Récits alcoolisés

Joseph Kessel (Crédit photo : Serge Hambourg)

Joseph Kessel (Crédit photo : Serge Hambourg)

Avec les Alcooliques Anonymes de Joseph Kessel vient de paraître en Folio. L’occasion parfaite, en cette période où nos corps sont imbibés d’alcool, de s’interroger sur les méandres de la boisson.

Septembre 2013

Septembre 2013

« Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses que je peux, et la sagesse d’en connaître la différence. »(Prière de la sérénité des AA)

Joseph Kessel est né à Clara en 1898, en Argentine. Il y vécut ses toutes premières années avant de finir dans un autre endroit sauvage, Orenbourg dans l’Oural, puis en France en 1908. Autant dire que le Monsieur avait déjà le voyage dans le sang. En outre, pour se faire une petite idée du personnage, il faut avoir à l’esprit qu’il fut tour à tour brancardier, artilleur, pilote, acteur de théâtre, journaliste, et finit par trouver sa voie en étant romancier et grand reporter, tout cela fit qu’au moment de sa majorité, il portait d’ores et déjà la croix de guerre ainsi que la médaille militaire et avait fait deux fois le tour du monde.

Alors quand ce type vous affirme, dès les premières pages, que sa rencontre avec les alcooliques anonymes est « la découverte peut-être la plus étonnante et la plus poignante qu’il m’ait été donné de faire au cours de mon existence (…) », il y a de quoi retenir l’attention et s’attarder quelque peu sur cette association dépeinte parfois comme secte, souvent comme réunion de rebus et de poivrots dépourvus de volonté.

Autant l’affirmer d’emblée, Avec les alcooliques anonymes de Joseph Kessel, n’est pas un roman à proprement parler, l’écriture n’y jouant quasiment aucun rôle. Ainsi, ce qui constitue le corps du texte, son épine dorsal, ce sont les témoignages. Les témoignages de tous ces hommes et femmes qui furent en perdition et qui, s’étant échappés de leurs enfers, s’emploient à aider leurs anciens compagnons d’infortune. C’est la forme que prend ce livre, une succession de rencontres, afin de décrire et comprendre à la fois la construction de l’association des Alcooliques anonymes, mais également la mécanique qu’est l’alcoolisme en soi. Ainsi, de Greenwich Village à Harlem, de Park Avenue jusqu’à la prison de Sing-Sing et aux hôpitaux d’aliénés, avec des médecins ou des prisonniers, Kessel nous fait entendre toujours la même phrase rituelle : « Je m’appelle John N… et je suis alcoolique ; Je m’appelle Mary S… et je suis alcoolique ». Jamais les mêmes visages, jamais les mêmes conditions sociales, toujours les mêmes mots, toujours le même mal. En cela, le livre de Kessel constitue un travail d’enquête intéressant, car il permet de mettre à jour l’association des alcooliques anonymes (AA), son histoire, sa création, son fonctionnement, et par ce biais certains enjeux inhérents à l’alcoolisme. 

Néanmoins, il y a un point négatif qu’il convient de traiter immédiatement, afin de laisser place à l’intérêt essentiel de l’ouvrage que sont les témoignages. La difficulté de ce livre se situe dans la forme même. En effet, étant donné qu’il s’agit d’un travail d’enquête, réalisé dans les années cinquante (publié dans le journal France-soir en 1960), ce livre se limite à un travail essentiellement descriptif : description des lieux, des personnes rencontrées, des sentiments de l’auteur (dont on aurait pu d’ailleurs se passer tant ces derniers sont naïfs et manquent de densité). Or, ce parti pris du tout descriptif aurait pu véritablement servir le sujet de l’alcoolisme, celui-ci étant à l’époque totalement obscur et entouré d’un florilège de préjugés : « de pauvres diables sans volonté, des gens qui n’ont pas eu le désir ou la force de s’arrêter à temps » selon les termes mêmes de Kessel. La difficulté provient de la volonté de Kessel de mettre face aux personnes qu’il rencontre, aux lieux qu’il découvre, ses propres réactions… Et là, cela devient vite pénible. Ainsi, face à chaque personne qu’il rencontre, il n’y a qu’une seule réaction, un seul sentiment : la surprise ou l’étonnement : « Mais enfin, m’écriai-je, expliquez-moi : par quels moyens s’opère un tel cheminement ? » ; ou encore : « Ce n’est pas croyable, dis-je Quoi ! Vous ? Alcoolique ? ».

Et, ce type de réaction stupéfaite recouvre chaque témoignage et rencontre que Kessel réalise, si bien que malgré la puissance des témoignages, les réactions naïves voire condescendantes de Kessel, finissent par en atténuer la force. Ce qui est franchement dommageable. Sur ce point, l’exemple le plus criant est le moment où Kessel se balade dans la Bowery, censé être l’endroit le plus malfamé de New York, où les gens sont prêts à tous pour un verre d’alcool et où les bars ressemblent à des mouroirs. Or, la langue adoptée par Kessel transforme ce lieu de perdition, en une sorte de « voyage sympathique chez nos cousins alcooliques » ; pas de crasse, pas de douleur, on n’est pas touché par la misère décrite. La description faite par Kessel recouvre le lieu d’un voile, rendant une vision édulcorée de celui-ci. Ainsi, à la différence des écrits d’un Bukowsky ou d’un William Burrough où, lorsque l’on lit leurs descriptions des bars, on a l’impression d’être à côté d’eux, souillé par les putes, le mauvais alcool et l’odeur de pisse, avec Kessel on ne parvient pas à se détacher de l’idée qu’un monde nous sépare de ce qu’il est en train de décrire. De sorte qu’à l’image du personnage de Pangloss dans Candide décrivant la misère humaine, on finit par sourire, là où l’on devrait souffrir et se lasser, là où l’on devrait être perturbé.

Néanmoins, il y a un élément qui conserve tout son attrait, ce sont les témoignages en eux-mêmes, malgré le fait qu’ils soient passés au tamis du style neutre de Kessel. Par conséquent, la difficulté de ce livre est de se départir du phrasé lourdingue et faussement distancié de l’auteur afin de saisir les dynamiques profondes résultant de l’état alcoolique, que dépeignent les témoignages. Dès lors, il semble pertinent d’oublier la forme pour s’attacher aux points essentiels résultant des témoignages.

L’Alcool face à l’Ego

Le problème majeur de l’alcoolique, c’est qu’il se ment. C’est là la première étape de cette spirale infernale qu’est l’alcoolisme : le déni. Oui, on boit, plus que les autres et plus que de raison, mais cela n’a pas d’importance car l’on est différent de ceux qui sont tombés dans la gnôle. On est plus puissant qu’eux, plus brillant, au final on est simplement plus. Dans cette logique, l’alcool rempli une place étrange, à la fois désinhibant social et tyran, nous montrant soit sublimé, soit telle une épave. Les alcooliques anonymes nomment ces deux aspects de l’alcool, l’alcool festif ou l’alcool tyran. Or, ce que montre très bien le livre de Joseph Kessel, par les témoignages qu’il recueille c’est que l’élément conduisant à basculer d’un état à l’autre est généralement l’ego de l’individu. Il s’agit du dialogue que tient l’alcoolique avec lui-même et qui se construit autour de sa fierté. Ainsi, voici ce que déclare Robert N, patron de presse au Herald Tribune, à Kessel afin d’expliquer comment il est tombé dans l’alcool :

« J’étais encore très fier de moi, quand à l’Université je me suis mis à boire, à mon tour. Mais je n’étais pas un simple artisan de compagne, moi. J’étais un intellectuel. Je savais me contrôler, me diriger (…) Toujours plus d’alcool, toujours plus haut. Il n’avait personne d’aussi intelligent, doué, hardi, irrésistible que moi. Si quelque incident regrettable survenait, dans le domaine social ou professionnel, cela ne pouvait être le fait que des autres. On ne me comprenait pas. »

Et cela est fondamental et revient de manière cyclique chez les différentes personnes que Kessel rencontre, elles sont incomprises. Que ce soit par leur femme, leur patron, leur mère, toutes les personnes interviewées abordent cette idée : l’incompréhension de leur état, de leur mal de vivre ou de leur désir de puissance. Ils sont rongés par leur fierté, considérant que quiconque se prononcera sur leur état ne saisira pas la nature de celui-ci, ne comprendra pas les rouages internes qui sont à l’œuvre. Or, d’une certaine manière, cela est vrai. Englué dans le huit clos que l’alcoolique entretient avec l’alcool, se met en place un jeu de miroir construit autour d’un reflet sublimé de soi, au sein duquel la division paraître/être vient à se brouiller. A titre d’exemple, voilà comment une vieille dame raconte son basculement dans l’alcool :

« La boisson comptait avant tout. Je savais bien que j’en abusais, mais je pensais que je pouvais tenir n’importe quelle dose avec distinction. J’étais une femme de bonne famille. J’étais une lady. »

Ce terme de lady, revient tel un refrain jetant un voile sur l’état d’alcoolisme et de dépravation tant moral que social dans lequel cette dame tombe :

« Mon mari a commencé de s’inquiéter, de me raisonner, de se fâcher. Je m’en souciais peu. Il ne me comprenait en rien. J’étais une lady. »

Ou encore :

« Je fréquentais, faute d’argent, les tavernes les plus sordides. Mais j’avais toujours le New York times sous le bras. C’est un journal « bien ». Un journal de lady. »

De sorte que, peu importe leur état, ces épaves, ces débris humains conservent malgré tout, leur fierté jusqu’au bout. A titre d’exemple, le personnage de Chuck, rencontré dans un bar de la Bowery, purgatoire de l’alcoolique, où se trouvent tous les bars les plus malfamés, qui répond à une question de Kessel :

« Les épaves ne se vendent pas contre un peu de pinard. »

L’ego se pose donc comme un élément fondamental dans la dynamique alcoolique

L’ego se pose donc comme un élément fondamental dans la dynamique alcoolique. L’alcool alimente celui-ci, servant à montrer à autrui que peu importe la dose de boisson dans le sang, on apparaît toujours comme séduisant, plein d’esprit, différent. Malgré ce fardeau, on continue à être. Ce dont il faut avoir conscience, c’est que la boisson amplifie les dynamiques egocentriques, ne laissant plus de place pour les proches, et conduisant à un repliement sur soi-même, voire à la construction d’une altérité au sein de l’alcoolique lui-même. Mais les AA ont trouvé la réponse parfaite à cette décente en enfer personnelle. Ils considèrent que pour qu’un alcoolique puisse rester sobre, celui-ci doit aider, un autre alcoolique. Ceci ne relève pas du sens du devoir, ni de la charité chrétienne, il s’agit d’un besoin tout aussi fort que le désir de boire lui-même, de venir en secours à l’autre afin de conserver sa propre sobriété. Il s’agit donc de substituer au besoin d’alcool, le besoin d’aider, et de se rendre compte que l’on ne peut s’aider soi-même qu’en secourant l’autre ou qu’en acceptant l’aide de l’autre, de ce frère qui parle la même langue que nous : celle de l’alcool.

L’Alcool une fuite en avant

« La planète suivante était habitée par un buveur. Cette visite fut très courte, mais elle plongea le petit prince dans une grande mélancolie :
– Que fais-tu là? Dit-il au buveur, qu’il trouva installé en silence devant une collection de bouteilles vides et une collection de bouteilles pleines.
– Je bois, répondit le buveur d’un air lugubre.
– Pourquoi bois-tu, lui demanda le petit prince.
– pour oublier, répondit le buveur.
– Pour oublier quoi ? S’enquit le petit prince qui déjà le plaignait.
– Pour oublier que j’ai honte, avoua le buveur en baissant la tête.
– Honte de quoi ? S’informa le petit prince qui désirait le secourir.
– Honte de boire ! Acheva le buveur qui s’enferma définitivement dans le silence.
Et le petit prince s’en fut, perplexe »(St-Exupéry le Petit Prince).

L’abrutissement par l’alcool est également un appel à l’oubli. Ce que recherche le pilier de bar dans l’amnésie alcoolique c’est le déversement d’un trop-plein de névrose, d’un évitement de ce qu’il y a de trop fort en la vie. C’est ici qu’entre en jeu l’alcool en tant que leurre.

Ainsi, si l’on prend l’étymologie du mot alcool, on saisit mieux la relation entre alcool et leurre. Le mot alcool vient du mot arabe Kohl, qui désigne la poudre avec laquelle les arabes soulignaient leurs yeux, ce qui renvoi à cette idée de voile, de fard. L’alcool prit en tant que masque, altère la vision elle-même, qui se modifie du fait que l’on se sait masquer. On se voit double.

L’alcool cesse d’être un moyen, pour devenir une fin. Tout est prétexte pour boire, chaque difficulté qui se présente appelle un verre pour délivrer de la peur de ne pas être à la hauteur. Finalement, comme le montre bien les témoignages recueillis par Kessel, ce qui nous permettait d’agir devient l’élément qui nous empêche désormais d’avancer :

« Dès que je commençais à boire, j’étais heureux, j’avais un soleil dans mon ventre, dans ma tête (…) Au début, je ne prenais ma crise que le samedi… Et puis j’ai trouvé des raisons pour m’enivrer les autres jours de la semaine. J’étais devenu très sensitif. On ne me comprenait pas. Tout le monde agissait mal à mon égard : ma mère quand elle me faisait une remarque, mon patron ou les clients quand ils ne trouvaient pas mon travail merveilleux ; une fille quand elle préférait un autre danseur. Alors pour me réconforter, me consoler et me venger, je prenais un verre

Aussi l’homme ivre cesse à un moment de porter un masque, pour devenir masque

Ainsi, tendu vers le prochain verre, le buveur dégénère. Il perd le désire, car ce qu’il croyait être une augmentation de sa puissance qui se traduisait dans un premier temps par la joie de l’ivresse, se transforme en faiblesse. Aussi l’homme ivre cesse à un moment de porter un masque, pour devenir masque. La libération se situe alors dans le lendemain, où la sobriété retrouvée, il recouvre également son identité. De façon paradoxale, l’alcoolique en buvant     recherche l’expérience de l’augmentation de puissance, qu’impliquent les effets de l’alcool par le décuplement des sensations. Mais ce qu’il trouve, et ce qui apparaît à ses yeux, c’est qu’en réalité la vie se défait. Ainsi l’alcoolique ne meurt pas, il cesse tout simplement de vivre et ce, jusqu’au moment où il finit par mourir d’un trop-plein d’alcool.

En conséquence, l’alcool permet de supprimer les dialogues de l’être et du paraître. On ne souffre plus du regard des autres. De toute façon celui-ci a disparu, oblitéré par ce verre devenu bouteille, puis par cette bouteille devenue prisme par lequel le monde apparaît comme acceptable. Bukowsky, buveur invétéré depuis l’âge de 12 ans, avait compris cela :

« C’est ça le problème avec la gnôle, songeai-je en me servant un verre. S’il se passe un truc moche, on boit pour essayer d’oublier; s’il se passe un truc chouette, on boit pour le fêter, et s’il ne se passe rien, on boit pour qu’il se passe quelque chose.»

Ainsi, boire constitue le remède à cette fuite en avant de l’alcoolique, lui permettant de supprimer pour un temps, ce qu’il haït tant : lui-même. De sorte que l’alcool en tant que moyen, devient finalement fin, servant à faire taire cette douleur intolérable qu’est vivre, afin de se retrouver une nouvelle fois, en sécurité dans cette zone qui n’est ni la vie ni la mort. Cette zone qui, au final, se situe en dehors du temps.

L’alcool comme suppression de la temporalité : Le dernier verre ou demain j’arrête

« Demain J’arrête ». Cela sonne comme un psaume, un commandement ou bien comme un mauvais slogan publicitaire, mais le fait est que cette phrase : demain j’arrête, occupe l’esprit, occupe l’espace et la vie de toutes les personnes qui sont interviewées par Kessel. Elles sont convaincues que demain tout va s’arrêter, que la vie reprendra son cours normal. Il y aura bien des fêlures, les souvenirs des proches, leurs regards. Mais que seront ceux-ci au regard du pas, du saut, accomplis vers l’abandon de la dépendance, vers la liberté et la délivrance. Seulement, arrivé le matin, le mal est à nouveau là, et rien n’a plus d’importance que cette bière, ce whisky, cette bouteille. Le manège reprend une nouvelle fois.

Ce qui se cache, vicieusement dans l’alcoolisme c’est un engrenage répétitif au sein duquel les tenants et aboutissant se dissolvent. Il n’y a plus ni espace, ni temps, l’alcool conduisant à ce paradoxe de supprimer l’un et l’autre. Au final on se fout de tout, la présence devenant elle-même problématique et c’est ainsi que naissent les cercles vicieux du « dernier verre » et du « demain j’arrête ». En effet, le seul recours que l’on puisse avoir face à cette sensibilité accrue que confère l’alcool, c’est cette quantification du : « ceci est mon dernier verre », qui donne un semblant de sens dans le monde de l’alcoolique qui finalement n’est peuplé que de lui et de son alcool. Le drame se situe alors dans le phénomène de répétition, qui en vient à déposséder l’alcoolique lui-même, celui-ci n’habitant même plus son activité répétitive. Elle est devenue autonome, l’alcoolique n’étant plus qu’une pièce d’une mécanique, d’un engrenage bien huilé : lever, acheter, boire, boire, boire, dormir. Ainsi, l’habitude fait un avec l’addiction, ce qui conduit à la perte de mémoire de l’alcoolique et donc à la perte du temps, car comme l’affirmait Gilles Deleuze : « Le fondement du temps, c’est la mémoire. »

L’alcoolisme est donc la manifestation d’une habitude, mauvaise, en cela qu’elle engendre une perte de mémoire, la routine formant ainsi un socle dévorant l’horizon. La difficulté que représente ces mantras du « demain j’arrête », ou du « juste un dernier verre » est qu’ils forment une répétition entraînant l’absence de mouvement, la stagnation. L’absence de vie en somme. Le cercle infernal se transforme peu à peu en ligne, le dernier verre devenant avant-dernier dans la conception du poivrot. Gilles Deleuze ne disait pas autre chose lorsque, parlant de ses problèmes d’alcool, il affirmait :

« On est devenu soi-même imperceptible et clandestin dans un voyage immobile. Plus rien ne peut se passer. Ni s’être passé. Plus personne ne peut rien pour moi ni contre moi. (…) Je n’ai plus aucun secret, à force d’avoir perdu le visage, forme et matière. Je ne suis plus qu’une ligne

L’alcoolique, figé dans le présent, devient ainsi un être fini, imbriqué dans une routine qui le dépasse et dont le but se résume à absorber sans être dorénavant capable ni d’oublier, ni de refouler. L’alcoolique est alors un corps mort. A ce titre, le buveur passe à côté de la vie et de la mort pour n’être plus qu’un faux-semblant dont il finira par avoir besoin pour affronter la réalité qui s’est, entre-temps, déroulée sans lui. Alors ce qui est devenu trop fort dans la vie, cette puissance qui fascine tant les philosophes et les écrivains entraînant ces derniers vers les paradis artificiels, est devenu insaisissable et inaudible. Le brouhaha des rires de comptoir a finalement remplacé la musique de la vie en train de se faire.

En conséquence Avec les alcooliques Anonymes est un ouvrage compliqué à décrire. D’un côté ce livre a le mérite d’avoir levé le voile sur cette association, qui était souvent simplement assimilé à un groupe religieux, ce qu’elle n’est pas et ce, bien que la foi y occupe une place centrale. De plus, ce livre permit de faire découvrir aux français l’association des alcooliques anonymes et c’est sous son impulsion, que fut créée la branche française des AA.

Cependant, en raison de l’écriture neutre ainsi que de la naïveté dont fait parfois preuve Joseph Kessel, ce livre ne parvient pas à nous toucher, à nous saisir aux tripes, et passe à côté des mécanismes que recouvre cette tragédie qu’est l’alcoolisme. Ce n’est qu’en se concentrant sur les témoignages, que l’on finit par tirer la substance de ce texte : l’alcoolisme en tant qu’état de désœuvrement.

  • Jospeh Kessel, Avec les Alcooliques Anonymes, Collection Folio, septembre 2013, 7,20 E.

 Victor Mourer

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