation de soi, y compris quand elle rencontre l’amour au détour d’un bosquet.

Le tour de force du couple de réalisateurs est d’insuffler une puissance émotionnelle à cette histoire locale, pour qu’elle en devienne universelle. « Le film tend à montrer les conséquences du patriarcat, y compris sur les hommes, qui en subissent aussi les pressions en étant un rouage de ce système », explique Çağla Zencirci, quant au message politique sous-jacent. Agréablement surpris par le bon accueil réservé à son long métrage, le duo de cinéastes est actuellement très sollicité par les festivals internationaux. A Montpellier, nul doute que Sibel a ravi une assemblée conquise et que, une fois n’est pas coutume, entendre des sifflets dans la salle n’est pas synonyme de désaveu !

  • Sibel, de Guillaume Giovanetti et Çağla Zencirci, avec Damla Sönmez et Emin Gürsoy. Sortie prévue le 13 mars. En compétition.
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